Anarchistes du Roussillon en 1894

11 juillet 1892: Koenigstein, un teinturier de 33 ans plus connu sous le nom de Ravachol, est exécuté à la suite d’une série de délits et de crimes plus ou moins politiques.

9 décembre 1893: I’anarchiste Auguste Vaillant lance une bombe dans la tribune politique de la chambre des députés, pour protester contre la politique répressive du gouvernement Casimir Périer: quelques députés sont blessés, Vaillant sera condamné à mort et exécuté le 3 février 1894; avant de mourir, il s’écrie: “Vive l’Anarchie, ma mort sera vengée !”

Effectivement, le 24 juin 1894, le jeune boulanger italien Caserio poignarde au foie le président de la République Sadi Carnot, alors que celui-ci était en visite à Lyon. A ces actes individuels, il faut ajouter, le 7 novembre 1893, un attentat meurtrier au théâtre Liceo de Barcelone, qui fait 20 morts et de nombreux blessés.

La répression, féroce en Espagne (où de nombreux anarchistes de la Mano Negra sont torturés et exécutés au garrot), est moins violente en France, car, jusqu’à cette imprévisible série d’actes isolés, le mouvement anarchiste s’y était presque toujours exprimé de façon plutôt pacifiste. Cependant, les anarchistes français sont fichés et doivent subir de nombreuses mesures d’intimidation: la police a le droit, par exemple, de fouiller leur domicile afin de vérifier qu’ils ne détiennent chez eux ni armes, ni explosifs susceptibles de mettre en danger l’ordre public.

Département frontalier entre l’Espagne et la France, les Pyrénées-Orientales sont particulièrement touchées par ces mesures: on y recense de façon systématique les anarchistes de toutes les communes, et l’on s’attache aux basques des plus dangereux d’entre eux, dont les allées et venues font l’objet de nombreux télégrammes entre les divers services de police. Grâce à la documentation conservée sur ce sujet aux Archives départementales, nous pouvons nous faire une idée assez précise de ce qu’était le mouvement anarchiste en Roussillon il y a cent ans: quelques dizaines d’individus souvent isolés, sans doute plus utopistes que véritablement dangereux pour l’ordre établi, rêvant d’une société égalitaire semblable à celles que tentent de mettre en place diverses communautés en Amérique du Sud, dont les échos leur parviennent à travers la presse libertaire ou par certains d’entre eux qui ont effectué le voyage outre-Atlantique.

Estagel, à la pointe du mouvement libertaire

Une liste des anarchistes des Pyrénées-Orientales a été établie par les services de la Préfecture à partir du mois de janvier 1894, suite à l’attentat commis par Vaillant. Certains noms ont été rayés après enquête, d’autres sont suivis de la mention “dangereux”, qui entraîne obligatoirement une filature de tous les instants et des perquisitions répétées. Cette liste comporte en tout 71 noms. On remarque que de nombreux anarchistes (trente-quatre) habitent Perpignan, ce qui est logique dans la mesure où les idées libertaires se sont surtout développées en milieu ouvrier. Pourtant l’anarchie existe aussi dans le monde rural, où elle gagne même des villages aussi reculés que Saint-Marsal. Ce qui nous frappe le plus, c’est toutefois la présence de plusieurs libertaires à Prades et surtout à Estagel.

Le cas de Prades mérite d’être nuancé, car on s’aperçoit que sur les cinq anarchistes recensés, trois ont été rayés des listes quelques mois plus tard: en fait, il s’agissait de personnes ivres exprimant des propos qui dépassaient leur pensée, mais n’ayant aucune formation politique ni aucun contact avec les milieux anarchistes. On a aussi parfois affaire à des règlements de comptes de politique locale, l’un des conseillers municipaux de gauche ayant été soupçonné d’anarchisme par la sous-préfecture et la droite afin de déstabiliser la municipalité en place.

Par contre, avec ses dix-huit anarchistes souvent catalogués comme dangereux, Estagel apparaît comme le seul noyau libertaire important du département, si l’on excepte bien entendu Perpignan : berceau de François Arago, ville rouge depuis le XIXe siècle et encore aujourd’hui fortement ancrée à gauche, Estagel a donc connu aussi un mouvement anarchiste qui s’explique en grande partie par la radicalisation des luttes à partir de la Révolution de février 1848. Une bonne partie de la population locale refuse de voir la révolution trahie quelques mois aprés avoir suscité tant d’espoirs, cette trahison aboutissant au coup d’état du 2 décembre 1851. Déjà à cette date, les gens d’Estagel sont accusés par la presse bien-pensante de parcourir les rues et les places de la commune “en chantant des chansons anarchistes”; le préfet doit faire intervenir la troupe avec violence pour mater une rébellion qui fut sans doute la mieux organisée du département. On ne sera pas étonné de voir de nombreux habitants d’Estagel figurer parmi les proscrits de 1852, en particulier un nommé Andrillo, dit Pel roig, condamné dans un premier temps au bagne de Cayenne. Or, parmi les dix-huit anarchistes de 1894, neuf sont des descendants des proscrits du Second Empire.

