LA TRISTE VIE DE MAURICE BAURIERES

C’est en fouillant dans les archives non classées de l’Hôpital d’Ille-sur-Tet que j’ai découvert, avec des élèves d’une de mes classes, un vieux cahier relié datant de la fin du XIXe siècle. On y trouve notamment quelques remèdes de bonne femme, mais l’essentiel du cahier est constitué par le récit d’une vie, celle de Maurice Baurières, un Illois né en 1834, mort à l’Hôpital en 1908, et qui entre-temps a fait les campagnes militaires du Second Empire avant de s’installer pour plusieurs années en Algérie, notamment à Constantine et à Biskra. Issu d’une famille de journaliers, Maurice Baurières est un homme de condition modeste, sachant tout juste lire et écrire, ce qui donne d’autant plus de valeur à son témoignage (1).

FAIRE HONNEUR À SON PÈRE

C’est le 27 septembre 1834 que naît à Ille Maurice Baurières, d’un père prénommé lui aussi Maurice, et d’une mère appelée Marie Simon. On notera avec surprise la grande différence d’âge entre les deux époux : Maurice Baurières père est alors âgé de soixante-deux ans, tandis que sa femme n’en a que trente. Ce père déjà bien vieux, et qui mourra quelques années plus tard (27 mars 1843), c’est à lui que s’assimile l’enfant en écoutant les histoires qu’on lui raconte dès son plus jeune âge: en 1793, lors des guerres opposant la République aux pays voisins et aux émigrés, il avait pris les armes pour défendre “la patrie en danger” et avait été grièvement blessé par l’ennemi le 7 avril, dans la plaine du Rhin. Atteint de quatre coups de sabre à la tête et d’un cinquième à la main gauche, il avait été évacué d’hôpital en hôpital jusqu’à Ille, où il avait ensuite vécu dans l’anonymat, sans obtenir la moindre médaille ni la moindre pension.

Ce souvenir empli de gloire et d’amertume, nous le retrouvons dès les premières lignes des mémoires de Maurice Baurières fils :

“Quand il me racontait qu’il s’était engagé… et qu’il avait reçu cinq blessures… tout jeune que j’étais je pleurais de rage. Je ne pensais : “quand je serai grand je le vengerai si je peux”.

À neuf ans, Maurice Baurières perd son père, et sa jeunesse sera “triste mais honnête”. Quand il arrive à l’âge de vingt ans, il brûle d’envie de partir à la guerre, mais il sait que sa mère a encore besoin de lui: aussi envisage-t-il de se marier, de façon à rester à Ille comme soutien de famille. Sa mère refuse, la voie est libre maintenant.

“Eh bien je voulais vous être utile et vous ne le voulez pas alors je pars et vais pour prendre du service… ”

LE SIÈGE DE SÉBASTOPOL

Dès 1855, voilà donc notre nouveau soldat engagé dans les guerres du Second Empire, plus précisément dans la campagne de Crimée. Il est presque aussitôt envoyé au siège de Sébastopol, ville remarquablement fortifiée par Nicolas Ier, qui résistait depuis septembre 1854 aux assauts conjugués des Anglais et des Français. C’est avec enthousiasme qu’il arrive sur le terrain des opérations :

“Eh bien, j’y suis, ça va bien, j’ai enduré bien de la fatigue, mais c’était mon bonheur pour pouvoir me venger des misères que les Prussiens ils avaient fait endurer à mon père”

Il participe au siège à partir du 8 août jusqu’à la prise du bastion de Malakoff (8 septembre), suivie peu après de la reddition de la ville. Cependant les escarmouches continueront encore jusqu’aux premiers mois de 1856. Il se comporte vaillamment, trop vaillamment peut-être :

“Je tiraillais avec rage. On me plaça en tireur et je tombe devant un rocher dans le courant de la nuit. J’ai mis la batterie hors de combat et tous mes camarades ils étaient morts. Je reste 36 h sans manger. On arrête le feu et je rentre à mon bataillon. Le général il me demande si j’étais blessé, je réponds “non, j’ai faim”. On me donne un demi-quart d’eau-de-vie, je m’en vais à mon poste. En ce moment-là j’étais fort, jamais malade. Il nous fallait tirer six paquets de cartouches par 24 h, et avec un mètre de neige pendant trois mois de l’année 1856″.

LA CAMPAGNE D’ITALIE

La suite de la carrière de Baurières fut parfois mouvementée, mais jamais vraiment glorieuse : c’était un subalterne appelé à le rester. Une fois finie la bataille de Sébastopol, la quatrième division, dont il fait partie, se retrouve dans les montagnes russes, en pays tatar : officiers et soldats souffrent cruellement de la faim, chacun n’ayant à sa disposition qu’un biscuit et demi pour deux jours. Maurice Baurières se met cependant en valeur en capturant deux espions ou présumés tels :

“Nous étions en tirailleur et je me suis aventuré pour aller prendre deux espions qui étaient environ à quatre cents mètres de nous, et je prends ces deux hommes et je les emmène devant le commandant de mon bataillon, qui m’a dit “C’est très bien, retournez à votre poste”.

