La sagesse de nos ancêtres
Le château de Corbère

Les quelques articles qui suivent n’ont qu’un but : vous montrer que la sagesse de nos ancêtres n’est qu’un leurre destiné sans doute à inculquer aux générations actuelles des préceptes que leurs aînés n’avaient jamais respectés. Notre champ d’observation : le village de Corbère entre le XVIIe et le XXe siècles. Afin que chacun comprenne la suite, précisons que Corbère, jusqu’en 1856, était un village composé de trois parties bien distinctes :

– Corbera de Dalt, regroupant autour du château les habitants du village le plus ancien.

– Corbera del Mig (Corbère du Milieu, appelé aussi ” les Cortals “).

– Corbère-les-Cabanes, petit village situé dans la plaine (la Cabane étant autrefois une auberge en bordure du Camí real). Et maintenant, place aux hostilités.

Les pedregades.

Appelées encore pedrades (en français ” jets de pierres “), c’était le sport favori des gens de Corbère, et il opposait le plus souvent les jeunes de Corbère (de Dalt et del Mig) à ceux des Cabanes. On en trouve des exemples frappants dès le XVIIIe siècle, comme nous l’indiquent les criées de justice publiées en 1750 par Marie-Thérèse de Çagarriga, qui venait d’hériter de la seigneurie de Corbère après le décès de son mari, Xavier-Clément du Boys de Boisambert. Voici ce que nous dit un article (n° 36) de ces criées, et nous y voyons que les pierres ne sont pas les seules armes utilisées :

“Pour empêcher les desordres et malheurs qui n’arrivent que trop souvent dans le Terroir de Corbera, faisons défenses à toutes personnes de quelque état et condition qu’elle soient, de porter dans le dit lieu et terroir, tant de jour comme de nuit, aucune espèce d’armes à feu, telles que fusils, escopetes, pistolets et autres, non plus que des épées, dagues, poignards ou couteaux pointus, ni autres instruments meurtriers, sans une expresse permission du Seigneur ; leur défendons au surplus de se battre de jour ni de nuit, à coups de pierre, à peine contre les contrevenans d’être mis en prison et châtiés suivant les loix.”

Cet article a pour don d’exaspérer les habitants de Corbère, conduits par un certain Tixador, qui s’indigne en ces termes : “Quelle est cette communauté de Corbera ? Est-elle composée de furieux, à qui il faut lier les mains et ôter les occasions de se porter au crime ?”

Tixador ajoute que lui et ses amis se considèrent comme “traités ainsi que des enfants”. Il ajoute enfin qu’il est absurde d’interdire l’usage des couteaux pointus, dont on se sert constamment dans la province: “on les vend publiquement aux marchés ; les laboureurs, manouvriers, bergers et bouchers ne peuvent s’en passer ; ils sont d’une utilité journaliere au père de famille. ”

Mais la seigneuresse ne s’en laisse pas conter, et elle a beau jeu d’énumérer tous les actes de violence qui ont enflammé le village en quelque temps :

“(Tixador) a-t-il perdu le souvenir de ces temps orageux, de cette guerre intestine ouverte entre les villages de Corbera, où les habitants des Cabanes et des Cortals, armés les uns contre les autres, se battaient jour et nuit, à coups de sabres, de dagues, de pistolets et autres armes que 1’autorité publique dut leur arracher, et dont il reste encore une quantité dans le château de Corbera où elles furent déposées. Un nommé Gauze fut assassiné pendant la nuit, un dénommé Delpey fut tué d’un coup de fusil par son frere; trois autres habitans, pour avoir les armes d ‘un fusilier de montagne, l’assassinèrent ; celui-ci, son corps défendant, tua l’un et s’échappa des deux autres, qui furent pendus par arrêt et exposés sur un arbre au grand chemin de Corbera où ils avaient commis l’assassinat” (nous dirions aujourd’hui “tentative d’assassinat”).

Très maligne, la Dame de Corbera évoque aussi avec une feinte négligence un attentat commis sur une des nièces de Tixador qui dut être envoyée au Boulou pour échapper aux trois hommes qui lui voulaient du mal. Bref, elle se veut “bonne mère de famille” vis-à-vis de ses sujets, et c’est sans doute cela qui irrite le plus Tixador, qui souhaiterait enfin être traité comme un adulte.

