Don Camillo chez les mineurs de fer

Dans la plupart des communes françaises, les années 1900 sont marquées par des luttes féroces entre cléricaux et laïcs, avec en point d’orgue la loi sur la séparation de l’église et de l’état (1905). On imagine aisément la pugnacité de curés organisant procession sur procession pour vaincre les hérétiques. Mais que se passe-t-il lorsque, dans un village, le curé et ses gesticulations n’intéressent personne ? C’est le cas de Baillestavy et Valmanya, deux communes de la vallée de la Lentillà peuplées de mineurs de fer, dans lesquelles les curés en arrivent à se demander à quoi ils peuvent bien servir.

Étienne Sol, curé de Valmanya

Etre curé à Valmanya n’était vraiment pas une tâche exaltante, si l’on en croit Etienne Sol, qui eut en charge la paroisse de 1899 à 1904. Ce prêtre nous confie sa désillusion dans le registre de délibérations du conseil de fabrique, dont la tenue ne lui semble plus nécessaire: en effet, en 1900, il a convoqué le conseil afin d’en faire le renouvellement annuel, et s’est aperçu qu’aucun des membres convoqués ne s’est donné la peine de venir. Une deuxième tentative a eu le même résultat. Plutôt que de faire croire, comme son prédécesseur J. Bailbé, que le conseil fonctionnait réellement, il préfère la franchise et dit tout ce qu’il a sur le cœur a propos des gens de Valmanya.

Tout y passe, depuis des histoires confuses concernant la confrérie de la Cire jusqu’aux cérémonies traditionnelles qu’il doit célébrer tout seul faute de fidèles. Seules quatre cérémonies suscitent encore un enthousiasme mitigé : d’abord la St Vincent, le titulaire de la paroisse, mais la fête patronale a été déplacée depuis plusieurs années en raison des rigueurs du climat lors de la st Vincent (22 janvier); ensuite, les fêtes de St Antoine et St Sébastien, groupés pour la circonstance. Quant à la fête patronale, elle se déroule pour la st Marc (25 Avril); on sait que saint Marc était le titulaire de la chapelle de la forge, ce qui explique sans doute le choix effectué par la population. Dernière importante cérémonie, celle des 24 et 25 Juin, avec la st Jean, certes, mais surtout la st Aloy (Eloi), qui s’accompagne d’une bénédiction des chevaux sur la place publique. Pour le reste, le curé se contente de prêcher dans le désert, à l’exception du Vendredi saint où presque tous les habitants, même ceux qui ne mettent jamais les pieds à l’église, “viennent adorer et baiser le Christ”.

Deux individus irritent particulièrement le curé Sol, qui les considère comme les meneurs du mouvement anticlérical: le nommé Nelle, qui a refusé sa fille comme rosière, et surtout Maynéris qui a osé dire que “l’enseignement du catéchisme est le plus grand mensonge que la terre ait porté”. Il y a en effet dans la paroisse “un mauvais esprit indéniable qui développe la fréquentation des centres miniers et que propagent quelques meneurs”. Il est vrai que les centres miniers favorisent la poussée de l’anticléricalisme et des idées socialistes. Nous en aurons de nombreuses preuves au long du XXe siècle, avec l’importance du vote communiste dans tous les villages miniers des P.O.

Le curé Sol constate combien le catéchisme est dur à enseigner : les enfants viennent au début, puis oublient très vite le chemin de l’église, encouragés par des parents “qui se désintéressent absolument de tout ce qui regarde l’âme des enfants”. L’assistance aux offices est peu importante, les communions pascales à peu près nulles. Le repos dominical n’est absolument pas observé, même par les personnes qui vont à la messe. On blasphème très grossièrement, et les tout jeunes enfants s’en donnent à cœur joie: “On ne saurait dire le dévergondage qui se pratique à ce point de vue sous les yeux des parents”. Pourtant, les gens du village ont parfois besoin du prêtre, mais beaucoup plus par superstition que par foi véritable:

” A noter que la population de Velmanya et des environs est très superstitieuse. Une bête malade, un enfant qui ne prend pas le sein et mille autres choses suffisent pour amener des pratiques plus bizarres les unes que les autres. Le Curé de la Paroisse est souvent appelé dans le but de faire cesser des maléfices attribués le plus souvent à des personnes connues ou voisines. Le curé qui rédige ces quelques notes a réagi fortement contre ces abus et s’est refusé a toute cérémonie qu’on ferait faire dans des intentions superstitieuses et qui ne veulent jamais voir la main de Dieu dans les misères de la vie. ”

Le pire, c’est que lorsqu’on a besoin du curé dans ces cas très particuliers, on veut le faire venir en cachette, de peur d’être la risée des voisins : on vient le chercher avec un panier où l’on entasse “surplis, étole et le reste”. Même ceux qui passent pour de bons chrétiens ont déçu l’abbé Sol, à l’image de ce paroissien qui a conservé pour lui le maigre bien d’une pauvresse, alors que celle-ci avait plusieurs fois affirmé sa volonté d’en faire don à la paroisse. On devine le soulagement de notre prêtre lorsque enfin il a abandonné Valmanya pour les joies sereines de la retraite.

Jean Pascot, curé de Baillestavy

Les archives communales de Baillestavy conservent un livret intéressant à plus d’un titre : il contient d’abord un tableau à peu près complet des familles avec leurs surnoms, mais aussi un coutumier qui signale les cérémonies religieuses célébrées autrefois, le détail des visites pastorales de l’évêque, ainsi que d’autres renseignements que nous allons développer dans ces lignes.

