Les tribulations de Joseph Moreu

ou la vie d’un instituteur catalan au XIXe siècle

LE SECOND SEJOUR A TREVILLACH, 1868-1873

A cette époque, les vieux conflits avec l’inspection académique semblent un peu oubliés. La commune demande l’autorisation de nommer Moreu comme instituteur provisoire, ce qui lui est accordé. Avec 1870 et la débâcle du Second Empire, Moreu sent que l’occasion est bonne pour lui de redemander sa titularisation, dans une supplique adressée au préfet le 21 octobre, et dont nous retiendrons la conclusion plein d’éloquence:

“Si vous me réhabilitez, je pourrai dire : La République de 1848 m’a mis le pain à la main, la République de 1870 m’a rendu l’honneur qu’on m’avait ôté injustement”

Effectivement, Joseph Moreu est titularisé le 21 octobre 1870, et, relativement à l’abri des soucis financiers, il va s’efforcer d’apprendre à lire aux enfants de Trevillach. Quel enseignement leur distribue-t-il ? Les divers rapports de l’inspecteur primaire nous montrent qu’en vingt ans rien n’a vraiment évolué. En 1870, on recense 18 garçons inscrits (pour l’instant on ne s’occupe toujours pas des filles). La tenue de la classe laisse à désirer, et les élèves ne sont pas très propres. La discipline est un peu relâchée, car le maître est sourd:

“Toute son attention se porte sur les élèves qu’il appelle auprès de lui pour leur faire la leçon; il n ‘entend pas les autres qui parlent à haute voix; il ne les voit même pas et ne peut en aucune façon s’occuper de la discipline. C’est déjà beaucoup qu’il s’occupe de l’enseignement et il le fait très consciencieusement.”

Cet enseignement demeure très pauvre, limité à la lecture, l’écriture et le calcul. L’assiduité des enfants est faible, comme dans la plupart des villages à la même époque:

“Les enfants sont retirés de bonne heure de l’école et ne fréquentent pas régulièrement. Les éleves entrent à toute heure pour lire, et puis ils se rendent aux champs. A 5 h du matin même l’instituteur est en classe à la disposition des parents et des enfants.”

L’inspecteur est dans l’ensemble élogieux à l’égard de Moreu, et souligne qu’il est instruit et zélé, et a de la méthode. Dernière précision, il enseigne selon la méthode individuelle, prenant chaque enfant à part des autres. Cette méthode, pourtant condamnée officiellement, était souvent la seule possible: “Ce mode devrait être banni de nos écoles, mais il est le seul qui puisse être suivi à Trevillach à cause de l’habitude prise par les parents de ne confier les enfants à l’instituteur qu ‘un moment de la journée, et à des heures irrégulières.”

Le mobilier, très pauvre, se résume à deux ou trois tables et un tableau noir : pas de cartes, pas de tableaux de système métrique, pas de Christ, pourtant obligatoires. L’inspecteur souligne aussi la misère dans laquelle vit Moreu, ce qui nous permet de mieux comprendre à quel point l’instituteur était un être méprisé, en 1870 encore :

“La chambre de l’instituteur n’est pas fermée, et son pauvre mobilier est exposé à tous les regards. C’est pénible à voir.”

La moralité de Moreu, ses rapports avec les autorités et les familles sont jugés bons. Seule inquiétude pour l’inspecteur, le curé et l’instituteur ne s’entendent guère, et des conflits sont à prévoir. En 1871, en effet, la situation se gâte et devient catastrophique en 1872. Plusieurs faits, sans doute complémentaires, traduisent cette hostilité de plus en plus virulente.

Le curé prend gratuitement chez lui les élèves payants de Trevillach et Tarerach, voulant ainsi favoriser l’installation d’une institutrice privée, Herminie Escoffet. En guise de contre-attaque, la municipalité entend priver l’écclésiastique d’une moitié de son jardin et la donner à Moreu. C’est ce qui ressort d’une délibération, d’ailleurs rayée par la suite, où le maire Grieu déclare:

“Nous avons dans la commune deux fonctionnaires payés par l’état, un curé et un instituteur. Attendu que leur mission est de rendre des services également importants à la commune, je suis d’avis que le jardin en question, qui est une propriété communale, soit partagé en deux parties égales, l’une pour le curé, l’autre pour l’instituteur. “

En novembre 1872, les relations entre Moreu et la municipalité se sont gâtées à leur tour, car la plupart des chefs de famille du village ont décidé de faire inscrire gratuitement leurs enfants à l’école, un droit qui, rappelons-le, n’était en principe réservé qu’aux indigents. Joseph Moreu se fâche, et au printemps 1873 il quitte Trevillach. Pourtant, jusqu’à la fin, il a continué à faire preuve d’un extrême dévouement, et à travailler selon un horaire difficilement imaginable aujourd’hui : le matin, de 7 à 8 heures, il faisait l’école à quatre ou cinq bergers, de 8 à 11 heures, il prenait les autres élèves, puis il travaillait encore de 13 à 16 heures et de 18 à 21 heures. Tout cela pour un bien maigre salaire puisque le traitement fixe du maître n’avait pas évolué depuis 1833 (200 francs par an), que le nombre d’enfants payants demeurait très faible. Heureusement, Moreu pouvait compter aussi sur quelques avantages en nature et sur le traitement qu’il recevait en tant que secrétaire de mairie.

A présent, Trevillach se passera de ses services. l’école va être aménagée de façon à recevoir les enfants des deux sexes, et l’inspecteur d’Académie a décidé de la confier à une institutrice (qui ne restera d’ailleurs en place qu’une année). Quant à Moreu, malgré son âge, il n’est pas pour lui question de prendre sa retraite.

Les histoires qui font l’Histoire

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