Les chefs de famille à Ille-sur-Tet

en 1385

A la fin de l’année 1385, Andreu de Fenollet, vicomte d’Ille et de Canet, décide d’abandonner sa seigneurie d’Ille au profit de son fils, le noble Pere de Fenollet. Cette passation des pouvoirs s’accomplit selon un cérémonial très précis que J.S. Pons et E. Delonca ont déjà décrit avec plus ou moins de détails dans leurs ouvrages consacrés à notre ville (1) (2). Nous y reviendrons, mais l’essentiel de cet article sera consacré à un autre aspect du document relatant l’événement (3): en effet, tous les habitants de la commune ont du prêter serment d’allégeance à leur nouveau seigneur, et le notaire Bernat Borgua a recueilli un à un les noms des chefs de famille dépendant de ce seigneur. Au total, cela nous donne une liste assez impressionnante de 176 noms, dont quatre illisibles, ce qui confirrne si besoin était l’importance d’une population dont la croissance ne paraît pas vraiment avoir été interrompue par les pestes et l’insécurité permanente.

Andreu de Fenollet était seigneur d’Ille depuis 1353. Menant une vie apparemment tumultueuse, il est connu pour avoir accumulé les dettes et tué, sans qu’on sache trop pourquoi, son épouse. Mais à l’époque on ne s’attardait pas à de pareilles bagatelles, et le vicomte s’était racheté de ce crime en fondant, pour le repos de l’âme de sa victime, un bénéfice ecclésiastique dans la chapelle du château de Perpignan. En 1385, son fils Pere vient d’épouser Constance de Proxida ; entre autres cadeaux de noces, Andreu de Fenollet décide de lui céder la seigneurie d’Ille, ainsi que nous le précise la lettre qu’il fait parvenir à Ramon Saportella, damoiseau, par l’intermédiaire du notaire Borgua:

“Que chacun sache que nous, Andreu de Fonollet, vicomte d ‘llle et de Canet, attendu qu ‘entre autres biens nous avons donné à Pere de Fonollet, notre fils, notre ville d ‘llle, avec les hommes, femmes et autres droits que nous possédons, sous certaines conditions qui figurent dans le contrat de mariage entre notre fils et la noble Constance de Proxida; et comme notre fils doit prendre possession corporelle de la ville, et que nous ne pouvons pour l’instant procéder à cette cérémonie, nous faisons de vous, Ramon Ça Portella, notre procureur” (4).

La lettre, écrite à Cervera, est datée du 5 novembre 1385. On sait l’importance des rites et des gestes dans les cérémonies médiévales. La passation des pouvoirs ne peut donc se faire sans une belle cérémonie, mais il se trouve que Ramon de Fenollet ne peut venir à Ille ou du moins qu’il n’en éprouve pas le besoin. Ramon Saportella le remplacera. Mais Pere de Fenollet se trouve dans la même situation, et le 8 novembre il écrit à son « cher ami » Berenger d’Ardena pour le représenter lors de la remise solennelle de la seigneurie. Ni le père, ni le fils ne seront là, mais à présent tout est en place, et le 20 novembre le notaire retrouve Ramon Saportella et Berenger d’Ardena sur la place Saint-Etienne, où tout se déroule selon un rituel déjà séculaire.

En premier lieu, nos deux damoiseaux se rendent à la maison seigneuriale (le « château » situé à la rue de la Neige). Saportella en remet les clés à d’Ardena, qui ouvre la demeure, entre, ressort, et ferme la porte avec les clés dont il est maintenant le détenteur symbolique. Puis on se rend à la Porte de la Croix (“Portale vocatum Portal de la Crou”), et là Ramon de Saportella donne à son alter ego les clés de toutes les portes de la ville; aussitôt, Berenger d’Ardena ouvre le portal de la Creu, qui était fermé pour la circonstance. Enfin, les deux « procureurs » gagnent la place Saint-Etienne, où les attendent les trois consuls de la ville, Guillem Pastor, Pere Vidal et Bernat Pi. Autour d’eux, sont rassemblés les « prohoms » (5). On va maintenant demander aux habitants de prêter serment au nouveau seigneur, mais ceux-ci refusent d’accomplir pour l’instant une semblable démarche. Ils souhaitent en effet auparavant obtenir de Pere de Fenollet les mêmes « privilèges, libertés, franchises et immunités » que leur avait accordés son père. Le jeune seigneur accorde tout cela dans un acte rédigé quelques jours plus tard, et il exige que la même garantie soit jurée aux Illois sur les quatre évangiles par ses représentants dans la commune: il s’agit du batlle (Guillem Conill), du “procureur de la curie” Joan Jauffret, et des “sagiones”, Llorenç Senteyles et Vallespir Brugera (6). A présent, plus rien ne s’oppose à la prestation du serment de fidélité, qui a lieu le 7 décembre 1385.

