Trois figures politiques de Prades

au XIXe siècle

Édouard Bonet
Clovis Papinaud
Édouard Vilar

La vie politique pradéenne était fort intense, souvent violente, au XIXe siècle. Les personnalités que nous avons voulu évoquer ici appartiennent toutes au camp républicain, mais n’ont en fait strictement rien en commun. Si le premier est un militant exalté, le second apparaît surtout comme un bon vivant, et le troisième représente l’archétype du politicien local que nous connaissons hélas tous, plus préoccupé de sa réélection que d’une gestion réellement efficace.

Édouard Bonet, militant républicain

Nous avons eu la chance de pouvoir consulter les mémoires d’Édouard Bonet, leader du club républicain à Prades de 1848 à 1851 et déporté en Algérie après le coup d’état du 2 Décembre 1851. Le texte, qui mériterait une publication complète, nous décrit de façon très vivante le climat politique qui régnait dans la ville au milieu du XIXe siècle et que l’on peut schématiser ainsi : d’un côté un clan réactionnaire dont le meneur paraît être François Saleta, président du tribunal ; de l’autre un clan républicain au sein duquel Édouard Bonet affirme très tôt sa personnalité. Entre les deux clans, hésitant à prendre parti même si leurs sympathies les portent plutôt vers Bonet, les principales familles bourgeoises que sont les Lacroix, Marie et Pallarès.

Les relations entre Saleta et Bonet tournent très vite à la haine, et cette haine transparaît dans les actes de chacun. Saleta, en compagnie des nommés Roca et Bordes, s’ingénie à parsemer d’embûches la vie professionnelle de Bonet : celui ci est propriétaire d’une étude d’avoué, mais il n’a jamais voulu exercer sa charge, l’idée de plaider devant ses ennemis du tribunal de Prades lui étant insupportable. Il reçoit alors une mise en demeure d’exercer sa charge ou de la vendre. Ne voulant pas se voir dépossédé, Bonet demande son agrément auprès du tribunal, mais celui-ci le lui refuse, avant de le lui accorder à contrecoeur huit jours plus tard. Résultat de tout cela, chaque fois que Bonet rencontre un de ses ennemis, il n’hésite pas à lui cracher au visage, et sa colère ne connaît plus de bornes lorsqu’il rencontre Saleta:

“Un jour, sur la place publique de Prades, au moment où la population était réunie pour danser, je rencontrai sur mon passage l’infâme Salètes, je lui crachai sur le ruban que la délation avait attaché à sa boutonnière, je l’invectivai, je lui dis que j’avais des preuves en main comme quoi il faisait commerce de la justice. Cet homme était anéanti ; je le traitai de lâche, il ne disait mot. Irrité de son mutisme, je levai le bras pour le souffleter… Je ne vous cache pas que mon exaspération approchait de la démence”.

Lorsqu’arrive la révolution de février 1848, Bonet n’a qu’une idée en tête : se précipiter au Palais de Justice pour en faire interdire l’accès à Saleta, dont il obtient ensuite la révocation par les autorités départementales. Mais quelques mois plus tard le président du tribunal retrouve sa fonction, et on devine qu’il saura se venger des tourments qu’il vient de subir : en février 1849, Bonet est condamné à quinze jours de prison pour “avoir calomnié les hommes du pouvoir” lors d’une réunion du club républicain. Un an plus tard, nouvelle condamnation, à deux mois cette fois-ci, pour avoir tenu des propos menaçants envers le sous-préfet. Enfin, le 15 décembre 1851, lors des rafles qui suivent le coup d’état, Bonet, qui figure en tête des “dangereux meneurs” pradéens sur une liste dressée par Saleta et ses amis, est arrêté avant d’être déporté en Algérie.

Chaque fois qu’il parle de Saleta, Édouard Bonet trouve une verve toute hugolienne pour décrire cet homme qu’il n’hésite pas à traiter de monstre et d’incarnation du Mal. Lors de sa première condamnation, voilà comment il dépeint celui qu’il appelle son “ennemi politique”:

“Il fallait voir au moment de prononcer le jugement la figure du misérable président : le crime lui suintait par tous les pores de sa face, ses traits devinrent cadavéreux, le public en fut épouvanté; sa figure était dans ce moment comme toujours le symbole du crime”.

