Patriotes ou contrebandiers ?

Les habitants de Banyuls en 1793

Face à l’invasion espagnole qui déferle sur le Roussillon en 1793, beaucoup de communes ont adopté un comportement très mou, d’autres n’hésitant pas à collaborer avec “l’ennemi”. Quelques exceptions pourtant ont toujours intrigué les historiens, suscitant, selon les époques, leur enthousiasme ou leur scepticisme. C’est le cas de Banyuls-sur-Mer, dont les habitants ont opposé, en décembre 1793, une farouche résistance à des Espagnols qui venaient de mettre en déroute l’armée française chargée de défendre le col de Banyuls.

La situation militaire

C’est le 17 avril 1793 que les armées espagnoles, conduites par le général Ricardos, pénètrèrent en Vallespir, où la population, qui n’avait jamais trop apprécié les Français, ne leur opposa qu’une maigre résistance, tandis que les troupes françaises étaient balayées et se retiraient sur Perpignan. L’avance espagnole continue encore quelques semaines, puis la situation se stabilise : les Espagnols occupent certes tout le Vallespir et une bonne partie de la vallée de la Tet, mais ils ont été bloqués et même en partie repoussés grâce aux efforts, entre autres, du conventionnel Cassagnes. Plutôt que de continuer à avancer, le général Ricardos songe à protéger ses arrières. Pour cela, il aurait notamment besoin de contrôler la chaîne des Albères et les villages de la côte. Mais il faut d’abord s’emparer d’un verrou stratégique, le col de Banyuls. C’est précisément ce qui se passe le 15 décembre 1793.

Si l’on en croit Pierre Vidal (Histoire de la Révolution française dans les P-O, 1889, tome 3, pp. 137-140), c’est essentiellement à leur génie stratégique et tactique que les Espagnols doivent leur victoire, tandis que les Français commandés par Delattre accumulaient les bévues. Une première attaque espagnole est repoussée au petit matin, puis les Français s’endorment sur leurs lauriers, pendant que le général espagnol Curten, qui a entretemps renforcé ses troupes, les lance dans un nouvel assaut cette fois décisif. Laissons la parole à Vidal :

“Alors Curten accourt, harangue les soldats et les excite au combat. Ils se précipitent sur nous, enlèvent le Pla de les Eras, malgré le courage des nôtres, et s’emparent de la batterie que nous avions établie à l’ouest du col de Banyuls… Le poste important et élevé du Puig de la Calm avait été enlevé par les colonnes de Navarro et de Castrillo ; la quatrième, commandée par le Portugais Carvajal, nous avait délogés du col de la Vallauria. Les troupes de Curten victorieuses vinrent se réunir et se reposer sur ce point.

“La déroute de nos soldats était complète. Ils se précipitèrent dans le bassin de Banyuls et coururent se réfugier en grande partie sur la crête de Biarra, où se trouvent aujourd’hui le phare et le fort de Port-Vendres ; les autres étaient descendus au village de Banyuls. Point n’était nécessaire de tant courir ; ainsi que nous venons de le voir, les Espagnols de Curten se reposaient.”

L’héroïsme des Banyulencs

Dans ce désastre, pourtant, les habitants de Banyuls ne baissent pas les bras. Tandis que les soldats français détalent comme des lapins, ils continuent le combat, tels d’irréductibles Gaulois. C’est à un autre historien du XIXe siècle, J.N. Fervel (Campagnes de la Révolution française dans les P-O, 1851), que nous emprunterons les lignes suivantes, débordantes d’emphase patriotique :

“Dans cette honteuse déroute, ce furent les paysans qui sauvèrent l’honneur de nos armes. Le poste important du Puig de la Calm qui, le 6, s’était un instant laissé surprendre, avait été confié depuis et sur leur demande, comme le plus périlleux, aux habitants de Banyuls, intrépides montagnards dont le courage, éprouvé par les dangers de la pêche et de la contrebande, avait suffi, jusqu’à la funeste expédition de Roses, pour garder cette partie de la frontière. On leur avait adjoint un bataillon de réquisitionnaires.