Ce jour-là, ils sont 156 à défiler devant Bernat Borgua. Le lendemain, 17 absents viennent à leur tour accomplir le rite indispensable. Enfin, le 5 janvier, trois habitants qui avaient cru pouvoir échapper à la cérémonie doivent s’exécuter: ce sont Joan Fabre, le notaire Bernat Borgua, et surtout Bernat d’Illa, petit seigneur qui se croyait suffisamment important pour se dispenser du serment. Par contre, ni Berenger d’Ardena, ni Ramon Saportella n’ont eu à prêter serment. Signalons enfin que le 8 janvier 1386, un nommé Georges de Saint Augustin, damoiseau et batlle « naturel » d’Ille, s’engage auprès des habitants à respecter les franchises qu’ils ont acquises. Le batlle naturel, sans doute un officier royal, est propriétaire de sa charge et le seigneur ne peut la lui retirer. Il est différent du batlle « régent », nommé par le seigneur et révocable par lui.

En comptant Berenger d’Ardena et Ramon Saportella, nous arrivons au total de 178 chefs de famille. Si l’on considère qu’un foyer regroupe en moyenne à cette époque 4 ou 5 personnes, et si l’on ajoute un certain nombre de personnes qui n’ont pas prêté serment (mendiants, malades, etc…) on peut raisonnablement estimer la population illoise à plus de 800 personnes, peut-être un millier, en cette fin de XIVe siècle. C’est beaucoup, compte tenu des ravages accomplis depuis 1348 par les grandes pestes. Le chiffre est en progression par rapport au « fogatge » (recensement de feux) de 1378 (143 feux), mais demeure inférieur au chiffre de 1365 (203 feux) qui constitue la première donnée officielle sur la population illoise. A titre de comparaison, Vinçà a vu, de 1365 à 1378, sa population diminuer pratiquement de moitié (124 feux contre 67), tout comme Villefranche (341 contre 171) (7).

La liste des chefs de famille publiée ci-dessous a été rédigée en latin par le notaire Borgua. Nous avons jugé préférable, pour la rendre plus parlante au lecteur, de catalaniser noms et prénoms chaque fois que cela nous a été possible sans risque d’erreur: cela consiste le plus souvent à supprimer les i finals, survivance du génitif latin, ainsi que certaines consonnes visiblement parasitaires: une forme telle que “Sciquartz” est certainement moins proche de la réalité que le « Sicart » que nous avons adopté.

On remarquera, entre autres choses, le manque de variété des prénoms, avec une nette prédominance des Joan, Pere, Bernat, Guillem ou encore Ramon. Cer tains noms de famille sont plus répandus que d’autres (Cases, Tixedor), ce qui suppose une plus ancienne implantation. Surtout, ce qui nous a frappé, c’est de voir le nombre assez important de noms de villes ou de villages qui sont devenus des noms de famille. Dans la plupart des cas, ces noms désignent des gens qui, entre le XIIe et le XIVe siècle, sont venus s’installer à Ille pour une raison ou une autre. Certains viennent de grandes villes occitanes ou catalanes (Tolosa, Girona). D’autres portent le nom d’une région (Vallespir, Cerdà). La plupart sont originaires de villes ou de villages de l’Aspre ou du Conflent, et ont peut-être été attirés par de relatives conditions de sécurité ou par un commerce assez actif. Signalons cependant que ces noms, qui sont au départ des surnoms, ont pu aussi désigner la provenance de l’épouse choisie ou encore évoquer un quelconque voyage, voire une simple anecdote. Il n’empêche que la cité illoise apparaît déjà comme un petit centre urbain voué à la croissance à mesure que se dépeuplent des villages à la situation moins favorable. Nous avons noté par ordre alphabétique les noms suivants: Baso (Baho), Billerach, Cases Noves, Codalet, Foxà (Foixà, sur le territoire de Glorianes), Fornols (commune de Campome), Follà (Fullà), Fuyols (Fillols), Glosianes (Glorianes), Lech (Llech, dans l’actuelle commune d’Estoher), Lotes, Ministroll (près de Serrabona), Prada, Raxach (Reixach, nom de plusieurs villages), Rigardà, Tellet, Toyr (Thuir), Trinyach (ancien nom de Latour de France), Vilela (près de Rigardà) et Vincà, ainsi qu’une forme Vidilyà qui doit correspondre à Pesillà.

Pour le reste, le lecteur verra de lui-même quels sont les noms qui ont disparu et ceux qui ont continué à vivre sur le territoire illois jusqu’au XXe siècle.

