L’école à Thuir

de 1600 à nos jours

La première mention d’un maître d’école à Thuir remonte au XVe siècle : en 1436, les consuls ont acheté du papier pour faire un registre à couverture rouge, et ce registre a été confectionné par “lo mestre de la scola” . Il faudra cependant attendre le début du XVIIe siècle pour avoir quelques renseignements un peu plus précis sur cette école, dont nous savons qu’elle était située à la Cellera, à proximité du cimetière. Par la suite, nombreux sont les textes qui nous permettent de comprendre quelles difficultés il a fallu vaincre pour assurer à tous les enfants un enseignement public digne de ce nom.

L’école au XVIIe siècle

Le premier maître dont le nom nous soit signalé s’appelait Gaspard Bonet, il enseignait à Thuir en l’an 1600 et recevait un traitement fixe annuel de 20 livres, une somme misérable ne lui permettant pas de vivre décemment . Autant dire que les maîtres ne restaient pas longtemps en place : sauf exception ils enseignaient un ou deux ans à Thuir, avant de tenter d’exercer un autre métier ou de trouver une école où ils soient mieux rétribués. Pour la seule année 1609, quatre maîtres sont venus enseigner à Thuir . La communauté d’habitants et le clergé de la ville étaient conscients du problème. Aussi, à partir de 1619 et jusqu’en 1767 on décide d’attribuer au maître les revenus du blé de l’Aumône pour l’aider à survivre. En fait, le maître exerçait souvent un autre métier, ou bien il était engagé par la communauté pour accomplir diverses fonctions, ce qui lui permettait de jouir d’une rétribution moins misérable : en 1617, Baldiri Clara est à la fois organiste et maître d’école ; en 1623, on fait venir à Thuir un docteur en médecine qui fera aussi fonction de maître d’école (“y dit senyor doctor pendrà lo estudi de dita vila y amostrarà de lletra y gramaticha als minyons” ) . Cela n’est évidemment pas une solution, et on finit par exiger des familles envoyant leurs enfants à l’école qu’elles donnent au maître une rétribution mensuelle suffisante pour lui permettre de vivre dans un état à peu près digne de son emploi : en 1650, alors que le maître se nomme Joseph Pastor (il resta à Thuir de 1646 à 1664), on décide que chaque famille devra lui donner par mois un réal pour un enfant apprenant à lire, et deux réaux pour un enfant apprenant l’écriture et la grammaire .

Traditionnellement, et ce sera encore le cas lorsque le Roussillon sera devenu français, on divisait en effet l’équivalent de notre école primaire en deux classes : la première réunissait les enfants qui faisaient l’apprentissage de la lecture, et parfois de rudiments d’écriture ; la seconde était surtout consacrée à ce que l’on appelait la “grammaire”, en fait l’étude de la langue latine. Le choix d’un maître susceptible d’enseigner la grammaire était un acte important, s’accompagnant d’un examen et, éventuellement, d’un concours. En 1672, le nommé Jourdain Catharineu est interrogé par un jury de douze personnes sur l’épître 25 du dixième livre les Lettres Familières de Cicéron ; le jury est composé du docteur en médecine, des prêtres de la communauté de Thuir et de religieux du couvent des Capucins , autrement dit de gens qui ont en principe une connaissance suffisante de la langue latine pour apprécier la valeur du candidat.

L’école, jusqu’au début du XIXe siècle, se trouvait à la Cellera, à proximité du cimetière, dans une maison appelée lo studi. Le sol de la classe avait été pavé en 1615, et en 1616 on y avait installé la “glacière” de la ville, utilisée de mai à septembre pour vendre de la glace aux consommateurs. Le maître y était également logé, dans des conditions insalubres si l’on en croit les nombreuses réclamations des enseignants du siècle suivant ainsi que les réparations effectuées à plusieurs reprises. On pouvait également, le cas échéant, utiliser l’école pour loger des soldats en garnison à Thuir.