La guerre avec la Russie étant enfin terminée, Baurières rentre en France : son bataillon séjourne six mois à Grenoble, puis part pour Paris où il reste en garnison pendant dix-huit mois. En 1859 commence la campagne d’Italie : le lundi de Pâques les soldats prennent le chemin de fer jusqu’à Marseille, puis le bateau jusqu’à Gênes.

Baurières, qui fait partie des troupes de réserve, assiste en spectateur à la bataille de Montebello (20 mai 1859), remportée par le général Forey sur les Autrichiens. Après plusieurs jours de marche sous une pluie battante, le voilà maintenant à Magenta (début juin), mais à nouveau il ne participe pas aux combats, se contentant de camper au milieu des morts et des blessés. Par contre, lors de la bataille de Marignano, il se bat avec acharnement, dans un combat où les Français sont en infériorité numérique par rapport aux Autrichiens (3.700 contre 10.000, selon Baurières). Zouaves et chasseurs commencent à tirer à la carabine, puis on charge à la baïonnette : dans cette affaire, le régiment de Baurières perdra 300 hommes sur 700, mais les Autrichiens seront repoussés.

On en arrive enfin à la bataille, ou plutôt au carnage, de Solferino, le 24 juin : cette bataille fit 40.000 morts, et poussa Henri Dunant à fonder la Croix-Rouge. Avec son bataillon, Baurières a commencé le feu à trois heures du matin et a tiré sans interruption jusqu’à sept heures du soir. Il n’a rien mangé jusqu’au lendemain matin à neuf heures. Pendant la nuit, il a failli être fait prisonnier par les Autrichiens : ces derniers avaient en effet encerclé une maison où lui et une vingtaine de soldats français protégeaient quarante combattants blessés. Finalement, les Autrichiens sont partis au bout de deux heures, sans qu’il y ait eu affrontement. Cet incident a donné beaucoup d’espoir à Baurières : en effet, son sergent, blessé à la cuisse et enfermé dans la maison, lui a promis une décoration une fois la guerre terminée. Trois jours plus tard, son lieutenant lui a demandé d’établir un rapport de tous ses faits de guerre, et il se dit qu’enfin l’armée va reconnaître les mérites de l’un de ses obscurs mais vaillants serviteurs. Las, après l’armistice de Vilafranca (8 juillet), il voit le sergent et le lieutenant parader avec un ruban à la boutonnière, et s’aperçoit qu’il a été oublié une fois de plus. Il s’adresse au lieutenant et lui dit :

“Celui qui gagne l’avoine ne la mange pas !”

À quoi l’officier répond :

“On me l’a donnée, je la garde”.

Cette fois, Baurières est découragé, il ne croit plus à la possibilité de faire carrière dans l’armée quand on n’est que simple soldat : Napoléon III n’est décidément pas Napoléon Ier. Il demande à faire partie de l’armée de réserve en 1860, puis change de corps et est affecté à Toulon jusqu’en 1866. Il a perdu sa mère le 11 décembre 1863. Il prend ensuite congé sur congé, change à nouveau de corps, se retrouve à Grenoble en 1868, année où il prend un dernier congé qu’il croit définitif : il rentre à Ille, où il épouse le 21 avril 1869 une certaine Thérèse Mir, originaire de Finestret et âgée de 39 ans (2). Il retrouve le travail de journalier (ouvrier agricole). Mais arrive la guerre de 1870, qui l’oblige à reprendre les armes.

Quand la défaite est consommée, il part pour l’Algérie à la fin de l’année 1870, dans des circonstances obscures sur lesquelles il ne nous donne aucune précision.

LE SÉJOUR ALGÉRIEN

Baurières arrive à Constantine en mai 1871. Sa femme le rejoint quelque temps plus tard, et tous deux tentent de s’adapter à un nouveau climat, en espérant enfin gagner de l’argent sur cette terre ouverte aux colons venus de la métropole. Mais les premières années sont difficiles : pendant cinq ans, ils souffrent d’accès de fièvre si violents qu’ils peuvent à peine travailler.

Une fois qu’ils se sont adaptés au pays, on leur propose d’acquérir une concession. Comme ils sont démunis, ils empruntent pour mener à bien cette opération, persuadés que leurs futures récoltes leur permettront de tout rembourser sans problèmes. Ils doivent déchanter à la suite de trois années catastrophiques : en 1889, leur terrain est dévasté par une invasion de sauterelles ; en 1890, la grêle détruit leurs plantations ; en 1891, c’est la sécheresse qui brûle tout.