“Le torrent des fuyards se précipitait des crêtes dans le fond de la vallée. Seuls, immobiles au milieu de la débâcle, sans autre assistance que celle de leurs femmes et de leurs enfants qui portaient les cartouches et chargeaient les armes, ces braves gens osent résister à une armée triomphante qui vient de toutes parts s’amonceler autour du rocher qu’ils défendent. On les somme de se rendre : “Les républicains ne se rendent jamais, ils savent mourir”, répond le maire. Enfin ils lâchent prise, mais c’est pour se ruer en désespérés sur les Espagnols qui descendaient dans leur village. Ceux-ci étaient précédés d’un trompette chargé d’offrir une capitulation à ce qui pouvait bien rester dans la commune de cette population intrépide ; mais, comme si, ce jour-là, l’autoriyé militaire dût épuiser la coupe des humiliations, ce fut Delattre qui reçut le parlementaire à la mairie, pendant que l’officier municipal dont il occupait la place faisait si dignement sur le champ de bataille les honneurs de la sienne. Cette sommation, qui fut pour Delattre le signal de la retraite, eût été comme un hommage spontanément rendu aux Banyulenchs, si les Espagnols n’avaient eu la faiblesse de se venger de l’héroïsme des enfants sur quelques vieillards qui avaient refusé d’abandonner leurs toits.

“Les débris de cette glorieuse troupe ne voulurent plus rentrer dans leurs foyers souillés par la présence de l’ennemi ; ils se répandirent dans l’armée où ils devinrent de précieux guides jusqu’à l’époque, qui approchait, où il leur fut donné de se venger et de recevoir la récompense d’un dévouement qui nous transporte aux plus beaux jours des temps antiques.”

Patriotisme ou intérêt personnel ?

Ajourd’hui, on n’écrit plus l’Histoire de la même façon qu’au XIXe siècle. Michel Brunet, qui a donné un ballon d’oxygène à l’étude historique dans le département des Pyrénées-Orientales, analyse le courage et le dévouement des Banyulencs d’une autre manière. Selon lui, le patriotisme ni même le républicanisme ne sont à l’origine de leur comportement, mais bien plutôt l’intérêt de toute une “corporation”, celle des contrebandiers. Imaginons en effet que le Roussillon ait été annexé à l’Espagne : cela aurait rendu impossible la plus grosse partie du travail des contrebandiers-pêcheurs, qui consistait à transporter de l’Espagne vers la France les produits dont ce pays manquait et inversement. Certes, ils auraient pu s’adapter, mais il aurait alors fallu reconstruire tout un réseau qui fonctionnait apparemment très bien. Michel Brunet (Le Roussillon, une société contre l’Etat, 1986, p.207) évoque une phrase du représentant du peuple Fabre qui effectivement contribue à semer le doute : “Les habitants de Bagnols ont défendu leur port avec courage, les femmes marchaient à l’ennemi et portaient les munitions ; ces citoyens seraient vrais républicains si l’égoïsme et l’intérêt n’avaient flétri leurs âmes”. Il en tire la conclusion suivante :

“Il ne faut pas s’y tromper : la République villageoise de Banyuls se drape momentanément dans les oripeaux glorieux de la République au village, mais en toute hypothèse, cette république n’est guère fondée sur la vertu au sens où l’entendait Robespierre.”

Je trouve pour ma part le raisonnement de Michel Brunet un peu hâtif. Un autre historien, Peter Mc Phee, a montré pour Collioure que les sentiments républicains existaient indépendamment de tout intérêt. J’en ai pour ma part trouvé des exemples à Ille-sur-Tet, et surtout à Nefiach et Bouleternère, indépendamment des exemples beaucoup plus célèbres que sont ceux d’Eus ou de Corneilla-la-Rivière (les habitants d’Eus ont combattu les Espagnols, qui en représailles ont incendié leurs maisons ; ceux de Corneilla ont largement contribué à freiner l’avancée espagnole dans la plaine).

Que les habitants de Banyuls aient été des contrebandiers, c’est évident, mais pourquoi leur interdire a priori d’avoir eu des sentiments républicains ? Il ne faut de toute façon pas confondre républicanisme et patriotisme. Les Banyulencs ne se sont certainement pas battus pour la France, mais les idées républicaines étaient suffisamment répandues en Roussillon pour toucher les populations, pour peu que les communes aient eu des maires enthousiastes et politisés, ce qui était apparemment le cas pour celui de Banyuls.

Reconnaissons cependant qu’il est bien difficile de savoir ce qui se passait dans la tête des gens en 1793 (on a déjà bien du mal à savoir ce qui s’y passe en 1999 !), et n’oublions pas que l’Histoire n’est pas une science exacte : c’est un peu ce qui fait son charme.

Les histoires qui font l’Histoire