Les progrès du XVIIIe siècle

Depuis 1659 le Roussillon est devenu français, et les maîtres s’appellent maintenant des régents. Le pouvoir central veut utiliser l’école pour franciser une population qui lui paraît dans l’ensemble plutôt hostile ou, dans le meilleur des cas, indifférente. En outre, le siècle des Lumières impose peu à peu dans l’ensemble du pays l’idée que l’enseignement est une oeuvre de salubrité morale, voire de justice, qu’il faut distribuer à la majeure partie des enfants. Tout cela crée un climat favorable au développement de l’école, dont Thuir nous apporte le témoignage.

En 1733, vu le nombre important d’enfants scolarisés, on s’aperçoit que Thuir a besoin d’un second régent et qu’il faudra donner aux deux maîtres un salaire suffisant pour les encourager dans leur tâche :

“Plusieurs habitans nous auroient fait apercevoir que leurs enfans ne profitent en rien à l’escolle et que cela provenoit que le régent est chargé d’un trop grand nombre d’enfans. Il seroit donc nécessaire d’avoir deux escolles et deux régens, l’un pour les petits enfans et l’autre pour les grands, pour leur enseigner le latin” .

Le maître de grammaire recevra un salaire annuel de 300 livres, et celui des petits enfants 66 livres, ainsi que les revenus de l’aumône du blé. Tous deux bénéficieront en outre de la rétribution scolaire payée par les familles. Au fil des années, on voit les gages du régent de grammaire augmenter sensiblement : 400 livres en 1759, 500 en 1773. En cette même année 1773, on va jusqu’à envisager la création d’une école de filles et on s’adresse aux consuls des diverses villes de la province pour leur demander s’ils connaissent une “fille d’un certain âge avec une certaine éducation” qui puisse servir de maîtresse d’école. Le projet n’aboutira pas, mais il témoigne tout de même d’une réelle volonté éducatrice au sein de la ville. Cette volonté apparaît dans une délibération de 1762 portant à 300 livres les gages du second régent, seul moyen pour faire venir à Thuir un maître digne de ce nom au lieu d’un mendiant déguisé en pédagogue :

“Il n’a pas été possible jusques icy de trouver un sujet en état de donner les premiers documens à la jeunesse, qui sont la lecture et l’écriture. Les jeunes enfants, suçant le mauvais accent d’un précepteur qui n’a nul usage de la langue française, qui même ne sçait syllaber ni à peine tenir la plume aux doigts pour écrire, se trouvent après dans un âge fort avancé sans savoir lire ni écrire” .

L’autre problème posé par les maîtres d’école de l’Ancien Régime, c’est que, lorsqu’ils trouvaient leurs conditions matérielles satisfaisantes, ils ne voulaient plus abandonner leur place même lorsqu’ils avaient atteint un âge très avancé. Il ne restait plus qu’à attendre qu’ils meurent ou qu’ils commettent une faute professionnelle suffisamment grave pour enfin pouvoir les remplacer. Tel est en tout cas l’exemple que nous offre la carrière de Jean Graffan.

Au départ, c’est le grand amour entre lui et la municipalité. A sa nomination comme régent de grammaire le 8 septembre 1762, il accepte même de voir ses gages réduits à 300 livres par an afin de permettre au second régent de toucher un salaire équivalent au sien. La délibération rendue lors de sa nomination précise qu’il a déjà été régent à Thuir et ne tarit pas d’éloges : “Plusieurs bons sujets lui doivent leur sçavoir, et encore aujourd’huy il a sous sa main la plus grande partie de la jeunesse de cette ville” . Mais les choses se gâtent une vingtaine d’années plus tard, alors que Graffan est toujours là malgré son grand âge (environ 75 ans). En mai 1780, le Conseil de la communauté décide de le révoquer, vu “son âge décrépit” et le fait qu’il se permet d’exiger trente sous par mois des écoliers et de mettre à la porte ceux qui ne peuvent pas payer . Graffan ne veut rien entendre et continue à enseigner comme si de rien n’était. Il tient même à ses élèves des “discours malicieux” contre les membres du Conseil, qu’il traite de “manjadurers” ; il ajoute qu’il “leur flanquera une requette sur les cottes” ; en outre il fait classe au rez-de-chaussée de sa maison, un lieu insupportable “à cause des vilenies occasionnées par les poules et par un cochon qu’il y tient à l’atache”.

