Le loup : mythe et réalité

I. LA RÉALITÉ : LE LOUP AU XIXème SIÈCLE

IV. LE DIABLE A-T-IL CRÉÉ LE LOUP ?

II. LE LOUP ET LA TOPONYMIE

V. LA LYCANTHROPIE : HOMMES-LOUPS ET FEMMES-LOUVES.

III. MALÉFICES ET REMÈDES DE “BONNE FEMME.”

VI. ENTRE MYTHE ET RÉALITÉ : LA BÊTE DE GÉVAUDAN

Cette étude sur le loup dans les Pyrénées-Orientales (et ailleurs) a été réalisée en 1985, avec une classe d’élèves du collège Pierre Fouché, à l’occasion d’un travail sur la commune de Rabouillet.

V. LA LYCANTHROPIE : HOMMES-LOUPS ET FEMMES-LOUVES.

Nos ancêtres avaient une peur bleue du LOUP-GAROU, dont les manifestations multiples sillonnent la France et l’Europe au fil des siècles avec certaines fièvres “Iycanthropiques”, notamment entre le XlVe et le XVlle siècles. Le loup est alors assimilé au Diable, et les loups-garous sont soit des sorciers, soit des malheureuses victimes d’un piège tendu par le Malin.

Il est rare en effet, que ce genre de métamorphose finisse bien, et seuls quelques contes de fée font figure d’exceptions, comme celui où le loup a épousé une jeune et jolie femme et lui ordonne, le lendemain du mariage, de lui couper la tête avec une hache. Lorsqu’elle l’a fait, au lieu de la bête hideuse, elle voit un beau seigneur. Autre exception, ce conte breton où la peau du loup gris marié avec une paysanne se fend dès que débute la messe et, à la fin de l’office, les assistants voient à côté de l’épousée un prince magnifique.

Dernière exception avec un conte de marins où un petit garçon changé en loup par une méchante fée contraint l’ensorceleuse à défaire son ouvrage.

On a cru pendant longtemps, et pour certaines régions cela n’est pas aussi éloigné que cela, que des hommes pouvaient se transformer en bêtes, plus spécialement en loups, d’une façon intermittente et pour une période déterminée. Cette croyance est très ancienne, et nous en avons un premier témoignage littéraire avec Marie de France, au XIIe siècles, dans le LAI DU BISCLAVARET. Son héros est condamné à rester trois jours par semaine sous l’apparence d’un loup, et est exposé à conserver sa parure animale s’il ne parvient pas à reprendre ses habits ordinaires. Marie de France ajoute que souvent aux temps anciens, des hommes subissaient des métamorphoses analogues.

Au XVlle siècle, Gervais de Tilbury ne met pas la chose en doute; il parle d’un habitant du Vivarais qui, à chaque nouvelle lune, se sentait comme obligé d’ôter ses vêtements et de se rouler sur le sable jusqu’à ce qu’il devînt loup. Le thème a d’ailleurs été repris au cinéma avec ” le Loup-garou de Londres “. Le même auteur raconte qu’il a connu en Auvergne un noble qui avait déshérité un parent parce que celui-ci, de temps en temps se changeait en loup et dévastait les étables des villageois ; un charpentier lui ayant coupé une patte, il reprit une forme normale, mais avec une jambe de moins, et depuis, il cessa de se métamorphoser.

Dans beaucoup de régions, et cela à peu près jusqu’à la Révolution, on estimait que de semblables tourments pouvaient provenir d’une malédiction ecclésiastique. C’est ce qui arrivait en Normandie à celui qui, ayant été témoin d’un vol ou d’un crime, ne venait pas confesser au curé le nom du coupable : pendant sept ans, I’homme était revêtu d’une peau de loup, qu’il devait prendre toutes les nuits, à moins qu’il ne fût blessé au front de trois coups de couteau. Ailleurs, on croyait que si un homme restait plus de dix ans sans se confesser ou sans mettre le doigt dans un bénitier, il pouvait être converti en loup.

