Justice et politique en 1850 :

La tour de l’Alexis à Ille-sur-Tet

La tour de l’Alexis est un monument remarquable dont la construction remonte au XIIe siècle, voire à la fin du XIe. Grande tour quadrangulaire, elle se dresse à l’intérieur de la ville d’Ille-sur-Tet, et ressemble étrangement à une autre tour située dans la même commune, celle de Casenoves. Mais pourquoi ce curieux nom d’Alexis, totalement inusité en Catalogne médiévale ? Une note rédigée par un historien local en 1947 nous permet de résoudre l’énigme : Alexis était un Illois qui, en 1850, s’était barricadé dans la tour pour échapper à la police, ainsi que le signale un journal royaliste de l’époque, l’Etoile du Roussillon. Pour en savoir plus, il nous a paru nécessaire de plonger aux sources, et donc de parcourir l’Etoile du Roussillon. Effectivement, deux articles y sont consacrés à cette affaire, l’un en date du 1er juin 1850, l’autre du 5 juin.

Les malheurs du commissaire

Alexis Serre, car c’est là son nom exact, avait été condamné en 1849 à dix-huit mois de prison pour une affaire assez confuse d’extorsion de fonds à de riches propriétaires (une sorte d’impôt révolutionnaire). Il avait d’abord pris la fuite, puis, sans doute désireux de revoir sa famille, il était revenu à Ille, mais la police avait été rapidement prévenue de son retour et avait décidé de le capturer: c’est là que l’Alexis, réfugié dans sa tour, aidé par la population illoise, écrivit une page mémorable de l’histoire locale. Mais laissons la parole au journaliste :

« On nous apprend que le sieur Alexis qui, par suite d’une condamnation à dix-huit mois de détention, pour la fameuse affaire du Bolès, avait pris d’abord le parti de s’expatrier à Figuères, avait jugé à propos, tout dernièrement, de faire une visite à sa famille. La police en fut informée, et dut se mettre en mesure de procéder à l’arrestation du condamné réfractaire.

« Mais Alexis, instruit, de son côté de l’approche du commissaire, se serait aposté à sa fenêtre armé d’un fusil, et menaçait de faire feu si l’on touchait seulement à la porte pour l’ouvrir. Le commissaire, sollicité par ses devoirs, aurait paru se disposer à braver cette menace, lorsque la foule des habitants, attirés par le bruit et voulant préserver un concitoyen dont le sort intéressait leur sympathie, prit fait et cause pour lui, et, s’interposant entre la maison et l’agent de la loi, maltraita ce dernier assez gravement pour lui rendre les soins médicaux et le repos du lit nécessaires.»

Ce premier article est déjà fort intéressant dans la mesure où il met l’accent sur cette fameuse solidarité villageoise qui permettait aux uns et aux autres de se réunir pour défendre tantôt leurs intérêts communs, tantôt l’un des leurs menacé par une puissance extérieure à la commune, et donc intolérable. Néanmoins il est bien moins précis et pittoresque que le second, en date du 5 juin 1850, que nous vous invitons à lire maintenant. Signalons auparavant que le journaliste a eu soin de mentionner que l’affaire dont il parle n’est en rien politique, et ne doit pas être liée aux divers troubles qui ont secoué le Roussillon entre 1848 et 1850. Or c’est totalement faux. De plus il oublie de mentionner que Serre est venu lui-même parmi les manifestants, et que c’est lui qui a le plus violemment frappé Alfan à coups de crosse de fusil :

« Tous les secours de l’art ont été prodigués à M. Alfan, le commissaire d’Ille, qui est dans un état déplorable: sa figure ne forme qu’une plaie, et les blessures qu’il a reçues à la poitrine donnent de graves inquiétudes aux médecins.

« Sur le premier rapport qui lui est parvenu, M. le Préfet a suspendu le maire d ‘Ille de ses fonctions. Le 2 mai, de grand matin, il arrivait à Ille, accompagné de M. Ie Capitaine d’état-major Jordat, commandant un détachement de cavalerie et d ‘infanterie. M. le Sous-Préfet de Prades et M le Procureur de la République étaient également sur les lieux.