Cette affaire Graffan vient s’ajouter aux problèmes budgétaires que rencontre alors la ville du fait de la diminution de ses revenus et de l’augmentation des impôts royaux. D’où la décision prise le 4 septembre 1780 de réunir les deux places de régent en une seule, avec un salaire annuel de 500 livres. Un concours est organisé pour désigner un régent “en état d’enseigner à lire, écrire, d’arithmétique”. C’est Guillaume Agel qui est choisi après un examen passé devant le prêtre Antoine Maria et le marchand droguiste Thomas Parès. Simplement, son salaire ne sera pas de 500 livres, mais de 350 . Quant à Graffan, qui réclame une pension viagère à titre de dédommagement, il se fait envoyer sur les roses et devra finir sa vie démuni de la moindre ressource.

On le voit, après une certaine euphorie au milieu du siècle, on assiste, à la veille de la Révolution, à une nette dégradation des conditions d’enseignement qui ne laisse pas la population indifférente. Voilà pourquoi, en 1789, le cahier de doléances de la ville prend soin de réclamer la réouverture du poste de second régent, ce qui peut étonner dans un texte essentiellement composé de revendications fiscales. En fait, l’éducation est déjà ressentie comme un droit et, sans doute, comme un moyen d’émancipation.

L’école publique : un choix politique

Nous n’avons recueilli que très peu de renseignements sur les périodes suivantes, et ce jusqu’en 1830. On sait que les révolutionnaires avaient eu des projets généreux en matière d’éducation publique, mais qu’ils furent incapables de les mener à bien. En fait, à l’orée du XIXe siècle, on se retrouve à Thuir dans une situation identique à celle de l’Ancien Régime, sinon pire vu la faiblesse des ressources municipales. Le budget communal de l’an IX prévoit une somme de 400 francs pour un instituteur public, ce qui laisse supposer que le second poste de maître n’a toujours pas été pourvu. Par la suite, le régime impérial et celui de la Restauration n’encouragent guère les communes à faire des dépenses scolaires. En fait, si l’on souhaite donner à tous les enfants un enseignement religieux et quelques rudiments de lecture et d’écriture, on commence aussi à prendre conscience du danger qu’il y a à éduquer les masses lorsqu’on veut conserver ses privilèges : mieux vaut une population ignorante et servile qu’une population instruite et passant son temps à ériger des barricades.

Le grand mérite de la Monarchie de Juillet, c’est précisément d’avoir osé prendre le risque de donner au peuple un enseignement public digne de ce nom. Tel est l’objectif de la loi Guizot de 1833 exigeant de chaque commune qu’elle ait au moins une école publique de garçons. A l’époque, la mode est à l’enseignement mutuel, né en Angleterre, qui résout en partie le problème du surpeuplement des classes et celui des inégalités de niveaux à l’aide d’un système de tutorat entre les élèves. Pour que ce système fonctionne, il a besoin d’enseignants qualifiés. A Thuir on n’hésite pas à faire venir en 1831 un instituteur parisien qui met en place “l’école mutualiste de Thuir”, comportant en principe deux enseignants. Cette école fonctionnera selon le mêmes principes tout au long de la Monarchie de Juille.

L’école avait en outre quitté la Cellera et son antique bâtisse, et se trouvait maintenant dans la rue de l’Hôpital (rue Pasteur), là où se situe aujourd’hui la place de l’Ancienne Ecole. Les familles devaient payer une rétribution mensuelle variant de 50 centimes à 1 franc selon leurs revenus, et l’instituteur percevait un traitement fixe annuel de 700 francs, plus une indemnité de logement de 100 francs. Les enfants des familles trop démunies pouvaient être accueillis gratuitement, et dans ce cas c’était la commune qui versait au maître leur rétribution. En 1835, la liste des enfants admis gratuitement comportait 85 noms. Bref, en tenant compte de son budget modeste, Thuir avait fait un gros effort pour améliorer et développer l’enseignement. On avait même créé en 1847 une école primaire supérieure (l’ancêtre de nos cours complémentaires), qui deviendra plus tard école secondaire.