NOTES

(I) Emile et Léon DELONCA, « Un village en Roussillon », Perpignan, 1947.
(2) J.-S. PONS, « Le passé d’Ille “, Etudes Roussillonnaises, 1955-56.
(3) Les actes notariaux sont conservés à l’Hospice d’llle, notaire Bernat Borgua; voir aussi Alart, « Cartulaire roussillonnais », manuscrit, Bibliothèque municipale de Perpignan, vol. XVI, pp. 236 et sq.
(4) ibid.
(5) Ce terme de « prohoms », qui vient du latin “probos homines”, mot-à-mot « honnêtes hommes », se retrouve en français sous la forme « prudhommes ». Le prohom peut être considéré comme une habitant émérite de la commune, susceptible de seconder les consuls dans leurs décisions et de participer aux cérémonies importantes.
(6) On sait que le batlle (en français « bailli ») est un officier nommé par le seigneur pour veiller à ses intérêts et rendre la justice en son nom. Nous ne savons pas ce qu’était exactement le « procureur de la curie ». Par contre, les « sagiones », en catalan « saigs », étaient des officiers chargés de l’exécution des peines.
(7) Voir R. Gual, « Fogatges catalans », ed. Terra Nostra.

Pere Adham

Perpinyà Comte

Bernat d’llla

Amau Piquer senior

Ramon Albà

Guillem Conill

Bernat llles

Arnau Piquer junior

Pere Albayà

Perc Conill

Joan Jauffred

Bernat Porcell

Bemat Alcoher

Bernat Costa

Pere Joan

Pere Porcell

Bernat Amalvi

Simon Daholff

Bernat Joana

Perpinyà Pons

Bernat Ameyl

Pere Despla

Pere Joli

Ramon Prada

Andreu Andree

Ponç Domenech

Esteve Jorner

Pere Ramon Puig

Ramon Andreu

Francesc Dotrc

Pere Julià

Pere Pujol

Antoni Autimir

Marti Dotre

Bernat Laurens

Joan Ramonat

Pere Adhemar

Joan Draper

Andteu Lech

Pere Raxach

Joan Barera

Guiraud Egidi

Ramon Lech

Guillem Reyna

Pere Barrera

Pere Ermengaud

Guillem Lobet Sala

Guillem Riba

Pere Barber

Guillem Ermengaud

Pere Lotes

Jaume Rigardà

Guillem Baso

Guillem Espert senior

Guillem Maria

Arnau Roget

Bernat Bertrand

Jaume Esteve

Pere Mathey

Ramon Sabater

Jaume Bertrand

Joan Esteve

Bernat Matha

Guillem Salamo

Pere Bes

Pere Esteve

Bemat Marquès

Francesc Sal

Pere Billerach

Ramon Fabre

Arnau Marti

Miquel Salat

Pere Boffiyl

Domenc Ferran

Guillem Marti

Pere Sanxo

Ramon Bonet

Guillem Ferrer

Pere Marti

Llorenc Senteyles

Bernat Borgua

Pere Ferrer

Bernat Marsal

Ramon Semaler

Bernat Breses

Joan Fabre

Bartomeu Mauran

Andreu Serdà

Vallespir Brugera

Joan Follà

Guillem Mauran

Pere Serdà

Bartomeu Buffard

Perpinyà Fornols

Perpinyà Mayens

Berenger Sicart

Pascal Cabanes

Jaume Fornos

Bemat Mercer

Bernat Sicart

Guillem Cahot

Pere Fornos

Guillem Mir

Ramon Siffred

Pere Calvet

Bernat Fort

Bernat Ministroll

Arnau Tixedor

Esteve Camp

Joan Fort

Francesc Montasell

Francesc Tixedor

Joan Caselles

Ramon Foxà

Bernat Negre

Jaume Tixedor

Pere Caselles

Pere Franch

Miquel Nicholay

Pere Tixedor

Amau Cases

Pascal Fuyols

Pere Nicholay

Francesc Tellet

Francesc Cases

Guillem Gaug

X… Nomays

Jaume Tolosa

Jaume Cases

Guillem Geli

Joan Oller

Joan Toyr

Joan Cases Junior

Pere Girona

Bernat Orset

Joan Trinyach

Miquel Cases

Bartomeu Glosianes

Jaume Palau

Joan Vallespir

Berenger Casesnoves

Guillem Glosianes

Guillem Pastor

Julià Vaquer

Ramon Casesnoves

Simon Grasit

Joan Pahula

Pere Vidal

Joan Castello

Joan Guasch

Joan Pere

Bernat Vidiylià

Pere Castello

Pere Guiraud

Bernat Pi

Francesc Vilela

Joan Carcanera

Bernat Guillem junior

Bernat Pi senior

Jaume Vilela

Pere Clot

Pere Guillem senior

Simon Pi

Ramon Vierna

Francesc Cerdà

Pere Guillem

Ramon Picha

Arnau Vincà

Les histoires qui font l’Histoire