Les chèvres, ces mal-aimées

La possession d’une ou deux chèvres était pour les paysans catalans les plus pauvres du XVIIIe et du XIXe siècles un complément de ressources appréciable, ne serait-ce que pour leur lait et leur fromage. Les animaux étaient regroupés en troupeaux communaux et, moyennant une faible redevance, leurs propriétaires pouvaient vaquer à d’autres occupations sans trop se soucier de leurs bêtes, qui gagnaient l’été les pâturages de montagne, produisant là-bas un excellent fromage appelé “formatge d’orri”.

Mais les chèvres sont des animaux voraces, qui ont l’habitude de ne rien laisser sur leur passage, et dès le XVIIIe siècle les troupeaux communaux vont se heurter à l’opposition systématique de l’État, gestionnaire de nombreuses forêts, ainsi que des propriétaires aisés, qui clôturent leurs parcelles et ne tiennent pas à voir leurs terres saccagées par des bêtes dont ils n’ont strictement rien à faire, puisque, répétons-le, la chèvre est essentiellement un animal de pauvres. Bref, au nom du droit à la propriété qui figure en bonne place dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, on va faire aux chèvres une guerre sans merci.

Les chèvres de Catllar

Nous l’avons dit, cette guerre commence dès le XVIIIe siècle, et l’exemple du troupeau de chèvres de Catllar en est très significatif :

Complément indispensable de l’agriculture, l’élevage ovin et caprin était une vieille tradition à Catllar. Les troupeaux disposaient, au moins depuis de XVIe siècle, de nombreux vacants permettant leur dépaissance, ainsi que de lieux de transhumance. Comme toutes les communautés dépendant de l’abbaye de Cuixà, Catllar avait le droit d’emmener ses troupeaux dans les forêts du Canigou, où les bêtes disposaient d’un immense pâturage qui s’étendait depuis la rivière de Fillols jusqu’au Llech. La cartographie actuelle conserve le souvenir des pacages de l’abbaye avec les lieux-dits l’Orri Vell (commune de Fillols) ou le Prat de l’Orri (commune d’Estoher). Ce terme d’orri, qui a fait parfois l’objet de controverses chez nos érudits, semble avoir une double signification : d’une part il désigne les grandes cabanes en pierres sèches destinées sans doute à la confection et à la conservation des fromages, de l’autre il englobe l’ensemble de l’enclos (ou plutôt des enclos) contenant les bêtes.

Toujours est-il qu’en 1522 un acte de l’abbaye avait autorisé la communauté de Catllar à construire un orri sur le territoire de Taurinyà, au lieu-dit Caraix, appelé encore Bosc de la Pica. La possession de cet orri, des cabanes de bergers avoisinantes et du droit de dépaissance pour les troupeaux entraînait le versement d’une redevance annuelle, ainsi que la nomination dans le village d’un “procureur de l’orri”, dont la principale fonction était de percevoir de chaque possesseur de bêtes une somme destinée à acquitter la redevance et à assurer le salaire du gardien du troupeau de chèvres. En effet, dès sa construction l’orri était destiné aux chèvres, ce qui explique sans doute les problèmes rencontrés au XVIIIe siècle par l’orri de Catllar, à une époque où l’on commençait à voir d’un très mauvais œil les dégâts causés par ces animaux dans les bois et dans les forêts, sans parler des cultures.

En 1758, à la demande de l’administration des Eaux et Forêts, la communauté de Catllar reçoit l’injonction de détruire sous vingt-quatre heures “l’orri ou amas de chèvres et la baraque” qu’elle possède sur la montagne du Canigou. Malgré des mémoires où l’on reproduit l’acte de 1522 confirmé en 1569, l’orri est effectivement détruit, ce qui semble faire le bonheur des habitants de Clarà, Taurinyà ou Fillols, qui en profitent pour tenter d’interdire leur territoire aux troupeaux de Catllà.