Avec la révolution manquée de 1848, les conservateurs de tout poil ont eu très peur des dangers de l’enseignement public auprès des masses. Le nouveau régime, même s’il est républicain en principe, instaure la loi Falloux (1850) dont le point essentiel consiste à placer l’enseignement sous haute surveillance religieuse. Par la suite, on favorisera en outre (décret impérial de mars 1852) le remplacement des écoles publiques tenues par des maîtres laïques par des écoles publiques religieuses. Le résulat, pour Thuir est quasi-immédiat : dès 1849 , le nombre des élèves “gratuits”, qui approchait la centaine auparavant, ne devra plus dépasser le total de cinquante . Il y a à l’époque deux instituteurs, Morer et Tarrène. Le premier, chargé de l’enseignement des grands, souhaiterait obtenir quelques avantages financiers. On les lui refuse au nom d’une égalité qui a ici quelques relents d’hypocrisie :

“Les deux instituteurs habitent la même maison, n’ont pas d’autres personnes avec eux, vivent et mangent à la même table en bons garçons.”

Cette phrase nous rappelle que les instituteurs d’alors étaient rarement des individus “normaux” : sous-payés, ils faisaient ce métier lorsqu’ils ne trouvaient aucune solution de rechange, et il leur était impossible d’entretenir une famille. lls étaient donc condamnés à mener une existence monastique, d’autant que le curé veillait à ce qu’ils n’aient aucune relation sexuelle avec les femmes ou les jeunes filles de la paroisse.

Les notables de Thuir, sous le Second Empire, continuent de manifester leur hostilité à l’enseignement public : en 1852, ils rejettent fermement l’hypothèse de la création d’une école de filles, tout en promettant à la place l’ouverture d’une “salle d’asile” (sorte de garderie) qui ne sera jamais installée. En 1858 ils vont plus loin : ils décident de confier l’enseignement public à des religieux (des Maristes), conformément au décret de 1852 et grâce à un généreux donateur qui promet d’offrir 10 000 francs pour cette transformation jugée indispensable. L’affaire capote parce qu’au lieu de Maristes ce sont des Frères de la Doctrine Chrétienne qui ont été contactés. Le projet n’est pourtant pas abandonné, et en 1869 le docteur François Maria-Gelcen offre à nouveau 10 000 francs en legs à la commune si elle parvient dans les six ans à implanter un établissement religieux à Thuir ; les locaux seraient installés dans l’ancien couvent des Capucins, dont le propriétaire, l’abbé Roca, s’engage à soutenir l’opération. Mais il y aura 1870 et la proclamation de la république, si bien que le projet ne verra jamais le jour, du moins sous cette forme.

Autre preuve de la méfiance de la municipalité envers l’enseignement public, le fait q’il n’y ait en 1867 qu’un seul instituteur pour tous les enfants de la commune. L’inspecteur d’académie doit se mettre en colère afin qu’on se décide à en engager un second, pour lequel le budget de 1868 ne prévoit que 230 francs de salaire annuel.

1870 : Révolution scolaire à Thuir

L’arrivée des républicains à la tête de la commune en septembre 1870 bouleverse totalement la situation antérieure. Dès le 27 septembre, le conseil municipal décide que l’école sera totalement gratuite. En même temps, une délibération municipale fixe les principaux points d’une réglementation qui se veut résolument progressiste :