L’animosité entre les gens des Cabanes et les autres habitants était telle qu’en 1856 on décida de créer deux communes distinctes. Mais cela n’empêchait pas les pedregades de continuer, et elles existaient encore dans le premier quart du XXe siècle. Voici le témoignage d’un ancien des Cabanes, qui y a participé alors qu’il était encore tout petit :

” On se retrouvait du côté de la Coume le soir, vers cinq heures, après la sortie des classes. C’étaient les grands qui se battaient, chacun lançant à ses adversaires des volées de cailloux. Mais les petits avaient leur rôle à jouer : leur blouse noire servait de récipient où ils entassaient les munitions destinées à leurs aînés. Dans ce genre d’affrontement, tous les coups étaient permis, et malheur à celui qui s’aventurait sur le territoire de l’adversaire. C’est ainsi qu’un jour, à la demande de leur instituteur, quatre enfants des Cabanes avaient dû se rendre aux Cortals pour y récupérer des grandes feuilles destinées au certificat d’études. Ils avaient pu sans problème accomplir la première partie de leur mission, mais, au moment de revenir vers leur village, ils eurent la douloureuse surprise de voir qu’on leur avait tendu une embuscade : une bonne douzaine de jeunes de Corbère les attendaient, et ils furent roués de coups avant de trouver leur salut dans une fuite éperdue. “

Les gens de Corbère contre ceux de Nefiach

En principe, les relations entre les populations de villages voisins n’étaient jamais trop bonnes. Le moindre incident offrait un prétexte à des débordements de violence qui occasionnaient des blessures souvent très graves et dont la mort n’était pas forcément exclue. Le mois de février 1791 fut particulièrement ”chaud” dans un triangle Corbère-Nefiach-Millas. A l’origine des faits, quelques habitants de Nefiach qui avaient insulté trois individus de Corbera et les avaient même menacés d’une arme à feu. Décidés à laver cet affront, les gens de Corbera organisent une opération punitive le 14 février, au terroir de Bulfarich.

Ils fondent d’abord sur un groupe de travailleurs de Nefiach occupés à bêcher une vigne appartenant au ”sieur Sabater” d’llle. Munis de gros bâtons, de pierres et d’autres objets contondants, ils ne laissent aucune chance à leurs adversaires, blessant entre autres Dominique Llauret, Jacques Espinas, François et Jean Constans, Joseph Llauret et Jean Olive. Le même groupe se rend ensuite un peu plus loin, à la vigne du Sr Bordes, où il maltraite André Joseph et Jean-Pierre Vidal, Jean-Pierre Bosch et le nommé Jean-Baptiste, domestique de la famille Bordes. Plusieurs travailleurs ne durent leur salut qu’à la fuite, certains n’hésitant pas à se jeter dans le canal pour échapper à la furie des agresseurs. Selon des témoins le groupe des gens de Corbera allait grossissant de minute en minute, plusieurs ayant avec eux des fusils et des épées. Même le curé de Nefiach se trouva en fâcheuse posture, ainsi que nous le conte le témoignage de Sébastien Bosch :

”Joseph Espinas, fils de Jacques Espinas, vint en courant à Nefiach chercher le curé pour administrer l’extrême-onction a son père si on le trouvait encore vivant. Le prêtre vint accompagné d’un officier municipal. Arrivés près le torrent de Boulès ils virent venir un attroupement de gens de Corbere armés de fuzils qui couroient vers eux, ce qui les obligea à rétrograder et à fuir, le curé ayant retroussé sa soutane pour aller plus vite”

Un peu plus tôt ou un peu plus tard, un autre habitant de Nefiach allait échapper de peu à la mort, si l’on en croit son témoignage et celui de plusieurs personnes de Millas. Il s’agit de Michel Cayro, un brassier âgé de 22 ans. Ce Cayro faisait partie des gens qui trois jours avant avaient menacé ceux de Corbera avec un fusil. Le 14 février, il revenait avec sa femme de Camelas où il était allé assister à un enterrement. Passant près de la ville de Millas, il aperçut avant d’y arriver plusieurs personnes du lieu de Corbera dont certaines armées de bâtons et d’autres d’épées nues parmi lesquelles il reconnut Jean Barratine, Barthélémy et Jacques Guillat, tous trois de Corbera, ainsi que Joseph Barratine, habitant le Mas Nou au terroir de Camélas. Il voulut se réfugier dans Millas, où il pénétra par la Porte de la Rivière. Les premières maisons auxquelles il frappa demeurèrent obstinément closes. Il arriva au puits des Quatre Cantons, où le nommé Escorcevi, maréchal-ferrant à Millas le prit au collet, permettant ainsi à ses poursuivants de le rejoindre. Il fut alors blessé, assommé de coups, traîné sur le pavé et ne dut son salut qu’à l’intervention énergique de trois habitants de Millas. Il paraît même que Jean Barratine lui avait donné avec son fusil un coup de crosse si violent que la crosse s’était brisée sur sa tête. Lorsque le magistrat instructeur vint à Nefiach interroger la victime, il trouva Michel Cayro sur son lit, transformé en momie égyptienne par tous les pansements qu’on avait dû lui mettre.