Mais c’est lorsqu’il apprend la mort de Saleta, en 1860, que Bonet atteint les sommets de l’emphase hugolienne, décrivant une scène qu’il n’a pourtant pas vue et que sa nièce Rose lui a seulement racontée dans une lettre:

“Sur le lit on voyait Saleta se replier sur lui-même comme un serpent empoisonné. Tous les crimes de sa vie s’étaient donné rendez-vous sur sa face livide et déjà en décomposition. Satan le tenait par la gorge; les yeux lui sortaient des orbites, et de sa figure horrible découlait une liqueur fétide. Personne n’osait l’approcher. Il expira et sa dernière parole fut la vérité : Je n’ai jamais fait le bien. Il était mort, il faisait encore horreur. Le peu de visiteurs qui pénétrèrent dans sa chambre assurent avoir vu sur son lit de mort des ombres horribles, et par intervalles des éclats de rire se faisaient entendre: c’était le Tribunal de Satan qui prononçait son arrêt…”

Précisons qu’Édouard Bonet resta en Algérie jusqu’en 1853. Par la suite, revenu à Prades, il ne peut supporter le climat de haine et de suspicion dont il se dit entouré, si bien qu’il finit par retourner en Algérie, afin d’y exploiter la propriété d’un de ses amis : hélas, tous ses projets de cultures échouent l’un après l’autre, et en 1860, la mort dans l’âme, il regagne définitivement Prades, où peu à peu il finira par se désintéresser des affaires politiques, très déçu par les élections municipales de 1865 qui avaient vu la victoire de “ses ennemis”, et persuadé que le peuple ne méritait pas tous les efforts qu’il avait faits pour lui. Édouard Bonet mourut en 1868, deux ans avant que ne triomphent les idées pour lesquelles il s’était battu toute sa vie.

Clovis Papinaud, sous-préfet républicain

Lorsque la Troisième République se met définitivement en place, forçant Mac-Mahon à “se soumettre ou à se démettre”, elle a besoin de fonctionnaires sûrs pour remplacer les préfets et les sous-préfets installés par le Second Empire, issus de milieux souvent pro-monarchistes et dont on redoute les machinations. Et comme à l’époque on ne dispose pas d’énarques et autres grands et moyens fonctionnaires formés pour s’adapter à tous les régimes, on décide de faire appel à des républicains sincères, si possible francs-maçons, dont les solides convictions compenseront le manque de compétences administratives. C’est ainsi que, le 30 décembre 1877, Clovis Papinaud se retrouve sous-préfet de l’arrondissement de Prades.

Papinaud était né à Cuxac d’Aude en 1844. Fils de tonnelier, tonnelier lui-même pendant quelques années, il montre dès sa jeunesse un goût marqué pour la politique, et ses idées républicaines sont bien connues. En 1870, alors que l’Empire s’effondre, il se retrouve à l’âge de 26 ans maire de Cuxac, et un an plus tard il est élu conseiller général de l’Aude. Il occupera ces fonctions jusqu’en 1877, même si à deux reprises les préfets conservateurs le révoquent de son titre de maire. En 1876, il a un avant-goût des tâches qui l’attendent à Prades, puisque pendant un peu plus d’un mois il est nommé sous-préfet intérimaire de l’arrondissement de Narbonne.

Dès le début de l’année 1878, le voilà donc en place à Prades, où sa nomination brutale ne provoque aucune surprise, puisque depuis 1870 sept sous-préfets se sont succédé dans la capitale du Conflent, la plupart d’entre eux ne restant en place qu’une année (le record de brièveté est détenu par un nommé Tournemile, sous-préfet de Prades du 6 au 10 janvier 1874).

Ce qui étonne sans doute davantage la population pradéenne, c’est le personnage qu’elle découvre en ce début d’année : un homme rondouillard à l’accent rocailleux, très peu instruit, aimant la bonne chère et faisant honneur aux vins du Roussillon. Habile politicien plus qu’administrateur brillant, Papinaud gagne bien vite l’estime et la confiance des maires de son arrondissement, qu’il invite souvent à sa table. Mais ses manières directes et sa faconde méridionale suscitent des réactions diverses ; ses adversaires politiques n’hésitent pas à le décrire de façon caricaturale et cruelle, avec un humour qui met l’accent sur le côté gargantuesque du personnage :