D’abord les horaires : du 1er avril au 30 septembre, les enfants auront classe de 7 heures à midi le matin, et de 13 heures à 18 heures l’après-midi ; le reste de l’année, ils viendront de 8 heures à midi le matin, et de 13 heures à 17 heures l’après-midi. La journée scolaire sera répartie entre quatre heures de classe, quatre heures d’étude et deux heures de récréation en tenant compte de l’horaire maximum. Le jeudi, il y aura classe le matin et promenade l’après-midi. Seule concession au règlement antérieur, les élèves seront conduits aux offices par le maître les dimanches et jours fériés. Il y aura chaque année vingt jours de vacances au mois d’août. Des classes d’adultes seront organisées toute l’année à partir de 19 heures, et elles devront durer au moins une heure. Comme l’enseignement est devenu gratuit, les maîtres n’auront pas le droit de donner des leçons particulières ni de demander quelque rétribution que ce soit aux familles. Il y aura en tout trois instituteurs, dont les salaires seront les suivants : 1700 francs par an pour le directeur, 1100 francs pour le premier adjoint et 800 francs pour le second adjoint. Dernier point, révélateur de la tendance centralisatrice des républicains, “l’idiome catalan est interdit dans les classes et aux promenades, les maîtres sont priés de surveiller exactement à ce qu’il n’y soit pas enfreint.”

Dans la foulée, le 23 décembre 1870, on prévoit la gratuité de l’enseignement pour les filles à partir du 1er janvier 1871. Une somme de 2000 francs est affectée à la création d’une école communale qui serait dirigée par Ernestine Vincent, déjà institutrice libre chargée des filles et ayant la pleine confiance de la municipalité. Cette création aura lieu en fait deux ans plus tard : l’institutrice percevra 500 francs par an et 100 francs d’indemnité de logement. Mais on précise que le poste ne sera pas confié à Mlle Vincent, jugée trop vieille (70 ans). On accueillera dans le même local la classe des petites et celle des grandes, car on sait déjà que les élèves ne seront pas nombreuses, vu que les familles riches envoient leurs enfants à l’école privée de Mlle Sode.

Face à cette politique scolaire révolutionnaire, le parti conservateur ne reste pas inactif : en 1871, il a réussi à ouvrir à Thuir une école confessionnelle, ce qui entraîne une notable diminution des effectifs de l’école publique, au point que le conseil municipal envisage en 1873 la fermeture de l’un des trois postes d’instituteur. Cette fermeture sera acceptée par l’inspecteur d’académie, mais un an plus tard le conseil s’aperçoit qu’il a agi un peu trop vite, puisque le nombre des enfants scolarisés atteint 159 et qu’un troisième maître ne serait pas de trop. En 1880, on demandera même la création d’un quatrième poste.

Tout cela se fait dans un climat passionnel, comme l’indiquent certaines délibérations du conseil municipal. Le 17 octobre 1871, en réponse à l’ouverture d’une école confessionnelle, l’adjoint Pallade Violet prononce un discours virulent dans lequel il propose de laïciser totalement l’école publique, avec les décisions suivantes acceptées à l’unanimité par le conseil :

1) Que l’instituteur ne soit plus assujetti à accompagner les élèves aux offices, ce devoir… incombant aux pères de famille.

2) Que la leçon de catéchisme qui se fait à l’école et qui rappelle les jours néfastes de l’empire des curés sur les instituteurs et sur l’école soit remplacée par une leçon d’histoire…

3) Que le curé n’ait plus le droit de s’immiscer dans les affaires de l’école.

On reproche aussi à la précédente municipalité d’avoir laissé le bâtiment scolaire dans un état de “nudité et de délabrement” affligeants : “point de cartes géographiques, point de méthodes de lecture ni de modèles de dessin, point d’instruments d’arpentage ni de bibliothèque scolaire”. Le gros mobilier de classe est à renouveler en grande partie, il faut faire l’acquisition indispensable d’un calorifère et réparer d’urgence les cabinets d’aisance.

On s’en prend enfin aux maîtres dont les opinions politiques sont trop proches de celles des conservateurs. Dès le mois de juin 1871, une délibération est envoyée au préfet, lui demandant de démettre de ses fonctions l’instituteur Baillayré. Suit l’énoncé des reproches qu’on a à lui faire : sa classe laisse beaucoup à désirer ; il s’est permis d’interdire à un de ses adjoints l’enseignement du dessin ; surtout, “il n’entretient pas de liaisons amicales avec le Conseil, bien le contraire il lui est tout-à-fait hostile”. La même méthode sera utilisée en 1879 pour se débarrasser de Gabriel Brandoly, accusé de s’associer aux luttes violentes des partis monarchistes. En même temps on demande le déplacement de l’institutrice communale et le retour de Mlle Verbois, qui avait été auparavant déplacée sans motif valable (sans doute à la demande du maire conservateur Ripoll, qui était aussi en 1874 à l’origine de la nomination de Brandoly).