Dans toute cette affaire, le comportement de plusieurs individus de Millas avait été assez équivoque : selon des témoins, il y avait des gens de Millas aux côtés des forcenés de Corbera ; selon d’autres, ils avaient assisté aux violences en spectateurs, encourageant les agresseurs et se moquant des victimes. Toujours est-il que c’est d’abord contre Millas que va se retourner la colère de Nefiach, dès le lendemain. Un groupe de travailleurs est attaqué au vignoble de la Clairana, et le nommé Jean Faut sera grièvement blessé. La présence de la Justice va ensuite calmer quelque peu les ardeurs, mais on devine que le contentieux était très lourd entre les trois communes, et que les affrontement ont dû reprendre quelques jours ou quelques mois plus tard.

(source: ADPO, U.766)

Les gens de Corbère contre ceux de Vinça

La solidarité villageoise n’était pas un vain mot au siècle dernier. Cette solidarité pouvait d’ailleurs conduire aux pires excès, et lorsqu’un ou deux habitants du village avaient maille à partir avec les gens d’une autre commune le conflit se généralisait aussitôt. Voilà comment en 1828, les habitants de Corbère et ceux de Vinçà réglaient leurs conflits. L’incident est relaté dans une lettre écrite le 9 septembre 1828 par le maire de Vinçà au préfet ainsi qu’au sous-préfet de Prades. En voici l’essentiel :

“Des individus de Corbère eurent le jour de la dernière foire d’llle certaines discussions avec quatre ou cinq jeunes gens de Vinçà, à la suite desquelles ceux-ci reçurent quelques coups. De là, des propos sont tenus de part et d’autre, et un rendez-vous semble avoir été arrêté à Domanova le jour d’hier entre les habitants de Vinça et ceux de Corbère. Pour prévenir tout événement fâcheux j’ai cru prudent de permettre des danses hier dans ma commune, afin d’y retenir les jeunes gens.

Entre trois et quatre heures du soir, dans le temps que toute la jeunesse de Vinça dansait paisiblement sur la place publique, le courrier et d’autres individus annoncent qu’environ 200 hommes de Corbere se dirigent vers Vinça, en défiant par des insultes la jeunesse de sortir pour se battre. Au meme instant, on annonce aussi qu ‘un certain nombre d’habitants de Corbère ont pénétré dans le territoire de notre commune, qu ‘ils se sont postés sur les hauteurs pres de la ville, et qu ‘ils narguent les habitants de Vinçà par des injures graves et sales, arborant même, comme une espece de trophée, une toque qu’ils prirent à un jeune homme de Vinça dans les discussions d’llle.

Tout à coup, les habitants de ma commune se lèvent en masse, se portent sur la grand-route, et apercevant en effet des individus de Corbère sur les hauteurs à peu de distance de Vinçà, se mettent à leur poursuite. J’accours avec mon adjoint. En vain nous faisons nos efforts pour faire rentrer nos gens insultés. Certaines personnes qu’on rencontre affirment que des individus de Corbère sont postés en grand nombre sur la route et sur ses flancs au lieu dit “Lo Coll de St Pierre”, armés de sabres et de fusils. Sur cette nouvelle plusieurs habitants de Vinçà s’emparent d’armes semblables et se portent tous vers le lieu occupé par les Corbériens… ”

Suit la description d’opérations stratégiques : les gens de Corbera se replient au col de Ternera, où ils forment une masse compacte ; ceux de Vinçà arrivent aussi en masse jusqu’au torrent du Riu Fagès. Là les attendent les gendarmes d’Ille ainsi que les autorités municipales de Rodès, rejointes bien vite par le maire de Vinçà et son adjoint. On discute longuement et finalement le pire est évité : les antagonistes se retirent, en se promettant toute fois de se retrouver bientôt pour échanger à nouveau quelques idées fortes. La lettre du maire de Vinçà se termine par un appel à la rigueur des lois envers ” les turbulents, les provocateurs de Corbère “, d’autant que ceux qui étaient perchés au col de St Pierre arboraient un drapeau noir, signe de “leurs intentions provocatrices et criminelles”.