En 1759, les chevriers de divers troupeaux allant à l’orri de Caraix, dont celui de Catllar, sont verbalisés par la communauté de Fillols, alors qu’ils avaient leurs bêtes au lieu-dit l’Orri Vell. Pour leur défense, ils invoquent une fois de plus l’acte de 1522, mais décidément les temps sont à l’abolition de coutumes allant à l’encontre à la fois de l’intérêt national et de l’intérêt individuel. Dans le même temps, et pour les mêmes raisons, la communauté de Catllar est en procès avec celle de Taurinyà. Ces procès sont en fait des combats d’arrière-garde, tant il est évident que le sort des grands troupeaux de chèvres est déjà réglé. Diverses doléances des habitants de Catllar (prairial an 12) ou du conseil municipal (1818) ne changeront rien à l’affaire : les chèvres, à tort ou à raison, sont condamnées, et les troupeaux iront diminuant tout au long du XIXe siècle.

Le lait de chèvre, remède miracle

C’est en effet au XIXe siècle que la lutte contre les chèvres devient systématique. En 1817, notamment, un arrêté préfectoral a été publié, défendant la dépaissance des chèvres à une demi-lieue des terres exploitées. Cela entraîne de nombreuses doléances dans les villages, par exemple à Bélesta où une délibération municipale de 1818 précise que le troupeau communal est fixé à 120 chèvres, et “qu’il est de l’intérêt général que le dit troupeau existe dans la commune, car c’est une ressources pour les habitants un peu aisés et une nécessité pour la classe indigente, tant pour le produit qu’ils retirent de la vente du laitage que pour l’utilité d’engraisser la terre.”

Même chose à Bouleternère, mais cette fois, avec le recul de l’Histoire, les chose prennent un tour plus cocasse :

Là encore, à la suite de l’arrêté de 1817, le Conseil municipal prend une délibération demandant l’abrogation de l’arrêté en ce qui concerne le village, car “Bouleternère dispose d’un vacant immense où il n’y a aucun arbre taillis ni futaie, mais du mort-bois où aucun autre bétail ne peut être élevé à cause de la stérilité du sous-sol.” On insiste aussi sur l’importance des ressources procurées par les chèvres aux plus défavorisés : leur viande constitue l’aliment du menu peuple, leur lait est une excellente nourriture pour les malades, leur fumier est très recherché, leur peau sert à confectionner des outres.

Ce que les habitants ne savent pas, c’est que le maire, Athanase Guiry, lorsqu’il fait parvenir cette délibération au sous-préfet, y ajoute un commentaire où il signale que le texte a été rédigé contre sa volonté, et qu’il est totalement opposé aux revendications de ses administrés. Il faut rappeler que les maires étaient alors des notables du village désignés par l’administration préfectorale, et que le comportement perfide de Guiry n’est donc pas pour surprendre.

Bien entendu, la plainte des gens de Bouleternère est rejetée, mais la lutte continue sous des formes diverses, dont la plus amusante est sans doute cette liasse de certificats médicaux que nous avons retrouvés aux Archives départementales (série O, Bouleternère) : le lait de chèvre y est présenté comme un remède miracle, capable de combattre efficacement, voire de guérir, des maladies de toutes sortes, en particulier : les calculs rénaux de Jacques Glory, l’affection pulmonaire de Joseph Guerre, les troubles hystériques de Catherine Baudet, la faiblesse du fils de Thomas Berque et l’asthme de sa belle-mère, les dissolutions d’humeurs de Thérèse Morer, la décrépitude d’Isidore Cadamont, les spasmes de Marie Satgé, l’inflammation des narines d’Emmanuel Riubanys, et toutes les formes de dartres dont sont atteintes une bonne dizaine de personnes !

Malgré de telles vertus miraculeuses, le préfet reste inflexible, d’autant qu’il a reçu de nombreuses plaintes de propriétaires terriens irrités par les dégâts imputables aux troupeaux de chèvres. Il faut attendre 1830 pour voir l’attitude des autorités s’adoucir quelque peu, mais dès 1841 de nouveaux textes répressifs sont publiés, et la situation des chèvres ne fera que s’aggraver par la suite.

Les histoires qui font l’Histoire