Un mouvement irrésistible

Ces vengeances politiques ne doivent pas nous faire oublier l’essentiel, à savoir que l’idée d’une école publique permettant de donner une instruction de qualité à tous les enfants s’est vraiment imposée dans les esprits durant la décennie 1870-1880. Et l’on peut dire que Thuir a été à la pointe du progrès car la gratuité y avait été instaurée dès 1870 et la laïcité dès 1871, soit dix ans avant les lois Ferry. Certes, cette gratuité et cette laïcité n’avaient duré que quatre ans, puisqu’en 1874 le maire Ripoll était revenu à l’ancien système, mais on sentait bien que cet ancien système ne pourrait plus durer longtemps.

La fréquentation scolaire chez les garçons est en hausse constante : en 1878, 225 enfants ont fréquenté l’école publique ; en 1879 ils étaient 233, et en 1880 leur nombre atteignait 249, ce malgré la concurrence de l’école libre. Presque tous sont de Thuir, et les cas d’enfants venant de communes voisines sont très rares : en 1878, quatre enfants de Sainte-Colombe, trois de Trouillas, un de Fourques et un de Castelnou. Chez les filles, même après les lois Ferry rendant l’école obligatoire, les résultats sont nettement moins bons : en 1885, seules 60 d’entre elles ont fréquenté l’école publique tenue depuis 1880 par Françoise Camredon .

Depuis 1874 la municipalité envisageait la construction d’une nouvelle école de garçons. Le projet prend tournure en 1879, avec la décision d’acheter les jardins Maria et de prendre une partie de la Promenade pour édifier cette école en face de la porte de Perpignan, sur la place Rabailly. Cette école, qui a été terminée en 1883, n’existe plus aujourd’hui, elle a été remplacée par le Foyer des Jeunes. Cependant, par la suite, toutes les nouvelles constructions scolaires seront faites dans le même secteur, à commencer par l’école des filles, édifiée à partir de 1913. Lorsque le cours complémentaire verra le jour, en 1945, il sera d’abord hébergé dans l’école de garçons. Juste retour des choses, une fois construit le gigantesque collège Pierre Moreto, qui accueillait récemment plus de 1200 élèves, c’est lui qui abritera une partie des classes de l’école de garçons, devenue trop petite. Puis les deux anciennes écoles disparaîtront au profit du complexe scolaire actuel.

Thuir à la pointe du progrès

Mais il était dit que Thuir n’aurait pas fini de nous étonner. En 1949, le maire de Thuir, Léon-Jean Grégory, et le directeur du cours complémentaire, Pierre Moreto, fondent une association “Loi 1901” destinée à permettre aux enfants de l’Aspre continuant leur études en sixième d’aller en classe le plus près possible de leur domicile : l’association prendra en charge le transport de ces enfants depuis leur village jusqu’au collège de Thuir, ainsi que la mise en place d’une cantine. Elle subventionnera les études surveillées et financera même une partie des frais de gestion du collège. Le premier S.I.S (syndicat intercommunal scolaire) venait de naître. Son principe, qui sera ensuite repris dans tout le département, était celui de la répartition entre les communes participantes des charges du syndicat en fonction du nombre d’habitants.

L’exemple thuirinois fait tache d’huile : en 1951 un second syndicat est créé autour du collège d’Argelès, puis un troisième en 1952 à Bourg-Madame. Le 7 juillet 1954, les trois syndicats se réunissent et créent l’U.D.S.I.S, qui est devenue depuis 1981 l’U.D.S.I.S.T, union des syndicats intercommunaux scolaires et de transport. Entretemps, de 1954 à 1962, tout le département s’était couvert de syndicats scolaires. Ils sont actuellement au nombre de 16. Ainsi avait été mené à bien un pari qui était alors unique en France : permettre aux enfants poursuivant leurs études de continuer à habiter chez eux pendant tout le temps de leur scolarité. Depuis, l’exemple de l’U.D.S.I.S.T a été parfois imité mais jamais égalé.