La transformation, lorsqu’elle se produisait à la suite d’un pacte avec le Diable, était précédée d’une onction : au temps des procès de sorcellerie, des gens déclaraient que ” étant oincts ils furent retournez en loups courans d’une légèreté incroyable, puis ils estoient changez en hommes et souvent rechangez en loups… tuant un jeune garçon de sept ans avec les pattes et dents de loup ” (J. Bodin, le fléau des sorciers, 1616).

Le diable ou l’un de ses adeptes pouvait donner la peau qui transformait en garou celui qui en était vêtu, à charge pour ce dernier de la remettre en lieu sûr lorsque sa période de vagabondage était terminée : un petit garçon dont le procès fut instruit à Bordeaux en 1605, et qui fut ensuite interrogé par De Lancre, grand spécialiste en procès de sorcellerie, lui confirma ce qu’il avait avoué aux juges, à savoir que la peau lui avait été donnée par un certain M. de la Foret (De l’inconstance des démons, 1613). Les loups-garous de Bretagne revêtent la nuit une peau de loup, prennent le naturel de cette bête, parcourant landes et bois, attaquant les hommes et les animaux, puis au matin, ils rentrent chez eux après avoir soigneusement caché leur peau dans un endroit sûr. Il existe entre leur peau de loup et leur corps humain une telle solidarité que leur corps éprouve dans la journée tout ce que leur peau de bête ressent. C’est ainsi qu’une fermière ayant allumé du feu dans un four où un garou avait caché sa peau entendit son voisin s’écrier : “je brûle”; et il se mit à se démener comme s’il avait été dans une fournaise .

Voici maintenant quelques récits qui illustrent ce thème de la lycanthropie.

LA CEINTURE VERTE

Les colporteurs étaient autrefois très nombreux dans les campagnes. L’un d’eux, à la mine inquiétante, vint proposer une ceinture verte a un couple de fermiers. La femme aurait bien voulu l’acheter, mais son mari s’y opposa. En partant, le marchand laissa la ceinture accrochée à la poignée de la porte. On devine que le lendemain la femme ne put résister au plaisir de mettre autour de sa taille l’objet dont elle avait tant envie. Mal lui en prit : aussitôt son corps se recouvrit de poils et son visage se transforma en museau. Puis elle partit à l’aventure, rôda tout le jour et toute la nuit, ne rentrant qu’au petit matin. Alors elle reprit une apparence humaine, retrouva son mari, et tous deux décidèrent de jeter la ceinture au fond du puits. Mais à la nuit tombée, mue par un instinct auquel sa raison ne pouvait s’opposer, la femme se précipita vers le puits, y plongea et récupéra la ceinture avec son pouvoir maléfique.

Malgré tous ses efforts et ceux de son mari, le charme dura toutes les nuits, et cela pendant sept ans.

LA QUEUE DU CURÉ-LOUP

Ce conte, un peu plus amusant, nous vient du Gers. Un jeune charron, qui a quitté son village natal depuis peu pour prendre femme à quelques kilomètres de là, apprend que son père est très malade : sauf miracle, il va mourir. Dans ces cas-là, une seule ressource: aller voir le devin du village, espèce de sorcier qui vit dans une ferme isolée. Celui-ci lui dit qu’il n’y avait qu’un seul remède, la queue d’un CURE-LOUP, dérobée pendant la grande messe des loups, qui avait lieu dans la nuit du 31 décembre. Le jeune homme accepte aussitôt l’idée, le sorcier le transforme en loup et l’envoie dans la forêt, où il va se mêler à la horde des loups. Heureusement, nous sommes à la fin de l ‘année, et la cérémonie approche. Justement, le curé-loup cherche un enfant de choeur. C’est l’occasion rêvée pour notre paysan, qui se propose aussitôt. Voilà enfin la nuit tant attendue, et la messe diabolique commence. Le jeune homme guette, et dès que le curé-loup lui tourne le dos, il se précipite, lui arrache la queue, et prend la fuite, sans se retourner, vers la ferme du sorcier. L’homme retransforme le fils courageux et lui précise que son père doit ingurgiter la queue entière, y compris les poils et la moelle. C’est ce que ce dernier fera et, quelques jours après, il sera guéri.