“Dans un pays où la table n’est pas une petite affaire, on invitait Papinaud tout exprès pour le voir manger, pour voir surtout ce que son estomac était capable d’engloutir. La sous-préfecture de Prades devint une maison de ripaille vers laquelle les mendiants venaient de loin pour humer l’odeur de la cuisine. Papinaud avait bien garni de futailles la cave de la sous-préfecture et c’était là qu’il recevait les conseillers d’arrondissement pendant leur session. Papinaud ouvrait lui-même le robinet, lui-même emplissait son verre et celui de son voisin…”

Quand Papinaud arrive à Prades, il est veuf et a une fille de sept ans prénommée Valérie. Mais ce bon vivant devait forcément être séduit très vite par les charmes d’une jeune Catalane, et en octobre 1880 il épouse la belle Pepa, une superbe jeune fille de vingt ans. De son vrai nom Bathilde Joséphine Pujol, Pepa est la fille d’un négociant violemment anticlérical (qui finira juge de paix grâce à l’appui de son gendre) et d’une mercière de la rue des Marchands. De cette union naîtra en 1881 Blanche Papinaud, future épouse du général Roques.

Même s’il y fait ripaille et y a trouvé l’amour, Papinaud s’ennuie à Prades, car il a de l’ambition. Il a beau être chargé de mission en Andorre en 1882 et y être nommé délégué permanent de la République française, cela ne suffit pas à calmer ses appétits. Aussi, le 8 juillet 1883, il décide de démissionner afin de se présenter à la députation dans l’Aude. Élu le 5 août 1883, puis réélu en octobre 1885, Papinaud “monte” à Paris où son accent prononcé suscite la joie des parlementaires.

A partir de 1888, il entame une carrière coloniale qu’il mènera jusqu’à sa mort : nommé gouverneur à Nossi-Bé puis à Mayotte en 1888, il est le représentant du Protectorat français aux Comores ; en 1893 il est gouverneur des Établissements français de l’Océanie, où il connaîtra Gauguin à Tahiti vers 1895 ; en 1899 enfin il revient à Mayotte, ayant quitté la Polynésie en 1897 pour cause de maladie. Évacué sanitaire, il mourra à Suez en juillet 1900.

Sa femme, la belle Pepa, l’avait suivi de plus ou moins bon gré dans la plupart de ses voyages (Elle se remariera en 1911 avec un avoué parisien nommé Charles Moreau, dont elle se séparera très vite, et mourra à Uriage en 1916, chez sa seconde fille). Jusqu’à la mort de Papinaud, les deux époux venaient de temps en temps à Prades. Des Comores, ils avaient notamment ramené un superbe noir appelé Cupidon qui, dit-on, aurait laissé deux ou trois enfants à de jeunes Pradéennes trop sensibles à ses charmes.

Pour en finir avec Clovis Papinaud, notons que ce sous-préfet décidément inimitable était doué d’une force herculéenne : c’était à Prades une attraction que de le voir tordre dans sa main une pièce de monnaie à l’effigie honnie de Napoléon III. Bref, pour reprendre l’article évoqué plus haut, “Papinaud, durant le temps que dura sa sous-préfecture, fit à lui seul la gaieté des Pyrénées-Orientales”.

Édouard Vilar, ou le radicalisme dans toute sa splendeur

Le principal représentant du mouvement républicain pradéen à la fin du XIXe siècle paraît être Édouard Vilar, un homme qui pendant des décennies va marquer de son empreinte la vie politique départementale. Né à Prades en 1847, Édouard Vilar était avocat, comme le furent de nombreux autres élus pradéens. Il était républicain surtout grâce à sa mère, Rose, nièce d’Édouard Bonet, une femme de caractère vouant une véritable haine aux représentants du précédent régime, que son mari avait pourtant soutenu.

Ses talents d’orateur valent à Édouard Vilar d’être apprécié dès les premières années de la république, et c’est lui qui sera en 1878 le premier maire élu selon l’actuelle législation. Dès 1885 on le retrouve député des P.O., puis sénateur à partir de 1891 (un siège qu’il conservera jusqu’en 1927). Membre d’un parti radical aux multiples tendances, Vilar inaugure l’ère de ces politiciens roussillonnais pour qui l’étiquette compte beaucoup moins que la nécessité de se faire réélire. Pour cela, il faut d’abord se méfier de ses amis politiques, que Vilar élimine un à un lors qu’ils prennent un peu trop d’envergure. Il faut ensuite pratiquer un clientélisme méthodique, l’électeur du Conflent étant apparemment plus sensible aux coups de “piston” distribués par ses élus qu’à leurs prises de position politiques. Cette méthode est encore aujourd’hui pratiquée par de très nombreux sénateurs, députés ou conseillers généraux, preuve qu’elle n’a rien perdu de son efficacité.

