Les tribulations de Joseph Moreu

ou la vie d’un instituteur catalan au XIXe siècle

LE PREMIER SEJOUR A TREVILLACH:1849-1852

En vérité, Trevillach n’est pas le premier poste occupé par Joseph Moreu. Son dossier signale que, avant l’obtention de son brevet, il est engagé par la commune de Vira, où il restera huit mois, jusqu’en avril 1848. Le maire du village signale que chacun a été très content de lui, et que s’il quitte Vira, c’est qu’il n’y a pas assez d’enfants pour fréquenter l’école en été. L’une des principales ressources des maîtres est en effet la contribution mensuelle versée par les familles, en général 1,50 francs par élève. Ne sachant où aller, Moreu trouve en désespoir de cause une place à St Martin, près de St Paul de Fenouillet ; il y reste trois mois, de juin à août, et en gardera un souvenir très amer, qui nous éclaire sur les relations qui pouvaient exister alors entre les habitants des villages et les instituteurs :

“Cette commune n’a eu que des instituteurs passagers, sans brevet, des instituteurs qui cherchent à gagnerleur vie, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. L’école de St Martin est composée de 4 ou 5 élèves en hiver, en été aucun. Dans cette commune les pères des élèves traitent les instituteurs comme des mendiants… J’ai exercé trois mois à St Martin dans un appartement plein d’embarras et fréquenté par des poules… “

La nomination à Trevillach est donc un soulagement pour Joseph Moreu, mais très vite les choses se gâtent. Il faut dire que les relations de Moreu avec les curés n’ont jamais été trop bonnes, et qu’il fréquentait le moins possible les églises. Cela lui vaut la méfiance, puis la haine de l’abbé Parès qui, en accord avec la loi Falloux votée en 1850, décide d’ouvrir une école libre afin de le forcer à quitter la commune. En outre, il envoie au préfet une plainte contre l’instituteur, accusé d’entretenir une liaison coupable avec une jeune fille chargée de faire son ménage. Rappelons en effet que la même loi Falloux exigeait des maîtres une moralité irréprochable, et laissait au curé le soin de surveiller leur comportement. C’est ce que précise l’inspecteur d’Académie à Moreu : “N’oubliez pas que M. Le Curé est votre surveillant, et que vous lui devez à ce titre beaucoup de déférence. “

Bref, la jeune fille a beau protester de son innocence et de celle de son présumé séducteur, le curé revient sans cesse à la charge. Moreu trouve pourtant un appui sans faille auprès du maire Jean Grieu et du conseil municipal, qui multiplie les certificats de moralité à l’égard de l’instituteur. Rien n’y fait, et l’inspecteur primaire Bureu ne peut que constater la nécessité de trouver un autre poste à Joseph Moreu:

“Cette école n’est fréquentée que par 7 élèves dont 4 gratuits appartenant à la commune et 3 payants étrangers. L’instituteur ne manque pas d ‘intelligence mais, par suite du peu d’harmonie qui existe dans ses rapports avec M. le Desservant les pères de famille lui ont retiré leurs enfants pour les envoyer à l’école libre tenue par M. Ie Curé. Il paraît que cet ecclésiastique n’a ouvert son école que dans l’objet de forcer le Sr Moreu à quitter la commune… “(rapport d’inspection, 22 mars 1851).

Signalons au passage que, si les élèves étaient tenus de payer leur scolarité, depuis la loi Guizot de 1833, qui avait exigé de chaque commune qu’elle ouvre une école, on permettait aux enfants des familles indigentes de fréquenter l’école gratuitement. Donc, pour en revenir au texte de l’inspecteur, aucune des familles de Trevillach en mesure de payer n’a envoyé ses enfants chez Joseph Moreu. Son départ est inéluctable et, en 1852, il quitte le village.

Les histoires qui font l’Histoire

Page suivante