Histoire d’une famille paysanne au moyen âge :

les Batllessa, de Rigarda.

Bien entendu, suivre l’évolution d’une famille paysanne au moyen âge relève un peu de la gageure ; autant dire que les quelques renseignements que nous avons recueillis ne sauraient à eux seuls lever tous les mystères sur cette famille Batllessa, que nous allons essayer de vous présenter. Simplement, le nombre de documents transcrits au siècle dernier par Bernard Alart, archiviste du département, et conservés à cette époque-là par un notaire de Vinça nous permet de mieux comprendre comment, à Rigardà, s’établissaient les rapports entre les membres d’une famille de pagesos (paysans riches) aux Xlllème et XlVème siècles ; en outre, quelques détails nous donnent de précieux renseignements sur la vie au village, le sentiment religieux, les migrations “inter-villages”, pour ne citer que les aspects les plus importants de notre analyse.

Et d’abord quelques précisions : les documents étudiés sont des actes notariaux, ce qui suppose que nous avons affaire à une famille aisée, sans doute l’une des plus importantes du village. Un autre détail va dans le même sens, c’est le nom de la famille, Batllessa étant le féminin de Battle, c’est-à-dire un fonctionnaire représentant le seigneur dans l’un de ses fiefs. On peut raisonnablement imaginer qu’un ou deux siècles plus tôt, à la mort d’un Batlle de Rigardà ou d’un village voisin, son épouse est restée seule pour continuer d’élever les enfants du couple, et que ceux-ci ont acquis comme surnom la fonction “honorifique” de leur mère, Batllessa.

Bernat Batllessa : une sage gestion des biens

Ceci posé, notre premier texte remonte à l’an 1248. C’est un acte de vente par lequel Guillem de Valells et son fils Bernat vendent à Bernat Batllessa, de Rigardà, un champ à Vilella, au lieu-dit Les Clotes (à proximité de Rodès). Le prix de vente relativement élevé, 100 sous de Melgueil, s’explique sans doute parce qu’il s’agit d’une terre en franc-alleu, autrement dit parce qu’elle n’appartient à aucun seigneur et qu’il n’y aura donc par la suite aucune redevance à acquitter. On aura remarqué au passage que Guillem de Valells est accompagné de son fils et que tous deux, mâles dominateurs de leur famille, sont associés sans discrimination dans l’acte de vente, qu’ils effectuent “insimul per nos et per omnes nostros parentes”, autrement dit pour l’ensemble des membres de leur clan.

La domination du mâle apparaît nettement au XIIIème siècle dans de nombreux actes où les filles, moyennant une compensation pécuniaire, souvent versée lors de leur mariage sous forme de dot, abandonnent tous leurs droits à l’héritage paternel. Nos textes nous permettent de trouver deux filles de Bernat Batllessa : Fabresa, qui épouse en 1256 Bernat Fabre, de Joch, et lui apporte une dot de 100 sous de Melgueil ; Guillema, épouse d’un nommé Ferrer, qui, en accord avec son mari, cède pour 300 sous de Barcelona tous ses droits sur l’héritage familial à son frère Julià.

A cette époque, c’est-à-dire en 1260, Bernat Batllessa vient de mourir, et même si sa veuve Cerdana continue d’occuper une place prépondérante dans la “domus”, c’est bien entendu à son fils qu’il appartient de faire fructifier l’héritage laissé par le père. Un père raisonnable, et qui ne laissait rien au hasard : en 1257, il avait signé avec Arnau de Auzina, habitant de Vilella, ainsi qu’avec Pere Vilela, de Rigardà, un contrat de servitude d’arrosage, chacun ayant besoin d’utiliser les terres de son voisin pour arroser son propre jardin à proximité de la rivière de Rigardà, ce qui suppose l’existence dès cette époque de ruisseaux d’irrigation dans le village.

Julià Batllessa ou la continuité

Julià Batllessa va continuer avec bonheur l’œuvre entreprise par son père : en 1289, il obtient du Prieur de Serrabona l’autorisation de planter une vigne et d’édifier un bâtiment sur la terre qu’il exploite au lieu-dit Plano de Joch ; en 1291, il achète une vigne à Pere Quintà, de Sahorla, au lieu-dit Ad Stradam ; en 1292, le Prieur de Serrabona lui concède la possession d’une maison avec une aire contiguë dans le village, ainsi que celle d’une vigne et d’un jardin al Pas, tout cela pour un cens annuel de 4 sous de Melgueil. (Il a épousé Raimunda depuis plusieurs années déjà, et à nouveau commence la série des actes de renonciation des filles : c’est d’abord Saurimonde, qui en 1293, avec l’accord de son mari Joan Rigardà, abandonne ses droits pour 320 sous de Melgueil. Plus intéressants sont les deux actes suivants : d’une part le mariage, en 1301, de Cerdana avec Ramon Passa, de Joch : la dot est fixée à 460 sous de Barcelona, plus deux lits munis de leurs draps ; par un acte joint, elle reconnaît qu’en recevant cette somme, elle abandonne tous ses droits sur l’héritage paternel à son frère Bernat. Et puis, en 1298, autre acte de renonciation, mais émanant d’un garçon : Guillem, pour la somme de 700 sous de Barcelone, cède lui aussi ses droits à Bernat : autrement dit, la notion d’héritier universel est déjà fortement implantée dans la phratrie des Batllessa ; on remarquera aussi que, pour le même acte, un garçon reçoit une somme nettement supérieure à celle que perçoit chacune de ses deux sœurs.

