Les tribulations de Joseph Moreu

ou la vie d’un instituteur catalan au XIXe siècle

Plan de l’article

Un homme que rien ne disposait à l’enseignement

Le premier séjour à Trevillach

De Trevillach à Camelas

Celui par qui le scandale arrive

Les années d’errance

Le second séjour à Trevillach

Les dernières années

Pour en savoir plus

En fouillant dans la série O des Archives Départementales, nous sommes tombés sur un étrange mémoire rédigé en 1870 par Joseph Moreu, instituteur provisoire de Trevillach, qui demandait au Recteur d’Académie son retour au grade d’instituteur titulaire, dont il avait été exclu en 1858 à la suite d’une affaire de moeurs. Désireux d’en savoir plus, nous avons consulté le dossier de Joseph Moreu (Archives Départementales, 1T. 438), et nous n’avons pas été déçus. En effet, par son comportement et sa personnalité, notre homme a eu l’occasion de faire souvent parler de lui. Voguant de scandale en scandale, il a occupé plusieurs postes dans le département, de 1848 à 1878. La courte étude que nous avons voulu lui consacrer présente à nos yeux un triple intérêt : d’abord, elle nous renseigne sur l’histoire de Trevillach, puisque Joseph Moreu y enseigna de 1849 à 1852, puis de 1868 à 1873. Elle est aussi un précieux témoignage sur les conditions de l’enseignement et des enseignants dans les villages des Pyrénées-Orientales sous le Second Empire. Enfin, elle décrit un individu étrange, à la fois haïssable et profondément sympathique, en proie à des difficultés physiques, matérielles et morales qui expliquent, sans forcément les justifier, les excès de son comportement.

UN HOMME QUE RIEN NE DISPOSAIT A L’ENSEIGNEMENT

Joseph Moreu était né à Ille-sur-Tet le 25 mai 1809, dans l’une des familles les plus fortunées de la commune. Son père exerçait en effet la triste occupation d’usurier, où il se distinguait par son âpreté au gain et son manque de coeur. Détesté par tous ses emprunteurs il fut victime de l’un d’eux, qui l’assassina alors que le père Moreu le mettait en demeure de payer ses dettes. Joseph avait alors 18 ans, et nous ne doutons pas que l’événement l’ait traumatisé. Quelque temps après, alors que sa mère est également décédée, il reprend l’activité paternelle, mais n’y montre pas les mêmes “qualités”. Il transige facilement avec ses débiteurs, ainsi qu’il le rappelle lui-même quelques années plus tard : à St Laurent de la Salanque, un nommé Sanyar lui devait 1600 francs, mais il ne se fit rendre que 400 francs, “pour ne pas mettre la famille sur le pavé”; à Corneilla-de-la-Rivière, Sébastien Roig lui devait 5000 francs, mais il transigea pour 1000 francs.

D’ailleurs Joseph Moreu est beaucoup plus doué pour dépenser l’argent que pour le gagner. A la mort de son père, il disposait d’un capital de 60 000 francs qui furent rapidement gaspillés. Entretemps il s’était marié et avait eu trois enfants, mais, ne s’entendant pas avec son épouse, il s’était séparé d’elle. Une enquête menée en 1858 par l’inspecteur primaire de Thuir nous précise que la pauvre femme se trouvait alors enceinte, et que, poursuivie par la justice pour avortement, elle dut fuir en Espagne, et mourut à Barcelone. Quant aux trois enfants, le garçon, considéré comme un “mauvais sujet”, est également passé en Espagne, Ies deux filles sont restées en France, où elles sont domestiques. Et Joseph Moreu ? Non seulement il n’exerce plus la fonction d’usurier, mais il doit lui-même avoir recours aux usuriers pour éponger ses dettes. En 1844, alors qu’il est aux abois traqué par un nommé Aymerich, il saisit un pistoiet et tire sur son créancier. Heureusement, il ne le touche pas, ce qui lui vaudra la clémence de la Cour d’Assises.

A présent qu’il est ruiné, il faut songer à trouver un quelconque moyen de gagner sa vie, et il envisage d’entrer dans l’enseignement. Il a en effet accompli des études classiques, et un poste d’instituteur communal lui permettrait, sinon de faire fortune, au moins de subsister. Il écrit à ce sujet une lettre en 1845 au recteur d’Académie, pour lui demander si le fait d’être passé en Cour d’Assises (mais d’y avoir été acquitté) peut être un obstacle à la délivrance d’un brevet d’instituteur public. Nous ne connaissons pas la réponse, mais nous savons que le 25 août 1848, peut-être grâce à la confusion qui suit la révolution de février, on lui décerne son brevet élémentaire. Il est nommé à titre définitif le 11 novembre 1849, et Trévillach sera son premier poste officiel. A cette époque, Joseph Moreu est déjà âgé de quarante ans !

Les histoires qui font l’Histoire

Page suivante