Il faut dire que les activités de l’U.D.S.I.S.T se sont largement diversifiées et étendues au fil des années. Par exemple, lorsqu’une commune faisait construire un collège, la part qui lui restait à payer était financée à 90% par l’U.D.S.I.S.T, aidée par le Conseil Général. Actuellement, le déséquilibre démographique de notre département risque d’entraîner la fermeture des collèges de l’arrière-pays ; l’U.D.S.IS.T fait tout ce qu’elle peut pour éviter ce drame et conserver le tissu actuel de nos collèges.

Au niveau des écoles primaires, le gros problème à résoudre a été celui de la restauration, et l’on a donc créé des restaurants scolaires un peu partout, en organisant un système de transport des repas. Par exemple, des repas sont transportés de Thuir vers Fourques, Oms, Ponteilla et Trouillas. Il y a actuellement dans le département 4000 enfants qui mangent dans des cantines des repas préparés ailleurs grâce à l’U.D.S.I.S.T, ce qui ne manque pas de poser des problèmes épineux. Le dernier en date est lié à l’harmonisation européenne, l’apport de repas chauds étant contraire aux normes en vigueur. L’U.D.S.I.S.T se prépare donc à mettre en place deux unités de fabrication de repas conditionnés sous froid, ce qui suppose un investissement financier considérable.

Très vite, l’U.D.S.I.S.T s’est aussi spécialisée dans les activités sportives et de loisirs. On a créé un centre équestre et un centre de voile à Saint-Cyprien, ainsi que deux centres de montagne au Puigmal : le premier chalet, à Superbolquère, a été construit en 1959-60, puis on en a fait un autre, puis un troisième permettant de relier les deux précédents, ce qui donne en tout une capacité d’accueil de 200 lits. Un nouveau centre a été mis en place aux Angles (Pla del Mir) en 1988. Au total, l’U.D.S.I.S.T dispose maintenant de quatre centres équestres, d’un autre centre de montagne à Puigvalador et de bases nautiques un peu partout. Et l’on continue d’innover, avec par exemple la création d’un centre de canoé-kayak en 1992, qui comportera un parcours d’initiation (Marquixanes) et un parcours sportif (Prades). Pour en revenir à la montagne, chacun connaît le succès des mercredis et des dimanches de neige, ainsi que des classes de montagne, qui mobilisent de 600 à 700 enfants par an. Encore une initiative à mettre au crédit de l’U.D.S.I.S.T.

C’est en 1981 que le syndicat a décidé d’adjoindre un T à son sigle. Tout simplement parce qu’on s’était aperçu que les habitants des villages ne disposant pas de voitures avaient de plus en plus de mal à se déplacer, faute d’autobus desservant leurs communes. Il s’agissait essentiellement de personnes âgées ayant besoin au moins une fois par semaine d’aller en ville faire leurs courses. Depuis 1985 fonctionne donc un système qui donne entière satisfaction à ses utilisateurs, tout heureux d’aller une fois par semaine en autobus à Ille ou à Thuir, par exemple, grâce à des petites compagnies de transports subventionnées par l’U.D.S.I.S.T et par le Conseil Général.

Actuellement l’U.D.S.I.S.T, dirigée par Gérard Hugues qui nous a communiqué l’ensemble des renseignements ci-dessus, compte 500 employés et a à sa charge le ramassage de plus de 24 000 élèves. C’est devenu une énorme machine gérée informatiquement et qui se porte bien dans l’ensemble. Le seul danger, c’est que les gens oublient son caractère associatif (reposant donc sur l’entr’aide et sur la solidarité) et la considèrent comme un service dû. Qu’ils aillent dans d’autres départements de France, et ils comprendront bien vite que leur syndicat demeure une réalisation exemplaire, et qu’ils ont donc tout intérêt à faire quelques efforts pour lui permettre de continuer à leur offrir des services dont la valeur est inestimable.

Jean Tosti

(article rédigé en 1992)

Les histoires qui font l’Histoire