A la lumière des deux visites pastorales de 1904 et de 1910, on constate une nette dégradation du climat dans le village. Si l’on en croit Jean Pascot, le 22 avril 1904 fut un grand jour pour la paroisse de Baillestavy. Cela faisait dix-sept ans que l’évêque n’était pas venu au village, et les fidèles attendaient avec impatience l’arrivée de Mgr de Carsalade du Pont. Dès huit heures du matin, il fait son entrée à la Farga, d’où une importante procession se met en marche vers l’église, précédée des enfants de Valmanya et de Baillestavy qui doivent recevoir la confirmation.

La messe, célébrée par le doyen de Vinçà, est une franche réussite, puisque les Goigs de Pâques, de N.S. de Nuria ainsi que les trois Ave Maria y sont chantés en choeur par toute l’assistance EN CATALAN: c’est Jean Pascot qui a lui-même souligné ces derniers mots, montrant par là l’importance que lui-même et la hiérarchie d’alors attachent à la langue catalane dont ils se veulent les défenseurs face à la francisation effrénée que mènent les instituteurs. Le livret comporte d’ailleurs le brouillon d’une lettre adressée par Pascot à son frère, où il s’exprime en catalan (à l’exception toutefois de quelques gallicismes dans l’emploi de termes religieux). Une fois la messe dite, vient le temps des discours. Mgr de Carsalade du Pont félicite le curé, les enfants et les assistants, et il a aussi une phrase pour remercier la municipalité et l’instituteur, dont il apprécie “le bon esprit dont ils sont animés à l’égard de la Religion et de Mr le Curé. ”

Changement de ton le 12 avril 1910: le texte de Pascot, beaucoup plus court, traduit une certaine désillusion devant l’impiété qui gagne le village: “Malgré l’indifférence et le respect humain (sic) qui règnent en maîtres dans la localité, une assis tance assez nombreuse vint faire escorte à Monseigneur l’Evêque, en prenant part a la procession qui vint le prendre au presbytère. “

Un peu plus loin, cette phrase elle aussi très révélatrice : “Arrivé sur le seuil de la porte, Monseigneur félicita le chœur de chant, uniquement composé de quelques demoiselles.”

Bien entendu, les violentes querelles nées lors de la séparation de l’Eglise et de l’Etat sont passées par là. On est tout de même surpris de voir les habitants de Baillestavy faire preuve d’un comportement assez rare en Conflent: peut-être faut-il y voir l’influence du syndicalisme ouvrier qui a pu gagner les mineurs de fer de Rabollèdes. L’état civil nous invite à suivre cette piste, puisqu’on y voit Adolphe Fons, chef de poste aux mines de Rabollèdes, donner à son fils le prénom de “Clémenceau” (encore que le ministre radical ne soit pas le meilleur ami du syndicalisme ouvrier !).

Il y avait donc à Baillestavy toute une partie de la population anticléricale au point de refuser parfois les sacrements, ainsi que le note fidèlement Jean Pascot sur son livret. Et d’abord, le mariage: un couple vit en concubinage et quatre sont mariés civilement, au grand dam du curé, qui consigne avec la plus grand soin que “Romeu Pierre (dit Parich) et Mademoiselle Payré Thérèse se sont mariés civilement le samedi 5 octobre 1907 a midi, veille de la fête du Rosaire”

Il n’est pas jusqu’à Paul Lafage, le fils de l’ancien carillonneur, qui décide lui aussi de se passer de la bénédiction de l’église. Où allons-nous ? Les enfants non baptisés se multiplient, notre curé en recense douze, dont certains portent des prénoms aussi insolites que “Clémenceau” ou “Libéral”. Les familles les plus atteintes sont sans doute les Fons, les Romeu, les Lafage, les Mestres, que le curé, en 1911, au moment ou il quitte Baillestavy, signale à son successeur. Même la mort, qui faisait tellement peur que tout le monde demandait le secours du prêtre, laisse indifférentes certaines familles.

Parmi les trois morts enterrés civilement, il en est un qui dut faire beaucoup crier dans le village : il s’agit d’André Mestres, le fils de Michel Mestres, dit Kaloune. Michel Mestres était lui-même le fils d’Etienne Mestres, de Can Just, surnommé Estevenol. Né le 21 octobre 1905, le petit André Mestres n’avait pas été baptisé. Aussi, quand il meurt quatre mois plus tard, le curé refuse de l’enterrer religieusement. Qu’à cela ne tienne, il sera le premier mort de Baillestavy à bénéficier d’un enterrement civil en grande pompe: le dimanche 11 février, à l’heure de la messe, tout le village assiste à la cérémonie, marquant ainsi sa désapprobation a l’égard de Jean Pascot. Et Michel Mestres n’aura pas peur de donner à son second enfant le prénom de “Libéral” et de l’écarter des fonts baptismaux, malgré les protestations de son épouse.

Ces quelques cas sont minoritaires, mais ils traduisent certainement un mouvement beaucoup plus fort dans le village : si l’on pense qu’en 1999, beaucoup d’entre nous continuent d’avoir peur de renoncer à des sacrements auxquels ils ne croient pourtant guère, on conviendra que douze enfants non baptisés en 1910, dans un village de 250 habitants, c’est énorme.

Les histoires qui font l’Histoire