Les débuts de la gabelle en Roussillon

C’est en décembre 1661 que l’impôt de la gabelle fut instauré en Roussillon, le roi Louis XIV prétendant ainsi soulager les populations des contributions qu’il leur fallait verser pour entretenir les nombreux militaires cantonnés dans la province, devenue française deux ans auparavant. Le décret royal n’hésite pas à considérer ce nouvel impôt comme démocratique et équitable, autrement dit un véritable bienfait pour les catalans : “Nous aurions recherché avec soins d’autres moyens pour tirer annuellement quelques secours pour nous ayder à supporter la dépense des places fortes et payer les gages des officiers; et entre tous ceux qui nous ont esté proposés, nous n’en avons point trouvé de plus juste et moins onéreux à nos sujets du dit pays que d’establir la vente du sel à nostre profit, en la même manière qu’en nostre province du Langued’oc, puisque chacun de nos sujets en portera sa part.” (1)

Les premiers contrebandiers

La mise en place de la gabelle entraîne celle de gardes chargés de réprimer la contrebande, dont on sait très bien en France qu’elle est un fléau engendré par l’impôt sur le sel : on a l’habitude de ces faux sauniers et de leurs convois de mules empruntant la nuit des sentiers forestiers, véritables petites armées contre lesquelles les gabelous sont souvent impuissants. Ce dont on ne se doutait sans doute pas, c’est que les Catalans s’adapteraient aussi vite à la situation, et que les gabelous envoyés dans la province (des gavatxos pour la plupart) se trouveraient très vite débordés: près d’une centaine de personnes condamnées pour la seule année 1662.

Dès le mois d’avril 1662, le Conseil souverain du Roussillon se trouve confronté au problème : Antoni Guillemat, brigadier des gardes des gabelles d’Estagel, interpelle sur le chemin qui va de Sant Feliu à Latour de France deux hommes portant chacun un sac sur son dos. Dans chacun des sacs, il y a un minot de sel de Canet (2). Les trafiquants sont les frères Jean et Pierre Paris, de Cubières, autrement dit des Languedociens qui se livrent, à une petite échelle, à un commerce qui devait exister depuis plusieurs années sans doute et qui consistait à acheminer vers la France du sel d’Espagne, venu notamment des étangs de Canet.

La plupart des premiers incidents mentionnés sont en effet liés au sel de Canet : les contrebandiers sont souvent des traginers, habitués par leur métier à transporter des marchandises licites et illicites, à l’image de deux habitants d’Ille, Jaume Flori et Agusti Illes, surpris alors qu’ils ramenaient de Canet un minot de sel non gabellé acheté à un nommé Galderic Troca, de Canet (3). En septembre 1662, c’est Joan Farran, garde du sel à Thuir, qui surprend au mas d’en Calva (sur le chemin de Thuir à Ille) deux hommes conduisant deux mulets lourdement chargés. Les deux voituriers ont beau affirmer qu’ils transportent du riz (aros), on ouvre leurs sacs et on y découvre du sel de Canet (4). Cette fois-ci les contrebandiers sont natifs de Prades, une ville qui apparaît en cette année 1662 comme une des plaques tournantes dans le trafic du faux sel.

La complicité des autorités locales

En avril 1662, c’est en effet à Prades que se déroule un étrange incident : les faux sauniers, qui semblent nombreux et bien organisés, trouvent dans leur commerce un appui inattendu en la personne du batlle de la ville, le nommé Trilla, qui, soucieux d’éviter des ennuis au capitaine des gardes du sel cantonnés à Prades, lui donne l’ordre de ne pas sortir de chez lui pendant la nuit qui vient, car il y a de nombreux contrebandiers et qu’il n’a apparemment aucune envie de s’opposer à leur trafic. C’est le notaire Josep Sunyer qui vient de façon tout à fait officielle transmettre cet ordre aux gabelous (5). Le batlle ira même jusqu’à faire emprisonner quelque temps après l’un des gardes de la gabelle.

Les gabelous n’étaient vraiment pas en terrain conquis, et ils ne trouvaient même pas toujours auprès du Conseil Souverain le soutien auquel ils auraient pu s’attendre: le 30 janvier 1663, à Les Cluses, deux trafiquants sont tués par les gardes, alors qu’en compagnie d’une vingtaine d’autres acolytes ils acheminaient vers Prades du sel venu d’Espagne. Les victimes sont un nommé Vaurien, de Prades, et un certain Pierrot de Vinça, tous deux d’origine française et spécialisés dans divers transports plus ou moins licites. Vaurien, de son vrai nom Miquel Tal, était déjà bien connu pour ses activités, et on aurait pu s’attendre à ce que les gabelous soient félicités pour leur action, d’autant qu’il y avait eu un échange de coups de feu entre les deux groupes. Pas du tout : aussitôt après les faits, quatre gardes sont arrêtés, le brigadier Jean Roux, Jean Aymar, Esteve Roques et Pere Curtet. Ils seront jugés le 10 avril et condamnés à des peines très sévères : Roux et Aymar aux galères à perpétuité, Curtet et Roques à sept ans de galères (6).