Nous ne savons cependant pas grand-chose de nos libertaires d’Estagel, sinon qu’ils se réunissent de façon régulière au domicile d’un nommé Paul Dager. Tous lisent l’hebdomadaire La Révolte, quelques-uns possèdent des exemplaires du Père Peinard et de L’Union des Peuples. Rien ne laisse penser qu’ils soient passés par la suite à des actions violentes ni qu’ils aient été en contact avec des mouvements internationaux.

Il convient de souligner ici qu’une vingtaine d’années plus tard un enfant d’Estagel, lui aussi anarchiste, fera la “une” des journaux : il s’agit d’Antoine Monier, surnommé Simentoff, membre de la célèbre “Bande à Bonnot”, guillotiné le 21 avril 1913. Il était né à Estagel le 20 août 1889, était monté à Paris, où il exerçait la profession de fleuriste au moment où il fit la connaissance de Jules Bonnot et des anarchistes illégalistes de sa “bande”. Arrêté le 24 avril 1912, il fut jugé et condamné à mort en 1913. Une phrase de son testament mérite d’être citée :

“Je lègue à la Société mon ardent désir qu’un jour, peu lointain, règne dans les institutions sociales un maximum de bien-être et d’indépendance, afin que l’individu, dans ses loisirs, puisse mieux se consacrer à ce qui fait la beauté de la vie, à l’instruction et à tout ce qui est science.”

Un anarchiste ” dangereux” à Ille-sur-Tet

Le cas de Jean Dalbiès est tout à fait différent, car avec lui nous avons affaire à un véritable anarchiste internationaliste, catalogué comme très dangereux, se déplaçant beaucoup, suivi à la trace par des limiers qu’il réussit à semer chaque fois qu’il le désire. Surnommé Colló(Couyou), Jean-Isidore Dalbiès est né en 1857 à Ille, où son domicile se trouve rue de la Neige. Marié, père de neuf enfants, il porte une barbe noire et un costume soigné qui ne correspondent guère avec la profession de jardinier mentionnée par son état-civil. Son engagement dans l’action libertaire remonte sans doute à l’époque de son service militaire, où il était passé en conseil de guerre pour désertion. L’enquete menée à son sujet le dépeint comme “un homme de sac et de corde, fort redouté à llle”, et les services de police s’indignent que le maire d’Ille ait pu lui délivrer un certificat de bonnes vie et moeurs. En 1887, Dalbiès était parti à Buenos-Aires sous le prétexte d’y faire fortune, en fait pour y rejoindre les mouvements anarchistes très nombreux à cette époque en Argentine, comme ils l’étaient dans presque toute l’Amérique latine. Entre 1890 et 1904, parurent en Argentine 43 périodiques en espagnol, 18 en italien, 3 en français, ainsi que 6 revues d’art et de littérature, tous anarchistes, à quoi il faut ajouter la traduction de 126 livres ou opuscules.

Le mouvement argentin, lié à l’immigration italienne, avait été stimulé par l’arrivée en 1885 à Buenos-Aires de l’une des plus grandes figures de l’anarchisme intemational, l’Italien Malatesta. Auguste Vaillant, avant de déposer une bombe à la Chambre des Députés, avait lui aussi fait un séjour en Argentine, où Dalbiès l’avait d’ailleurs rencontré.

Que faisait Dalbiès en Argentine ? Apparemment, il était correcteur d’épreuves à l’imprimerie d’une feuille libertaire subventionnée par une dame Landivarès, de nationalité française, maîtresse d’un richissime négociant en pelleterie (c’est elle qui aurait payé le retour en France de Vaillant). En l’espace de cinq ans, de 1887 à 1892, Dalbiès était déjà revenu deux fois à Ille voir sa nombreuse famille, preuve qu’il ne manquait pas d’argent pour effectuer un aussi long voyage. Cette fois-ci, il est arrivé à Bordeaux le 21 avril 1894, par le paquebot L’Equateur, en compagnie de trois autres anarchistes.

Aussitôt rentré à Ille, il est harcelé par la police, mais cette dernière se révèle impuissante devant la prudence et l’ingéniosité de Jean Dalbiès: des perquisitions effectuées à son domicile ne donnent rien, car “il est trop intelligent et habile pour laisser à la portée de la police des pièces compromettantes”. Impossible d’arriver à le suivre dans ses déplacements: “il s’absente souvent, part toujours nuitamment et revient également dans la nuit”. Cependant, on l’a rencontré plusieurs fois à Perpignan et à Narbonne.