Julià meurt vers 1320, année où il rédige son testament : 20 prêtres assisteront à son enterrement, et les pauvres du village recevront 50 sous, sous forme de draps de laine. Quelques legs à des établissements religieux, les Frères Mineurs de Villefranche et les Frères Prêcheurs de Perpignan. Bernat est nommé légataire universel, les autres enfants mentionnés sur l’acte recevant chacun 5 sous : ce sont quatre filles, Guillema, Saurimunda, Sibilia Argente, Cerdana Passa, et deux garçons : Berenger Batllessa, qui habite Villefranche, et Guillem Portalis, de Vinça. Pourquoi ce dernier a-t-il abandonné le nom paternel, qu’il possédait en 1298 ? Nous l’ignorons, mais il est fort possible qu’il soit entre temps devenu le chef de la famille Portalis, dont il a adopté le patronyme (on retrouve en 1395 la mention à Vinça d’un Pere Portalis, alias Batllessa).

L’extinction des mâles

Nous savons peu de choses sur Bernat Batllessa (on remarquera qu’il a hérité du prénom de son grand-père), sinon qu’il a épousé une nommée Vilela, dont le seul prénom nous laisse deviner l’origine géographique (Vilella est le lieu-dit où se trouve l’église paroissiale de Rigardà). Celle-ci, dotée d’une remarquable longévité pour l’époque, fera son testament en 1371, et mourra entourée d’une pléthore de petits-enfants. L’acte testamentaire fait d’ailleurs la distinction entre ses propres petits-enfants, et ceux de son mari, ce qui laisse supposer qu’elle l’a épousé en secondes noces. Ainsi Jaume Batllessa, de Perpignan, est le petit-fils de son époux, tout comme les Laurenç, de Cornellà de la Rivière. Par contre, Guilleme Serrabona, de Rodès, Pere et Ramon Codalet, prêtres à Glorianes et Elne, ou encore Jacobe Aloy, de Vinça, sont ses propres petits-enfants. Vilela a cependant quelques enfants vivants, mais ce sont toutes des filles : Esclarmunda Monier, Raimunda Tavernier, de Vinça, Bernguera Cavaller de Finestret, et surtout Sibilla, épouse de Francesc Juher, de Rigardà, dont elle fera sa légataire universelle.

Son époux Bernat avait eu cependant un fils, Pere Batllessa, auquel on connaît deux enfants mâles : Jaume, qui vivra à Perpignan après avoir abandonné ses droits à son frère aîné, curieusement nommé Batllessa Batllessa. Mais ce dernier rédige son testament en 1375, et lègue tous ses biens à Bernat Juher, qui devient ainsi le seul héritier de la famille Batllessa à Rigardà.

Le nom de Batllessa disparaît ainsi du village, même si l’on trouve mention en 1426 d’une vente faite par Johan Juher, alias Batllessa, de Vinça, d’une terre à Vilella (la famille Batllessa continuera d’exister sous ce nom à Vinça). D’autres familles dominent à présent parmi les pagesos de Rigardà, en particulier les Colomines ou les Bosom. Quant aux mâles de la famille Batllessa, ils n’ont résisté ni à la peste, ni à l’exogamie, beaucoup plus forte au XIVe siècle qu’on pourrait le croire, du moins dans les familles aisées.

Testament de Vilela, épouse de feu Bernat Batllessa, de Rigardà (1371)

Vilela Batllessa désire bien entendu être enterrée à l’église Santa-Eulalia de Vilella, par 10 prêtres dont chacun recevra 12 deniers. Elle verse en outre 20 sous pour 4 cierges de cire qui brûleront auprès de son corps le jour de sa sépulture.

LEGS FAMILIAUX

– Les enfants: Esclarmunda Monier reçoit 4 livres, Raimunda Tavernier et Berengera Ceveller 5 sous chacune. Sibilia Juher est nommée légataire universelle

– Les petits-enfants: Guilleme Serrabona reçoit 5 sous, de même que Guillem, Ramon et Jacoba Laurens, tous trois de Cornellà de la Rivière, et que Pere et Ramon Codalet. Un peu plus privilégiés, Jaume Batllessa, Jacoba Aloy et Guillema Riala recevront chacun 10 sous

– divers : Raimunda Bonet, de Rigardà, filleule de Vilela, reçoit 5 sous, et Guillem Passa, tailleur à Vinça, sans doute un neveu, 8 sous.

LEGS RELIGIEUX

lls sont très nombreux, ce qui est tout à fait normal dans une période traumatisée par les grandes pestes. Il ne faut rien négliger pour assurer son salut, d’où la multiplicité des dons :

– Oeuvres de Santa-Eulalia de Vilela : 2 sous.

– Chandelles de la même église: 2 sous.

– Pour le Tour de la même église: 12 deniers.

– Pour les ornements de l’autel de Sant Blasi, toujours à Vilella: 12 deniers.

– Pour la Communauté des Frères Mineurs de Villefranche : 5 sous

– Pour Guillem Baroni, “rector” de l’église de Vilella : 2 sous

– Enfin, 12 deniers pour chacune des églises suivantes:

– S.M de Serrabona

– S.M de Montserrat

– S.M de Domanova

– S. Pere de Belloc

– S. Julià de Vinçà

– S.M Magdelena de Nentillà (= Lentillà)

– S.M de Gradibus (= Marcevol)

– S.M. de Corbiac

– S. Coloma de Finestret

– S. Marti de Joch

– S. Esteve de Glorianes

(source des textes : Alart, Cartulaire roussillonnais, manuscrit, tomes X à XIX)

Les histoires qui font l’Histoire