« Quant à Serre, il était rentré dans sa maison, espèce de tour dans laquelle il se tenait barricadé, et menaçait de faire feu sur le premier qui tenterait d ‘y pénétrer. Cette maison, soigneusement cernée par les gendarmes, a été investie par le détachement qui venait d ‘arriver à Ille. M. Ie Préfet, après avoir inutilement réclamé I’intervention des membres de la famille Serre, qui se trouvaient sur les lieux, pour qu ‘il obéît à la justice, et l’avoir fait sommer par M. le Juge de Paix, se décida à faire enfoncer la porte. M. le lieutenant de gendarmerie se précipita intrépidement, suivi de quatre gendarmes, dans l’intérieur de la maison de Serre, qui se décida alors à cesser une inutile résistance. On a trouvé dans ce refuge une espèce d’arsenal.

« M. le Préfet, ayant inutilement réclamé l’intervention des membres du Conseil Municipal d ‘Ille pour le seconder dans toutes les mesures que nécessitaient les circonstances, les a déclarés démissionnaires, et a nommé immédiatement une commission municipale, composée de dix citoyens dévoués à l’ordre public.

Le calme est donc rentré dans la commune d’Ille, grâce à la fermeté de divers fonctionnaires, qui ont rempli leur devoir avec dévouement, et aux mesures promptes et sages qui ont été prises. »

On peut penser que cette rapide intervention du préfet envers le maire et son conseil municipal n’était pas dénuée d’arrière-pensées : Ille était en effet dirigée par des “rouges”, comme on disait alors, et le maire Jean Nadal n’était pas en odeur de sainteté auprès d’un fonctionnaire dont l’une des principales tâches était précisément d’éliminer les “rouges”. Ce fut chose faite avec la nomination provisoire de François Obert, élu par la population quelques mois plus tard, et qui restera maire jusqu’en 1858.

Reste Alexis Serre, qui doit maintenant passer en jugement.

Un étrange jugement

Lorsqu’Alexis Serre se présente devant la cour d’assises des P-O en novembre 1850, il n’est pas le seul inculpé: avec lui, au banc des accusés, six autres Illois attendent d’être jugés, car ils ont participé activement aux échauffourées qui ont mis en si mauvais état le pauvre commissaire Algan.

Outre Serre, dont nous apprenons qu’il exerce la profession de ménétrier, les fauteurs de troubles sont Pierre Serre, son frère, lui aussi ménétrier; François Carrère, dit Mont d’en Baldiri, brassier; Jean Ciuro, apprenti taillandier; André Violet, valet de labour; Joseph Gil, jardinier; François Catala, dont la profession n’est pas précisée.

Pour sa défense, le principal accusé a fourni une version des faits plutôt édulcorée : alors qu’il cherchait à fuir, il a simplement heurté le commissaire, sans la moindre intention de lui nuire ! C’est pourtant cette version que le jury décide de croire: il répond non à toutes les questions posées, et les sept accusés se retrouvent acquittés.

Une telle indulgence étonne, et ne s’explique que par le contexte politique de l’époque: au pouvoir un gouvernement autoritaire, qui a supprimé peu à peu toutes les libertés conquises en février 1848, et qui n’a plus de républicain que le nom (Louis-Napoléon Bonaparte finira d’ailleurs par se transformer en empereur). Ce gouvernement s’est efforcé de mettre en place un état policier où le moindre délit d’opinion est passible de la cour d’assises. Face à ce gouvernement, une opposition multiple et disparate, allant des “rouges” aux légitimistes, qui s’exprime par des moyens forcément illégaux, mais qui trouve souvent auprès des jurys populaires un soutien sans faille. C’est le cas dans notre département où sur sept affaires à connotations politiques jugées en 1850-51, les jurés ont prononcé sept acquittements.

Or Alexis Serre et ses compagnons étaient des rouges notoires, disposant des sympathies de la population illoise et de la municipalité au moment des événements. Il n’en fallait pas plus pour qu’une affaire que l’on aurait pu croire de droit commun se termine par un jugement politique d’opposition au pouvoir.

