Les curés de choc du XIXe siècle :

les curés de Castelnou

Qui aurait pu penser qu’un village aussi paisible que Castelnou, d’une remarquable stabilité politique tout au long du XIXe siècle, aurait pu se laisser gagner par la fièvre anticléricale ? C’est pourtant ce qui se passe à plusieurs reprises. Il faut dire que l’achat du château par un particulier n’a pas arrangé les choses.

1849 : le curé Villanova face au maire

C’est en 1849 que nous voyons surgir pour la première fois un différend entre le maire de Castelnou et le curé, qui s’appelait alors Villanova. Rappelons qu’à cette époque, la droite avait repris le pouvoir abandonné pour quelques mois aux républicains, et, le 24 février, le clergé invite tous les desservants à célébrer une messe à la mémoire des Français morts pendant le révolution de février 1848. Le maire de Castelnou se dispense d’ assister à cette messe, mais se retrouve un peu gêné lorsqu’on lui dit que les maires de toutes les communes voisines se sont comportés différemment. Il souhaiterait que le curé célèbre un second office, car il prétend ne pas avoir été informé du précédent. D’où la colère du curé, qui écrit au “citoyen préfet” une lettre rageuse dans laquelle il précise que le maire, même s’il cherche à se blanchir aux yeux des autorités, est en fait un “rouge” des plus virulents :

“Si je vous disais que c’est lui qui, au commencement de la République, échauffa beaucoup de têtes à Castelnou et que ce fut lui-même qui, le 7 mars 1848, fit rendre l’ écharpe à l’ ancien maire et que l’ instituteur fut forcé de quitter la maison d’ école, je ne crois pas exagérer car je ne vous dis là que la vérité. ”

1878 : une horloge bien encombrante

Mais c ‘est à partir de 1878 que les choses se gâtent vraiment, une fois que Jean Pomarède a démissionné et a été remplacé à la mairie par Joseph Galbe. Lors de l’achat du château de Castelnou, Claude Balalud de Saint-Jean, mandataire du vicomte de Satgé, avait promis à la municipalité de lui faire cadeau d’une horloge. Il exécute sa promesse, certes, mais suscite la colère des habitants lorsque, d’un commun accord avec le curé, il la fait installer sur le clocher de l’église. Il se justifie dans une lettre adressée au préfet le 13 septembre 1878, où il se déclare excédé de diverses mesquineries que lui fait subir le conseil municipal, qui lui refuse l’accès à l’eau et la construction d’un chemin. Il voulait au début placer l’horloge au château, mais on lui a reproché son égoïsme ; il a ensuite invité le maire et le curé à s’entendre, mais sans succès. Aussi a-t-il pris lui même la décision d’installer l’objet au clocher, et exige-t-il qu’elle “soit et demeure toujours là où on la place en ce moment”.

Le maire voit les choses autrement, comme l’indique la lettre qu’il envoie au préfet le 5 novembre :

“Monsieur de Saint-Jean avait promis de faire cadeau d’un horloge et ensuite de ça voilà Monsieur qui veut accomplir sa promesse et, par conseil de Monsieur le curé, on le place à l’ église qui est éloignée du peuple dont personne ne pourra s’en servir et la majorité de la commune désirerait que le dit horloge fut placé au centre des maisons et nous désirons savoir, Monsieur le Préfet, si Monsieur le curé est autorisé d’établir le dit objet sur le clocher et se servir des cloches sans notre permission.”

Le préfet répond à chacun dans un souci d’apaisement, et finalement l’horloge est placée au clocher, Balalud de Saint Jean étant resté intraitable sur ce point. En même temps que l’horloge, il a offert en 1879 à la paroisse une pendule, que le curé et le conseil de fabrique décident en novembre 1882 de vendre à Laurent Payré, qui habite le mas d’en Pull à Camélas. Colère du conseil municipal, qui entend l’année suivante, conformément aux instructions ministérielles, faire le recollement des objets d’art contenus dans les édifices religieux et prouver ainsi que le curé a commis une grave faute en vendant la pendule. Voyant que le conseil de fabrique tarde à remettre l’inventaire demandé, on écrit à nouveau au préfet, qui doit commencer à se dire que ces gens de Castelnou sont décidément insupportables.

Et puis voilà que l’horloge ne marche plus. A la fin de l’année 1883, le maire Hyacinthe Foulquier et son conseil municipal se réunissent pour évoquer une situation très préjudiciable aux habitants, “tous journaliers et pauvres” qui ont absolument besoin d’une horloge. Le curé et le conseil de fabrique ont bien cherché par eux-mêmes à la faire réparer, mais sans succès. Le maire souhaite pour sa part effectuer les travaux, mais à condition que le curé veuille bien lui remettre les clés du clocher et de l’église, et celui-ci refuse. On écrit donc au préfet :

“Les habitants, pauvres et journaliers, ont grand besoin de l’heure pour se rendre à la journée, ayant souvent une heure de chemin à faire avant le jour. Pendant que I ‘horloge marchait, ils pouvaient attendre tranquillement l’heure du départ. Depuis un an il n’en est plus ainsi, cela fait crier. Comme le curé a toujours voulu la remonter avec ses chantres ou ses fabriciens pour conserver la clef de la cage ou caisse, ils ont fini par la déranger complètement, car c’était tantôt l’un, tantôt l’autre qui s’y sont amusés.