Son séjour à Ille ne dure que quelques mois, et un télégramme de la police nous apprend qu’il quitte furtivement la ville dans la nuit du 22 au 23 novembre 1894: “ll est parti à pied pour Perpignan, où il a pris le 23 au matin le train directement pour Bordeaux, alors que sa femme faisait circuler dans le voisinage le bruit que son mari était indisposé et gardait la chambre, et que Fanny Dalbiès, lafille de l’anarchiste, expédiait et livrait le 29 au matin à la gare d’llle la malle de son père à destination de Bordeaux”. finalement, Jean Dalbiès embarque à Bordeaux le 16 décembre 1894, à bord du vapeur Concordia. Il retourne à Buenos-Aires, et nous perdons sa trace, du moins dans l’état actuel de nos recherches.

Un doux rêveur

Si Dalbiès paraît avoir été une figure assez importante du mouvement, tel n’est pas le cas de Pierre Mayneris, menuisier-cafetier de Saint-Marsal, fier de ses opinions libertaires et rêvant de gagner à sa cause les familles paysannes de son petit village. Né en 1866 à Estoher, fils d’Abdon Mayneris et de Grâce Llech, Pierre est assez instruit, puisqu’il a obtenu son Certificat d’études primaires, ce qui n’était pas rien à l’époque. L’un de ses frères est forgeron à Valmanya, un autre est mort en 1892 dans un accident de diligence qu’il avait lui-même manigancé dans le but de faire périr ses passagers, deux hommes politiques de droite. Quant à Pierre, il a attiré l’attention des autorités en envoyant à un journal de Perpignan un article où il faisait l’apologie de l’attentat de Barcelone.

Une perquisition effectuée à son domicile permet de retrouver le brouillon d’une lettre qu’il a écrite à un journaliste de l’Almanach du Père Peinard, avec

lequel il entretient depuis quelques temps une correspondance régulière, Ce journaliste, qui semble habiter Casteljaloux, signe ses articles du pseudonyme de Père Barbassou. Le brouillon de la lettre de Mayneris est une réponse à un précédent courrier du Père Barbassou. Notre menuisier s’efforce d’y adopter un style où l’argot parisien, utilisé à plusieurs reprises, veut sans doute prouver à son correspondant qu’il n’est pas aussi “gourde” que la majeure partie des paysans catalans qu’il désire éveiller à la cause anarchiste. Voici les meilleurs extraits de cette lettre :

“…Bien entendu, je ne veux pas dire que tous mes amis se rangent à vos idées, il y en a quelques-uns qui resteront gourdes, mais qu’à cela ne tienne, j’ai juré d’aller jusqu’au bout, et verrai-je perdre le peu de liberté qui me reste, je ne faillirai pas à mon devoir. Le travail sera rude, d’autant plus qu’ici nous sommes en retard d’un demi-siècle sur le restant de la France. Les préjugés tiennent encore par de profondes racines, je constate cela par le grand nombre d’imbéciles qui répondent à l’appel du ratichon lorsqu’il agite sa cloche…

Voici maintenant quelques détails de mon village : cinq cents habitants, tous cultivateurs, même moi lorsque je travaille mon champ. Les trois-quarts petits propriétaires que leurs terres ne suffisent pas à leur procurer le nécessaire. Ils trouvent le complément de ressources dans le Roussillon, et s’ils rapportent quelques sous chez eux, c’est sur les grandes privations qu’ils s’imposent en ne bouffant que les quelques pommes de terre qu’ils ont récoltées.

Reste maintenant une douzaine de proprios pour de bon qui ont fermier; s’ils ne sont pas aussi misérables que ces derniers, peut s’en faut, car l’impôt, les hypothèques et l’intérêt de l’argent emprunté dans les moments de gêne leur absorbent presque complètement les 2% que rapporte leur terre, qui n’est remuée que par la charrue des Gaulois.

En lisant ma babillarde, cher compagnon, vous devez avoir ri de me voir si gauche. Cela vient de ce que je suis jeune et venu naturellement à l’anarchie. Le dégoût militaire, je l’ai eu en faisant mes cinq ans dans un régiment de zouaves. La souffrance des déshérités, je l’ai partagée dans le trimard.

Au revoir cher compagnon Barbassou, et vive l’Anarchie.”

Interrogé par la police en 1894, Pierre Mayneris rejette toute appartenance à l’anarchie et considère sa lettre comme une erreur de jeunesse. Autant dire que le mouvement libertaire n’aura pas gagné Saint-Marsal, tout comme il n’a jamais réussi à se développer vraiment dans notre département, malgré l’exemple de la Catalogne voisine.

Les histoires qui font l’Histoire