Quelques jours plus tard, le 13 septembre, il doit à nouveau prendre la plume pour prévenir les maires d’Ille et de Bouleternère des dangers qui se préparent : les gens de Corbera ont en effet décidé de renouveler leur tentative, au nombre de sept ou huit cents hommes armés, et ils souhaitent faire venir à leurs côtés des habitants d’Ille et de Boule. Le conflit est donc carrément devenu “international”, puisqu’il menace maintenant d’opposer les gens du Riberal à ceux du Bas-Conflent.

On connaît la fréquence et la violence éventuelle de semblables conflits, leur côté para-militaire (le drapeau noir et les diverses manœuvres stratégiques en sont un témoignage), et le rôle privilégié tenu par certains sites dans ces affrontements : on se rencontre le plus souvent autour des ermitages, terrains jugés neutres ne serait-ce que par leur situation particulière, à l’écart des forces de l’ordre et souvent à la limite de deux ou de plusieurs communes. Domanova ou encore S’ Maurice de Graolera faisaient donc l’objet de curieuses dévotions, où les jeunes coqs du village avaient l’occasion de sortir leurs ergots, et ils ne s’en privaient pas !

Querelles intestines

On ne s’ennuyait jamais à Corbère. Quand on en avait fini avec les villages voisins, on réglait ses comptes entre amis.

Autrefois, le moindre incident était prétexte à porter plainte auprès des autorités compétentes. Cette mentalité, aujourd’hui disparue, nous permet de lire dans les archives des récits pittoresques qui illustrent à merveille la vie quotidienne dans un village. Voici donc Corbère à la fin de l’année 1796 : nous avons choisi de citer toutes les plaintes déposées en un seul mois auprès de l’agent municipal Simon Ponsich (brumaire an V, c’est-à-dire fin octobre-début novembre 1796). On ne peut qu’être étonné devant cette avalanche :

Voici d’abord le cordonnier, Jean Roig Celles : il a vendu une paire de souliers à Jérôme, domestique de Jacques Fabresse, cultivateur à Corbera. Le cordonnier a dit à son client qu’il ne pouvait lui laisser les souliers à crédit sans une caution, et Jérôme a alors déclaré que son maître paierait pour lui. Mais l’argent ne vient toujours pas, d’où la plainte de Jean Roig contre Jacques Fabresse. Ce dernier acceptera d’ailleurs de payer, mais en deux fois, et seulement après avoir vendu son millet.

Cela se passait le 2 brumaire. Le lendemain, se présente Paul Labau, cultivateur : il a en effet découvert que Joseph Parayre s’est permis d’aller avec un panier cueillir des figues et même d’ébrancher des figuiers que Labau possède dans un champ situé au lieu-dit “Lo Padra guet”.

Le 5 brumaire, c’est au tour d’Antoine Berthomieu, précepteur des enfants d’Etienne Bonafos. Il a perdu en allant à Perpignan deux couverts en argent et, d’après les indices qu’on lui a communiqués, ces couverts auraient été récupérés par la fille d’Hyacinthe Jacomet, qu’il souhaite voir comparaître devant l’agent municipal.

Le 12 brumaire, Marie Sornia porte plainte contre François Fort qui l’a prise à partie en lui disant qu’elle était “une sorcière jalouse, une putain et qu’elle s’avait enrichie de biens qui ne luis appartenoit pas”. Pour sa défense, François Fort répond que la plaignante en a autant à se reprocher puisqu’elle l’a traité de bandit, de voleur et lui a dit qu’il recevrait d’ici peu quelque coup de fusil.

Nous voici arrivés au 14 brumaire: Simon Pons, chirurgien au village, s’était entendu avec Jérôme Bonacase pour faire planter par des experts des bodules (bornes) à la limite de leurs deux champs situés à “Bulfariq”; mais Bonacase n’a pas amené son expert; plus grave, il a ensemencé une partie du terrain appartenant à Pons, après avoir comblé les ”traverses”.

Le 16 brumaire, Joseph Capdellaire porte plainte parce que la nuit précédente on a défoncé la porte de sa maison située aux Cortals afin de lui dérober une importante quantité de gros millet (maïs) qu’il y avait entreposé.

On a parfois recours à l’agent municipal pour régler des affaires familiales: le 16 brumaire, Dominique Ronde vient réclamer contre Michel Ronde, qui possède une carabine appartenant en fait au premier nommé. Après consultation des diverses parties, Simon Ponsich fait rendre l’arme à Dominique Ronde.

