Les curés de choc du XIXe siècle :

Fin de siècle difficile à Saint-Michel-de-Llotes

La politisation du clergé, que nous avons souvent rencontrée dans les villages, se situe dans le dernier quart du XIXe siècle. Elle se cristallise autour du thème de l’école, mais il arrive que le curé aille plus loin, se mêlant avec passion aux joutes électorales. C’est le cas à St Michel de Llotes. Voyons d’abord l’école.

Laguerre part en guerre

Au début de l’année 1883, le clergé français était parti en guerre contre un certain nombre de manuels scolaires, notamment un livre d’instruction civique de Paul Bert et Comparyé qui avait été mis à l’index. La tactique utilisée pour dissuader les familles de conserver cet ouvrage était très simple: le prêtre menaçait de refuser la première communion à tous les enfants qui auraient utilisé un livre aussi néfaste à leur santé morale. C’est ce que fait le curé de St Michel de Llotes, Gilles Laguerre, un nom prédestiné pour un tel combat. Après une enquête menée par la sous-préfecture, on s’aperçoit qu’il a violemment lutté contre les livres condamnés. Non seulement il a promis de refuser la communion aux enfants, mais il a menacé leurs parents d’excommunication s’ils ne lui apportaient pas les livres afin de les brûler.

Qui a dénoncé le curé aux autorités ? L’institutrice, madame Dalmer, et son mari, alors secrétaire de mairie. Gilles Laguerre se trouve suspendu de traitement pour une durée de six mois, mais le conseil municipal, qui partage les choix politiques de son prêtre, vante aux préfets les mérites de celui-ci et lui demande de revenir sur sa décision. Ce ne sera pas le cas. Cependant, une fois les six mois écoulés, et bien qu’on soit convaincu que le curé n’a guère changé de position même s’il s’est un peu assagi, on lui restitue son traitement.

Amédée Vals, un curé politique

Gilles Laguerre déplacé à Corbère les Cabanes en 1886, est remplacé par Amédée Vals, desservant d’Espirà de Conflent. Ce dernier va être un allié précieux pour les campagnes électorales du maire François Llense, au grand dam de l’opposition républicaine conduite par Emile Faigt. Avec ses amis politiques, Faigt envoie le 12 mars 1890 au préfet une pétition dont voici de larges extraits :

“Les soussignés ont l’honneur de porter à votre connaissance les faits et agissements contre le gouvernement et la commune dont notre curé M. Vals est l’auteur.

Depuis qu’il est installé dans notre commune, il n ‘a rien négligé pour porter atteinte aux intérêts des habitants. Lorsqu’une discussion surgit entre les membres d’une même famille, son plaisir est d’établir une discorde entre eux et de prendre le parti des uns contre les autres. S’il s’agit d’une élection comme 1888, il se met en tête du parti qui le protège et fait campagne pour lui et organise même des réunions électorales dans son habitation ; non content de cela, il attire les électeurs chez lui, leur sert à boire, leur donne le bulletin et les surveille ou les fait surveiller jusqu’à ce qu’ils l’ont déposé dans l’urne. Il assiste au dépouillement du scrutin et convie ensuite ses partisans à un petit banquet, ceci s’est passé en 1890…

Non content de cela, il faut qu’il s’occupe de la commune, ainsi le voit-on souvent entrer seul à la mairie au moyen d’une clef dont nous ignorons la provenance, et se rendre compte des affaires qui s’y traitent. Il lui arrive souvent d’émettre son avis. On suppose même que des pièces sérieuses ont été falsifiées par lui… ”

La lettre se termine par la demande du déplacement de ce prêtre, dont on précise en post-scriptum qu’il a une servante et une petite fille qui insultent toutes les personnes ne partageant pas les opinions d’Amédée Vals, les traitant de “gitanos”. Le préfet fait prendre des renseignements supplémentaires auprès du maire de Bouleternère, qui confirme les propos de la pétition :

“Aux élections municipales, il a fait tout ce qu’il a pu pour faire passer la liste réactionnaire du maire actuel. Sa maison étant à deux pas de la mairie, il lui était très facile de se rendre compte des électeurs qui vont voter… Le maire étant un réactionnaire militant, il doit lui avoir donné carte blanche pour aller à la mairie et se rendre compte de tout ce qui peut s’y passer”.

On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, qu’en 1892, aussitôt après son élection à la mairie, Emile Faigt parte en guerre contre le curé pour une histoire de cloches (autre élément traditionnel des querelles villageoises d’antan). Le 14 juillet, le maire a envoyé le crieur public sonner les cloches à l’église, en l’absence du sonneur habituel. Colère du curé, qui “a cherché à émeuter une partie de la population à ce sujet” Colère du maire, qui rappelle les agissements électoraux de l’ecclésiastique et demande la mutation de celui-ci pour la tranquillité du village et de ses habitants.

Nous ne savons pas comment s’est terminée l’affaire, mais on comprend mieux pourquoi, lors de sa construction, la nouvelle école-mairie a été dotée d’un clocher afin d’éviter de nouveaux conflits… ou de les attiser !

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