D ‘après moi, et c’est aussi l’ avis du conseil, le curé devrait se dessaisir de la clef. Le conseil lui ferait réparer et nommerait un remonteur qui offrirait plus de garantie que le tiers et le quart. C’est au reste ce qui se pratique partout.”

Le maire en profite pour rappeler au préfet l’affaire de la pendule vendue à Laurent Payré en 1882, et il se demande si le curé ne va pas en faire de même avec l’horloge. Le curé, pour sa part, accepte l’idée de confier les clés à un réparateur, mais il veut pouvoir donner son agrément à la nomination de celui-ci, et pour rien au monde il ne donnera les clés au maire. Nous ne savons pas comment l’affaire s’est terminée.

1900 : Joseph Astor, un curé violent

Arrivent les années 1900, marquées par un affrontement violent, tant sur le plan national qu’à l’échelon des communes. Le maire de Castelnou est alors Jean Vidal, le curé s’appelle Joseph Astor. On reparle de clés, puisque le 14 juillet 1903 le maire a voulu annoncer les festivités au son des cloches, et que le curé a refusé de lui donner les clés du clocher et de l’église (on doit en effet passer par l’église pour accéder au clocher). Le préfet, à nouveau saisi de l’affaire, indique au maire que la seule solution est pour lui de faire confectionner un double de ces clés. Mais il y a plus grave !

En effet, Joseph Astor, âgé de 33 ans en 1903, curé de Castelnou depuis 1897, doit faire face à une attaque en règle de toute la gauche du village, qui paraît majoritaire. Nous ne savons pas s’il fut réellement coupable de tous les faits qui lui étaient reprochés, mais l’accumulation des griefs envers lui est impressionnante. Astor exhibe perpétuellement des armes, tient des réunions secrètes au presbytère, faisant de la politique et injuriant ses ouailles sur la voie publique. Suite à une lettre du maire au préfet, une enquête de gendarmerie aboutit à un procès-verbal dressé le 2 juillet. Les conclusions en sont pour le moins inquiétantes:

Le rapport de gendarmerie nous montre un curé très autoritaire, fervent de cancans, de tripotages, brusque, voire brutal, n’hésitant pas à se quereller, à invectiver les fidèles du haut de sa chaire, circulant bien souvent armé d’un pistolet. Il a déjà eu maille à partir avec les gendarmes pour avoir été surpris en plein délit de braconnage, un fusil de chasse à la main. Il se serait de plus livré à des réflexions honteuses sur des fillettes de onze et douze ans. Il essaie enfin de monter une liste réactionnaire contre le maire de la commune pour les élections municipales de l’année 1904.

Suite à l’enquête, le préfet ne manque pas d’aviser l’évêque, lui propose de bien vouloir examiner la situation et d’attribuer au curé Astor la direction d’une autre paroisse. Mais l’évêque s’en tire avec un art très jésuitique : comme on reprochait aussi à Astor de ne pas fermer le cimetière la nuit, ce qui entraînait le vagabondage des chiens parmi les tombes, ordre est donné au curé de Castelnou de fermer tous les soirs la porte du cimetière. Mais les plaintes continuent de s’accumuler, Joseph Ausseil allant même jusqu’à écrire au ministre de l’intérieur. La gendarmerie est amenée, en 1904, à mener une nouvelle enquête.

Depuis les premières plaintes, d’autres agissements ont eu lieu. C’est ainsi que trois fillettes ont été menacées par une pierre que le curé leur avait jetée. Il faudra d’ailleurs plusieurs mois pour établir la grosseur de la pierre, plus grosse qu’un poing selon les uns, plus petite qu’un oeuf de poule selon les autres. Devant l’absence de réaction préfectorale, le maire écrit au député Jean Bourrat en menaçant de démissionner si le curé Astor reste en place. Pendant ce temps, les témoignages s’accumulent, et le 25 décembre 1904 on en vient à accuser Astor d’entraîner dans la sacristie les petites filles en leur faisant miroiter des pièces d ‘or. Le 20 janvier 1905, un habitant de Castelnou, informateur de la préfecture, signale que le curé est “alcoolique, intempestif, calomnieur, braconnier”.

Le 13 février enfin, un brouillon du décompte du pronostic que faisait le curé pour les élections de I’année précédente est découvert et envoyé au préfet. C’est bien la preuve que monsieur Astor fait de la politique. Voilà peut-être pourquoi Joseph Astor quitte Castelnou pour une autre paroisse, le 11 juin 1905, après quelques années d’un combat qui a dû susciter bien des passions dans le village.

Les histoires qui font l’Histoire
Les curés de choc