Il y a aussi les querelles féminines: le 21 brumaire, arrive Marianne de Cento, qui déclare que ” Victoire Pull Jacomet s’est permis de la battre et l’a faite tomber par terre dont elle s’a fait une blessure à la main. “ Certes, mais il paraît que de son côté, la plaignante avait usé des pires insultes envers son adversaire, disant que ”la dite Pull était une ivrogne et une putain etque les garçons lui portaient des bouteilles de vin cuit et sardines”

Dernier procès-verbal du mois, le 30 brumaire: il s’agit d’une plainte de Jean Pitxon contre Joseph Pons Celles. Il avait en effet pris ”a mitja” une vigne de ce dernier. Pitxon devait la serpeter et la bêcher, puis Pons devait la faire labourer. Voyant que cette dernière promesse n’était pas tenue, Pitxon abandonna le reste du travail. Il pensait toutefois avoir droit à la moitié des raisins récoltés, mais Pons avait tout fait cueillir et ne paraissait pas disposé à lui abandonner sa part, ce qu’il fera pourtant après le dépôt de la plainte.

Soit au total neuf plaintes en un mois dans un village qui compte alors un peu moins d’un millier d’habitants. Convenons que c’est beaucoup, et que nos ancêtres n’étaient vraiment pas aussi sages qu’on le dit parfois !

(Source : archives mairie de Corbère)

On en rajoute une couche ?

Pour terminer, remontons le temps et arrivons en 1683, avec un procès intenté par Blasi Casabo, eguasser de Corbera, contre Valenti et Pau Llech, eux aussi de Corbera. Le plaignant et ses témoins comparaissent devant la Cour ordinaire du Batlle du “lloch y terme de Corbera”.

Blasi Casabo était eguasser (gardien de juments) pour le compte d’Antoni Celles, pagès de Corbera. Accompagné de Francès Tixeyra dit Morbiu, lui même eguasser de Pere Busquet, il faisait paître ses bêtes. Il en fit entrer trois ou quatre dans le “rostull de farratja” (chaume de fourrage) qui se trouvait dans le champ de Valenti Llech, situé en dessous du Cami Real, au lieu-dit “Las Boneras”, près du Rec de Tuhir. Selon le plaignant, il n’y avait là rien de bien grave, puisque le fourrage était entassé sur une aire voisine où les frères Llech étaient en train de le battre. Pourtant, Pau Llech prit aussitôt une fourche, dont il se servit pour piquer les juments, avant de se ruer sur Blasi Casabo : il lui donna de nombreux coups, avec tant de force et de furie que le malheureux eguasser tomba à terre inanimé.

Ce qui est amusant, ce sont les soins donnés à Casabo. On le croit mort, tout le monde s’affole et tente de le ranimer : Morbiu, l’autre eguasser, va chercher de l’eau dans son sombrero ; Maria Paju lui frotte les jambes avec sa barratina qu’elle a trempée dans l’eau rapportée par Morbiu. Puis arrive Pere la Runda, qui le place entre ses jambes et continue les massages, notamment en frottant les poignets. Mais rien n’y fait, Casabo ne reprend toujours pas connaissance. Heureusement voici le chirurgien, Joseph Buscarro, qui trouve enfin le remède miracle : il approche de ses narines du pain trempé dans du vin, et peu à peu le pauvre eguasser revient à la vie. Il y a eu plus de peur que de mal, même si notre homme souffre d’une vilaine plaie à l’épaule.

De tels incidents étaient très fréquents, et la violence s’y traduisait par les coups et les insultes. Voici par exemple en 1693 ce que conte Antoni Tarris, âgé d’environ 50 ans, qui déclare au juge avoir été pris à partie par Jaume Labau et son fils Miquel, qui l’ont traité de “desvergonyit y pillador” : Tarris aurait en effet fait manger des gerbes à ses juments, avant de jeter dans le canal les restes de son forfait. Le fil Labau, joignant le geste à la parole, se saisit d’une pierre et la jette sur le plaignant qui a juste le temps de l’esquiver.

Bref, ceux qui ont coutume d’évoquer béatement la “sagesse de nos ancêtres” devraient éviter ce cliché qui ne correspond guère à la réalité historique : nos ancêtres avaient sans doute des qualités mais ils étaient beaucoup plus violents et brutaux que nous : fusils, couteaux, fourches ou pierres tout leur était bon pour régler leurs comptes dans des affrontements parfois meurtriers : l’insécurité était vécue au quotidien et faisait partie, au même titre que la maladie, des risques contre lesquels il n’existait pratiquement aucune protection.

Les histoires qui font l’Histoire