La route des Aspres et du Vallespir

Très vite, le trafic de sel de Canet s’était amenuisé, les routes n’étant vraiment pas assez “sûres” pour les contrebandiers. Par contre, dès le début de l’année 1662, c’est d’Espagne, par le col du Perthus notamment, que viennent les plus grosses quantités de faux sel. On vient de le voir, ce sont des bandes remarquablement organisées qui se livrent à cette activité risquée, mais sans doute très lucrative. Les gabelous subissent de nombreuses pertes, et ce dès le début de 1662 : un brigadier assassiné à Py en mars, un autre à Serralongue en avril. L’année 1663 est encore plus terrible, et l’on voit des populations entières du Vallespir se dresser contre les gardes de la gabelle, préfigurant ce que sera quelques années plus tard la guerre des Angelets. Pour terminer ce bref article, nous prendront un exemple qui nous semble caractéristique du trafic qui s’était alors organisé de l’Espagne jusqu’au Languedoc, par les chemins escarpés du Vallespir et des Aspres :

Le 18 novembre 1663, deux gardes de la gabelle ont été assassinés sur le territoire de Maureillas, au lieu-dit la Roca del Cruol Tous deux sont des gavatxos, l’un originaire d’Anduze, l’autre de Lézignan-la-Cèbe. Un troisième, grièvement blessé, est soigné à Maureillas (il vient de Béziers). Tous ont été touchés par balles. Ils étaient à la poursuite d’un groupe de contrebandiers d’une cinquantaine d’hommes, auxquels on avait tendu une embuscade : une brigade les attendait au col du Perthus, une autre à Maureillas et une troisième au col du Portel. C’est par cette troisième voie que sont passés les faux sauniers, et c’est là qu’ont été tués les gabelous. On notera la sauvagerie des assassins. Après avoir tué les deux gabelous (nommés Lafavelle et Bertrand), “ils auroient encore dépouillé led Lafavelle et Bertrand ausquels ils auroient donné après leur mort divers coups d’espee sur le visaige par une cruauté inouïe, et ils en auroient sans doubte fait de mesme aux autres trois gardes de la brigade s’ils ne se fussent sauvés à la faveur de la nuit”.

Peu à peu, divers témoignages nous apprennent les noms de quelques-uns des membres de cette bande de faux sauniers. Pour la plupart, ils sont originaires des petits villages des Aspres, mais il y a aussi parmi eux un nombre important de “Français”, venus notamment de Trevillach et dont les témoins ne connaissent que les prénoms. Les gens de Saint-Michel de Llotes sont apparemment les plus nombreux dans cette armée paysanne pour le moins redoutable ; on a reconnu notamment Pere Fortu, Calot, Joseph T, Miquel Verdaguer et Joan-Angel Monié. On trouve aussi des habitants de Santa Coloma de les Illes : Salvador Brial, Francesc Bernadach, Joseph Barral. Les autres membres identifiés appartiennent tous à des villages des Aspres : le fils du batlle de Prunet, un homme de Casefabre, ainsi que des habitants de Candell (Joan Garau), de Boule d’Amont (Francesc Janer), d’Oms (Adreuet Pià), de Llauró (Jaume Bosc) ou de Montoriol (Miquel Falguera) (7).

On retrouvera les noms de beaucoup d’entre eux lors de nouvelles affaires qui surgiront tout au long du dernier quart du XVIIe siècle, après la révolte des Angelets. Par la suite, la contrebande du sel continuera, toujours en suivant le même trajet, et les cahiers de doléances de 1789 la présentent comme un phénomène économique banalisé, lié à la cherté du sel.

Bref, en Roussillon comme en France, la gabelle avait donné naissance à la contrebande, véritable métier d’appoint pour les agriculteurs vivant dans des conditions précaires, et qui trouvaient là un complément appréciable à leurs ressources ordinaires.

(1) Extrait des registres du Conseil Souverain.

(2) Archives départementales des P.O., 2B. 1622. Le minot est la mesure utilisée pour le sel. D’une capacité variable selon les provinces, il équivaut environ à une quarantaine de litres.

(3) ADPO, 2B. 1625.

(4) ADPO, 2B. 1622.

(5) ibid.

(6) ADPO, 2B. 1019.

(7) ADPO, 2B. 1628.

Quelques mots pouvant poser problème : BATLLE : représentant du seigneur dans la commune, rendant en son nom la justice. TRAGINER : Muletier chargé de transporter des marchandises. GAVATX (pluriel GAVATXOS) : Celui qui n’est pas catalan, du point de vue des Catalans. Le terme s’emploie notamment pour les gens du Fenouillèdes.

Pour en savoir plus sur la gabelle

Les histoires qui font l’Histoire