Une figure essentielle de la vie paysanne : le rebouteux

A Ille-sur-Tet et dans la commune voisine de Saint-Michel de Llotes, chacun connaît le “don” d’en Roch. Les Roch sont en effet une famille de rebouteux qui ont guéri depuis plus d’un siècle des centaines et des centaines d’accidents allant de la petite entorse à la fracture ouverte. Lorsqu’un problème de ce genre se posait, pas question d’aller voir son médecin, que l’on ne consultait qu’en dernier recours : on se rendait chez Roch, dont les grandes mains faisaient des miracles et qui connaissait toutes les recettes permettant de remettre en place une articulation défaillante. La plus célèbre de ces recettes était sans conteste l’estopada, ancêtre ou cousin des actuels plâtres, dont l’efficacité nous a été plusieurs fois attestée.

L’estopada

L’estopada est, comme son nom l’indique, composée à base d’étoupe, à laquelle on ajoute du blanc d’oeuf battu et des racines de consoude séchées et réduites en poudre. Le tout, recouvert d’un linge blanc et d’une bande velpeau, était appliqué sur la partie du corps à consolider. Consolider, souder, sont d’ailleurs deux verbes de la même famille que le mot “consoude”, ce qui prouve que l’on connaissait depuis des siècles les vertus de cette borraginacée. On connaissait aussi celles du blanc d’oeuf, puisque le dictionnaire d’Alcover-Moll cite une phrase du XIVe siècle où il est question d’estopades de blanch d’ou.

Pour en revenir au don d’en Roch, nous en avons eu la chance d’en retrouver l’histoire au mas d’en Marc, à Saint-Michel de Llotes, au XIXe siècle. Son possesseur, Dominique Noé, I’avait lui-même apporté de plus loin, très exactement de Vivès, près de Céret, où il est mentionné au début du XVIIIe siècle. Voyons cela de plus près.

Un don séculaire

Précisons d’abord que, pour ses possesseurs, il s’agit bien d’un don et non d’une simple technique. Ce don aurait été au départ une récompense accordée par Dieu à un homme qui avait reconstitué un crucifix brisé en plusieurs morceaux.

Deux règles fondamentales en découlent : le possesseur du don doit toujours l’exercer aussitôt qu’on le lui demande, et pour qui que ce soit ; surtout, il ne doit jamais recevoir d’argent pour prix de ses soins. C’est d’ailleurs ce qui ressort des divers documents du XVIIIe siècle qui évoquent le don.

Le premier d’entre eux date de 1709. Il s’agit d’une supplique adressée au maréchal de Noailles, gouverneur de la province, par François Tixedor du lieu de Vivès. Tixedor signale “qu’il est le seul dans la province qui ait la propriété de remettre en place les os disloqués, exerçant sa charité gratuitement tant envers le riche que le pauvre, et envers les soldats et officiers qui ont le malheur d’avoir besoin de secours pour des os cassés et disloqués, estant quelquefois nécessaire qu’il les entretienne à ses frais et dépens, dans sa maison jusqu’a parfaite guérison qui traine quelquefois quinze jours et plus selon le mauvais état dans lequel ils se trouvent, ayant mesme actuellement dans la maison deux soldats du Regiment d’Oms…

En outre, il est “plusieurs fois appellé dans dautres lieux du Roussillon pour exercer sa charité, ce qui fait qu’il ne peut pas du tout vaquer à ses affaires pour l’entre tien de sa famille…” Il demande donc à être exempté des “convois et commandements”

L’exemption a été accordée par le maréchal de Noailles le 10 juin 1709. Une autre pièce importante est signée le 10 octobre 1719 par Manrès Malartic, de Perpignan :

“Je prie monsieur Grégoire d’épargner et de soulager tant qu’il pourra la veuve de François Delbosch du lieu de Vivès, qui est de la famille qui racomode les bras et les jambes; son mary me remit un bras, il y a deux ans, et sa veuve est employée tous les jours à de pareilles opérations.”

Il semble que François Delbosch et François Tixedor ne fassent qu’un, puisque ce dernier est mort en 1718 (Delbosch serait un surnom ou 1e nom de sa veuve). On voit en tout cas que le don est un bien familial, et que tous les membres de la famille participent à la guérison des malades. Nous en avons une nouvelle preuve avec une longue supplique rédigée quelques années plus tard par Jean Tixador, fils de François, qui demande pour sa part à être exempté des corvées, du logement des gens de guerre ainsi que de la taxe de foin et pailles :

“Le suppliant continue de rendre les mesmes services au public, se portant dans tous les endroits de la province ou on a besoin de luy pour semblables fins, et recevant également chez soy ceux qui sy font porter pour être guéris, sans exiger rien des uns ny des autres, et il ose assurer a votre Grandeur qu’il ne se passe point de jours qu’il ne soit occupé a de pareilles guérisons; même lorsque le suppliant se trouve appelé à cest effet hors de sa maison, sa fille unique mariée au nommé Dominique Noé habitans tous ensemble dans la maison du suppliant panse et sert les pauvres qui sy rendent journellement…”

La suite du texte nous montre toute la famille affairée au divers soins : à la maison, il y a un jeune berger à la jambe cassée, accompagné de sa mère. Tixador a été appelé à la métairie appartenant à l’hôpital de la Miséricorde pour y panser le fermier, alors qu’il se trouvait déjà occupé à Céret pour le “pansement d’un paysan qui se brisa un pied en dernier lieu.”

Bref, beaucoup d’occupations, et voilà Tixador et les siens exemptés de corvée des chemins. On devine que le gendre, Dominique Noé, a continué d’exercer cette médecine qui n’avait à l’époque rien de parallèle, et c’est tout naturellement qu’un autre Dominique Noé, fils ou petit-fils du précédent, apporte avec lui le don lorsqu’il vient à St Michel de Llotes épouser en 1826 la fille de Joseph Lavall, propriétaire du mas d’en Marc.

Le don à St Michel de Llotes

La tradition orale rapporte que le mas d’en Marc était presque quotidiennement assailli de nombreux visiteurs venus de tout le département se faire soigner par Noé. A tel point que celui-ci, débordé décida de former à ses techniques un habitant du village en qui il avait sans doute la plus totale confiance, Roch Ausseill, cordonnier et barbier qui vivait au veïnat del Mig. Peut être aussi que ses enfants n’avaient pas le “don” capable de transformer un apprenti maladroit en véritable spécialiste.

Par la suite, le don a continué de se transmettre de génération en génération, descendant de St Michel de Llotes à Ille-sur-Tet en même temps que ses possesseurs. Aujourd’hui encore, deux membres de la famille Roch le détiennent, et peut-être passera-t-il le cap de l’an 2000.

Les histoires qui font l’Histoire