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ou la vie d'un instituteur catalan au XIXe siècle |
Même s'il a des
qualités, Moreu n'est pas un homme facile à
vivre : la colère et la violence dont il avait fait
preuve en 1844 sont toujours prêtes à se
manifester, il fait en quelque sorte partie de ces hommes
qui réagissent d'abord et qui
réfléchissent ensuite. Si l'on en croit
l'inspecteur primaire Poncet, qui n'avait il est vrai aucune
tendresse pour lui, il frappe très souvent les
élèves avec une lourde règle. Un
incident survenu en 1855 nous apporte la preuve
supplémentaire des dangereuses colères de
Joseph Moreu. Le 11 juillet de cette année-là,
vers sept heures et demie du soir, il va chercher de l'eau
à la fontaine, envahie comme d'habitude par un groupe
de jeunes qui aiment bien chahuter un peu. C'est ce que fait
une fillette de 11 ans, nièce de l'officier de
santé Massina. Elle se moque de Moreu, et lui donne
une tape dans le dos. Moreu cherche une pierre à lui
lancer et, n'en trouvant pas jette la cruche vers l'enfant
qui, touchée au dos s'effondre dans le
bassin. Peu à peu, ses
rapports avec le maire se gâtent : Moreu se plaint
constamment de l'exiguïté du local mis à
sa disposition, au point de fatiguer l'inspecteur
d'académie Jubinal, qui déclare qu'il faut
"mettre un terme aux obséquieuses réclamations
du Sr Moreu". Il va même jusqu'à écrire
au préfet pour lui signaler de prétendues
malversations commises par le maire. Le climat se pourrit
d'autant plus qu'une fois de plus le curé se plaint
de l'instituteur, lui reprochant son absence de zèle
religieux. Ecoutons l'inspecteur Poncet (rapport du 23
février) "M. le Curé se
plaint avec raison que l'instituteur n'accompagne jamais des
élèves aux offices divins le Dimanche, et qu
'il est lui-même presque toujours absent ce
jour-là. " Pour sa défense,
Moreu signale qu'il est obligé, ce jour-là,
d'aller faire ses courses à Ille ou à Thuir,
"attendu qu'on ne trouve rien dans le pauvre village de
Camelas". En tout cas, l'inspecteur primaire est formel, il
est temps que notre ami quitte Camelas. "Cet instituteur a une
certaine capacité (il a fait des études
classiques) mais il manque de méthode, de tenue et de
gravité, est dur d 'oreilles, n 'a pas la sympathie
de son curé, ni guère celle du pays, ne compte
plus que 8 éleves, dont 2 payants seulement alors que
l'an dernier il en comptait 12, 6 payants et 6 gratuits.
" Le ler mai 1858,
voilà donc Moreu muté à Castellnou.
Dans une sorte d'accès paranoïaque, il en veut
à tout le monde ; il est persuadé que c'est le
maire, voyant toutes ses malversations mises à nu par
son flair, qui a décidé de l'éloigner
de Camelas. Il a écrit à l'inspecteur
d'Académie une lettre d'une telle inconvenance qu'il
est suspendu de traitement pour un mois. Mais Joseph Moreu
allait bientôt se trouver au centre d'un scandale plus
grave, du moins à l'époque, et c'est encore
une fois une histoire de jeune fille employée comme
servante qui allait le perdre. Moreu, qui vit seul depuis
plusieurs années déjà, en est en effet
réduit aux amours ancillaires. Il cherche bien
à se remarier, essaie de faire la cour aux jeunes
filles du pays, mais "elles rient de lui et le tournent en
dérision". On a déjà pensé qu
'il avait eu une liaison avec une fille de Camelas
surnommée Ninette, mais c'est Rose Comes, une fille
de Villacrose (hameau proche de Camelas, et plus connu sous
le nom de "Bellecrose"), qui va déclencher le
scandale. Elle est enceinte, et accuse Moreu d'être le
père ; il l'aurait séduite et pratiquement
prise de force alors qu'il l'employait comme servante.
Après être venue dans son école lui
demander d'assurer la paternité de l'enfant, et
devant le refus de Moreu, elle porte plainte, si bien que
notre instituteur se retrouve cité le 11 novembre
1858 devant le Conseil Départemental, qui lui notifie
son interdiction définitive d'enseigner. Bien entendu, Moreu donne
une toute autre version des faits. Selon lui, le coupable
est un jeune homme de Castellnou, un moment fiancé
à Rose Comes, mais qui l'abandonna après
l'avoir fréquentée assidument quatre mois
durant. Voici ce qu'il écrit une douzaine
d'années après l'incident: "J'ai résidé
à Camelas pendant environ 5 ans. Dans les 2
dernières années, j'employais pour mes
commissions une fille de Villecrose, hameau de Camelas. Elle
cessa de venir quand un jeune homme de Castelnou la demanda
en mariage. Ils furent bientôt d 'accord, ils se
marièrent, je pense, à la bohémienne,
car ce jeune homme, sans autre formalité que la
demande en mariage, s'installa immédiatement chez
cette fille. Comme la maison n ëtait composée
que d 'un appartement, père, mère et
fiancés couchaient à quelques
décimètres les uns des autres; je dis à
quelques décimètres pourne pas empirer la
chose. Le lendemain, ils se rendaient ensemble aux travaux
agricoles. Ce genre de vie dura environ 4 mois après
lesquels le jeune homme délaissa la fille... Je fus
bien surpris lorsque, au mois de septembre, je la vis entrer
dans mon école dans un état qui
dénotait à premiere vue la perte de la
virginité... " Il nous est difficile de
porter un jugement, qui d'ailleurs, ne présenterait
aucun intérêt. Ce qui est sûr, c'est que
la jeune fille n'était pas un parangon de vertu.
Moreu a-t-il profité de ses charmes ? Nous n'en
serions pas surpris. Est-il le père de l'enfant ?
C'est beaucoup moins sûr, et l'hypothèse d'une
machination, qu'il émet lui-même pour sa
défense, n'est pas forcément à
négliger. Se sentant abandonné de tous, notre
homme se réfugie à Ille, à
l'hôtel Montoussé. Il obtient d'ailleurs du
maire d'Ille un certificat de bonne vie et moeurs, que lui
décerne aussi le maire de Castellnou, après
avoir enquêté sur la réputation de la
jeune fille qui l'avait accusé. Cela ne change rien,
d'autant que Moreu aggrave sa situation par des menaces et
des insultes envers ses supérieurs. Cela lui vaut une
condamnation à six mois de prison, ramenés
à deux lors d'un second jugement rendu en août
1859, pour une affaire que nous allons maintenant
évoquer.
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