UNE ÉTRANGE CHÂTELAINE

En 1588, en Auvergne, un gentilhomme vit passer un chasseur devant son château. Selon la coutume qu’il s’était fixée depuis plusieurs années déjà, il lui demanda de lui rapporter le produit de sa chasse. Le chasseur ne peut faire autre chose que d’accepter. Il part dans la forêt, où il est attaqué par un énorme loup. Mais le chasseur est courageux et saisit le loup aux oreilles, et finit, après un long combat, par lui couper la patte. Puis il met la patte dans une “pouchette” et apporte celle-ci au châtelain. Etonné, le seigneur ouvre la “pouchette” et s’aperçoit qu’elle contient une main, qui porte une bague en or à l’un de ses doigts. Il reconnaît la bague de son épouse : à n’en pas douter, c’est sa main ! Il la fait appeler, ou plutôt la force à venir, et l’on s’aperçoit que la jeune femme a en effet perdu la main. Elle avouera son crime, et sera condamnée à être brûlée, comme c’était le cas à l’époque pour toutes les sorcières.

LES MENEURS DE LOUPS

Aux garous, il faut assimiler les meneurs de loups, qui, même s’ils ne prenaient pas toujours l’apparence de loups, avaient avec eux de telles affinités qu’ils n’étaient plus des hommes normaux. Voici ce qu’en raconte George Sand dans ses LÉGENDES RUSTIQUES : “Une nuit, dans la forêt de Châteauroux, deux hommes qui me l’ont raconté virent passer sous bois une grande bande de loups. Ils furent très effrayés et montèrent sur un arbre, d’ou ils virent ces animaux s’arrêter a la porte de la hutte d’un bûcheron. Ils l’entourent en poussant des cris effroyables. Le bûcheron sortit, leur parla dans une langue inconnue, se promena au milieu d’eux, puis ils se dispersèrent sans lui avoir fait aucun mal. Ceci est une histoire de paysans. Mais deux personnes riches ayant reçu de l’éducation, m’ont juré sur l’honneur avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier de leur connaissance s’arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Les doux personnes se cachèrent pour l’observer et virent accourir treize loups, dont un énorme alla droit au chasseur et lui fit des caresses; celui-ci siffla les autres comme on siffle un chien, et s’enfonça avec eux dans l’épaisseur des bois…”

Dans la plupart des régions, les croyances relatives aux meneurs de loups sont à peu près les mêmes: ils élèvent secrètement des bandes de carnassiers afin, de détruire les troupeaux et ravager les terres de ceux qu’ils n’aiment pas ou à qui on leur a demandé de nuire. Si un passant était poursuivi par un de ces loups, il devait courir au plus vite à sa demeure, en prenant bien garde de ne pas tomber ; une fois arrivé, il lui fallait donner du pain à la fois pour l’animal et pour son maître. Quiconque aurait essayé de se soustraire à cette taxe aurait été dévoré dans l’année par les fauves. C’est d’ailleurs ce qui faillit arriver à un homme qui, s’étant égaré. dans la forêt, était tombé sur le meneur de loups entouré de ses bêtes. Le sorcier le fit accompagner au village par deux loups, en lui recommandant de ne pas tomber et de les récompenser en arrivant. Le voyageur oublia la récompense, et les loups restèrent devant sa porte ; I’homme saisit son fusil, tira sur eux, mais en vain, car les balles s’aplatissaient sur la peau des animaux ensorcelés. Leurs yeux brillaient comme des éclairs et leur gueule laissait échapper des flammes. Dans sa frayeur il leur donna un énorme pain qu’ils emportérent au milieu des bois.

Celui-ci s’en est bien tiré, mais combien ont en revanche été dévorés, du moins selon la croyance populaire. Il valait donc mieux rester toujours en bons termes avec les meneurs de loups !

Les histoires qui font l’Histoire