A Prades et dans l’arrondissement, les choix opérés par Vilar sont parfois étonnants : en 1891 se déroule une élection législative partielle destinée à donner un successeur au nouveau sénateur. On pourrait s’attendre à voir Vilar soutenir son ami politique de toujours, le radical Jean Bés-Sire, qui a décidé de se porter candidat face au républicain opportuniste Frédéric Escanyé (que Vilar avait battu aux élections de 1885), mais ce n’est pas le cas. Édouard Vilar souhaiterait que son frère Paul, qui avait été élu maire de la commune en 1886, soit aussi député de la circonscription. Il fait tout son possible pour décourager Bés-Sire, mais comme ce dernier maintient sa candidature, on assiste à une élection triangulaire où Escanyé arrive en tête devant Paul Vilar et Bés-Sire. Persuadé d’être battu, Paul Vilar se retire et, sur les conseils de son frère, appelle à voter Escanyé au second tour.

De la même façon, aux législatives de 1902, Vilar refusera d’apporter son soutien au maire radical-socialiste de Prades Jean Petit, prétendant “garder la neutralité la plus absolue entre les candidats républicains” et appelant en coulisse à voter Escanyé. En 1906 enfin, alors qu’Escanyé vient pourtant de rejoindre les rangs des radicaux, Vilar le lâche et permet ainsi l’élection d’Emmanuel Brousse.

Quant au clientélisme, il est illustré à merveille par l’anecdote suivante : durant une campagne électorale, Édouard Vilar entre dans la maison d’un de ses électeurs, où il trouve la maîtresse de maison, visiblement enceinte, avec laquelle il commence ce charmant dialogue:

– Que fait ton frère Michel ?

– Michel ? Vous l’avez fait nommer douanier.Il en est ravi. Il n’oubliera jamais…

– Et ton beau-frère Léon ?

– Celui-là est gendarme grâce à vous. Vous avez été si aimable que j’ai pensé encore à vous demander un petit service…

– Pour qui cette fois ?

– Pour mon second frère, Jean. Il voudrait être agent de police.

– Ce n’est pas impossible… Et celui-là ?

A ce moment Vilar montre du doigt le ventre de la dame où s’agite déjà un futur électeur.

– Et celui-là, répète-t-il avec une pointe d’ironie… Qu’est-ce que nous en ferons ? “

L’anecdote est sans doute en partie exagérée, mais elle va comme un gant à ce personnage, que sa correspondance nous montre submergé des demandes les plus diverses : le maire de Saint Feliu d’Avall lui demande un emploi de facteur rural pour l’un de ses parents, celui d’Ayguatebia souhaite obtenir la médaille de l’Agriculture. Nous publions ci-dessous sa lettre, datée de 1919, qui illustre de façon on ne peut plus naïve le fonctionnement du clientélisme. Cela se passe juste avant les élections cantonales, pour lesquelles Vilar se représente à Olette, dont il est conseiller général depuis des décennies (nous avons conservé l’orthographe et la syntaxe très approximatives) :

“En réponse à votre honorée reçu un de ces jours-ci, j’ai l’honneur de porter en votre connaissance, que pour moi, je crois bien que dans la commune d’Ayguatebié, vous aurez la majorité absolu. Quand pour moi, je vous ferais tout le nécessaire possible, comme je l’ai fait jusqu’ici. Pour la même occasion, j’ai l’honneur de venir vous demander un petit service, s’il est possible. Je seriez désireux d’obtenir comme mes précédent ont obtenu, la médaille d’agriculture.

“De mon côté M. Villard, je ferais le necessaire possible doré n’avant comme je l’ai fait jusqu’ici.

“Veuillez agréer, Monsieur Villard et ami, mes sincères salutations.”

Tout commentaire me paraît superflu…

Les histoires qui font l’Histoire