L’acquittement d’un récidiviste

On retrouve Pierre Serre, frère d’Alexis, aux assises quelques mois plus tard. Cette fois, le motif est on ne peut plus politique, puisque lui et plusieurs autres rouges se sont rendus coupables “par des cris séditieux et par leurs provocations, d’avoir tenté de tourner des militaires de l’armée de terre de leurs devoirs militaires et de l’obéissance qu’ils doivent à leurs chefs”.

Les autres accusés sont Jacques Blanc, Antoine Domenjo, Sébastien Malet, Bernard Santouil, Joseph Olivier, François Verdaguer, Antoine Simon et Michel Barde. Si l’on en croit l’acte d’accusation “les démagogues connus de cette ville” se seraient portés au devant des soldats du 1er régiment du génie (qui allaient de Montpellier à Montlouis) en les accueillant par les cris de “Vive le génie, vive les enfants de la démocratie, vive la république démocratique et sociale”. Mais les soldats restèrent de marbre, et leur capitaine leur ordonna d’arrêter les auteurs des cris séditieux, lui-même donnant l’exemple en immobilisant Jacques Blanc.

Le verdict du procès, rendu le 15 juillet 1851, sera une nouvelle fois l’acquittement.

D’autres rouges acquittés

Même jugement dans une affaire concernant des républicains de Prades, déférés aux assises pour avoir manifesté le 24 février 1850, désireux qu’ils étaient de célébrer l’anniversaire de la seconde république. Parmi eux, un certain Michel Barate, orfèvre, “professant les opinions socialistes les plus avancées”, ainsi que Joseph Serres, Pierre Avillac et Joseph Bourguet.

Acquitté également Joseph Colomer, ex-maire de Saint-Feliu d’Amont, coupable d’avoir choisi le jeudi de la semaine sainte pour manifester bruyamment ses sentiments républicains et antireligieux dans le village. Parmi les propos reprochés à notre homme, on retiendra quelques obscénités telles que “j’enc… notre seigneur”, ou encore “j’emmerde la société, la patrie et j’enc… les mouchards”. Enfin, un peu plus emphatique, “Vive la république démocratique et sociale, heureux le jour où nous pourrons égorger comme des grenouilles tous les blancs”.

Acquitté toujours, le nommé André Vial, muletier domicilié à Corsavy, dont le crime épouvantable consistait à avoir arboré “un signe ou symbole propre à propager l’esprit de rébellion et à troubler la paix publique”. En effet, il avait coutume de se promener avec un mulet “dont la tête était empanachée d’une sorte de drapeau rouge formé par une écharpe enroulée autour d’un bâton”.

On acquitte aussi les blancs

Si le rouge est une couleur prohibée par le régime, le blanc, emblème des légitimistes, ne l’est pas moins. Deux procès d’assises illustrent cette répression qui voudrait frapper indistinctement les opposants des deux bords, mais qui se heurte une fois de plus aux réticences des jurés.

C’est d’abord le journal royaliste l’Etoile du Roussillon qui est poursuivi pour avoir publié, le 21 juillet 1850, un article pourtant bien anodin intitulé “France, la fête du 15 juillet”. L’auteur, Jean Pujol, qui est également le gérant du journal, y relate la fête de la Saint-Henri, célébrée à Nîmes en l’honneur d’Henri V, prétendant légitimiste au trône. L’imprimeur J-B Alzine est également accusé, mais tous deux seront relaxés.

Pour terminer, nous irons à Vinça, bourgade qui comptait de nombreux et bruyants royalistes, dont certains seront inculpés en 1851 pour avoir chanté dans un cabaret une chanson dont le refrain se terminait par les mots de “Vive Henri V”. A leur tête, François Pallarès, de Rigarda, et Paul Loudoueix, ancien rédacteur en chef de l’Etoile du Roussillon. Les autres accusés sont Sauveur Girvès, Antonin Taix, Henri Vaillmary et Louis-Philippe Nérès. Tout ce petit monde sera lui aussi acquitté par le jury d’assises.

Le Roussillon, à l’image de son leader charismatique François Arago, n’était décidément pas près d’abandonner sa liberté d’opinion : seuls le coup d’état du 2 décembre et l’instauration de tribunaux d’exception forceront au silence des opposants nombreux et déterminés, disposant d’un très large soutien populaire.

Les histoires qui font l’Histoire