Ils décident alors de repartir pour Ille, mais ils n’y restent même pas un an, à cause de “la misère qui régnait dans le pays”. Dès 1892, les revoilà dans le Constantinois, “toujours malheureux”, Baurières étant obligé de “reprendre les travaux de force comme si j’avais 25 ans”. Nous arrivons à suivre la trace du couple grâce à divers certificats établis par ses employeurs : d’août 1892 à mai 1893, Maurice Baurières est employé comme pépiniériste par l’administrateur de la commune mixte de Sedrata ; de juillet 1893 à septembre 1894, il est jardinier cultivateur à Sétif, dans le domaine d’un nommé Labattut, chez qui sa femme est employée comme cuisinière.

Par la suite, on perd la trace du couple pendant plus de deux ans. En 1897, Thérèse Baurières est très malade. Hospitalisée à Constantine, elle y meurt le 6 mai. Pour Maurice, c’est “le grand coup fatal” dont il a bien du mal à se remettre : il porte le deuil pendant sept mois, errant nuit et jour dans les rues de Constantine, sans travail, ne devant qu’à la présence de ses amis de ne pas aller jusqu’au suicide.

Car l’amitié joue un rôle important chez ces colons implantés en Algérie depuis des décennies, mais qui ont toujours voulu garder des attaches avec leur région natale : il s’est créé à Constantine une “Association fraternelle des Enfants du Roussillon”, ouverte aux personnes nées dans le département des P.O. ainsi qu’à leurs enfants dans la ligne paternelle, et présidée par un nommé Pouill. Plus généralement, on se réunit entre gens du Midi, chacun aidant et conseillant l’autre. C’est ainsi que ses amis conseillent à Baurières de se remarier pour retrouver un minimum de stabilité. Ce sera chose faite en février 1899, alors qu’il est âgé de 65 ans : il épouse Mélanie Raugnier, âgée de 68 ans et originaire de Bédarieux, veuve depuis 1892 d’un commerçant de Constantine, Maurice Deysse. Entre-temps, il a retrouvé du travail comme cantonnier de la ville de Constantine.

Grâce à l’appui d’un ami nommé Prévost, Baurières est employé à partir de janvier 1902 comme chef jardinier de la commune de Biskra, où sa femme exercera le métier de blanchisseuse. Son salaire annuel de 1800 francs le mettra à l’abri du besoin. Mais en 1904, Mélanie Raugnier meurt, et Baurières perd à nouveau l’envie de vivre et de travailler : il quitte Biskra, et bientôt décide de rentrer en France.

LES DERNIÈRES ANNÉES

Nous retrouvons Maurice Baurières à Ille en 1907, alors qu’il est absolument sans ressources et vient d’être admis à l’hospice. Ses propos sont de plus en plus amers :

“Me voyant sans travail, j’ai séjourné dans mon endroit natal. J’ai rentré aux vieillards dont je suis bien. Seulement je suis pas été secondé par aucun parent, et maintenant que j’ai 73 ans finis je me décide d’aller aux vendanges”.

Il a essayé d’obtenir un secours annuel auprès de la mairie de Constantine, mais sans succès : les lois applicables en métropole ne le sont pas encore en Algérie. Il demande de l’aide à son frère qui vit à Rivesaltes, mais celui-ci lui oppose une fin de non-recevoir.

Plus désespéré que malade, Maurice Baurières s’éteint à l’Hôpital d’Ille quelques mois plus tard, en mai 1908. Il a beaucoup voyagé, beaucoup souffert, mais il n’a jamais pu échapper à sa destinée de pauvre, dans une société où la réussite de chacun était liée à sa naissance plus qu’à sa véritable valeur.

(1) Le journal de Maurice Baurières est pratiquement illisible en raison de son orthographe phonétique où se mêlent graphie française et prononciation catalane. Chaque fois que nous avons reproduit un extrait de celui-ci nous avons conservé la syntaxe mais nous avons modifié l’orthographe. Voici un extrait qui montrera bien les raisons de notre choix, celui qui termine le journal :

” Ma voïent sans traval, j’ai tournée dans mon androis natal jai rentres au vélard don je suie Bein Sulmant je suis pas étter cugonder part au cun parant et maintunant que gai 73 an fini je mu Desside Daler au vendanger “.

(2) Colombe Thérèse Mir est née à Finestret le 30/12/1829. Ses parents s’appelaient Gaudérique Mir (décédé le 03/08/1866 à Finestret) et Catherine Baills (décédée à Finestret le 31/12/1839).

Les histoires qui font l’Histoire