Le château de Rodès en 1369

Symbole de la puissance seigneuriale, rassembleur de population, le château est au Moyen-Age un élément familier de la vie quotidienne. C’est vers lui qu’à la moindre alerte se replient les habitants du village, c’est à lui qu’ils confient souvent le soin de protéger leurs récoltes et leurs bêtes. Cependant, dans l’organisation militaire aragonaise, tous les châteaux n’ont pas le même rôle ni la même importance. Celui de Rodès, occupant certes une position stratégique importante, est pourtant loin de jouer le rôle de forteresse attribué par exemple au château de Força Real. Nous n’en voulons pour preuve que l’inventaire réalisé en 1369 et sur lequel nous aurons l’occasion de revenir longuement.

Au départ, un éperon granitique dont la pierre au grain fin peut être travaillée sur place : voilà pourquoi, comme certains châteaux construits sur le calcaire des Corbières (Queribus, Peyrepertusa), le château de Rodès donne l’impression de faire corps avec la colline sur laquelle il a été construit. Il est fort possible que, pour en mieux assurer la sécurité, les hommes aient taillé dans le roc un large fossé isolant le château du reste de l’éperon. Sa première mention remonte à la fin du XIe siècle, mais on peut penser que, dès l’époque carolingienne et même plus tôt, on avait songé à utiliser ce site privilégié pour y établir une tour de guet sans doute rudimentaire. Les seigneurs de Domanova, soucieux peut-être de mieux contrôler le futur canal royal et ses aqueducs, désireux aussi de surveiller la vallée de la Têt devenue plus importante que celle de Motzanes, ont fait du château de Rodès un véritable verrou au service des comtes de Cerdagne Conflent, futurs rois d’Aragon. L’essentiel des constructions date du XIIe et surtout du XIIIe siècles, avec quelques aménagements ultérieurs.

Les ruines de l’édifice, relativement bien conservées, permettent de déceler une enceinte pentagonale irrégulière. A l’est et au nord-est, on remarque de grandes courtines percées irrégulièrement de longues archères, avec çà et là de petites ouvertures cruciformes. Les pierres utilisées ne sont pas taillées; au sommet, de larges créneaux surveillent la plaine roussillonnaise. L’accès se faisait sans doute par une poterne au nord-est, et l’on peut penser que les villageois avaient accès par le sud à la chapelle. Des fouilles réalisées entre 1979 et 1981 par les chantiers Rempart ont dégagé quelques salles voûtées. En outre, on distingue nettement la citerne reconnaissable à son enduit imperméable rose, réalisé à partir d’un mélange de brique et de chaux.

Il est dommage que les fouilles aient été prématurément interrompues. Elles auraient sans doute permis de mettre à jour des objets intéressants. En surface, on a ramassé quelques boulets en pierre, et deux indices qui semblent situer au milieu du XVIIe siècle la dernière utilisation de l’édifice: une pièce de monnaie représentant Louis XIV, comte de Barcelone, et un bouton orné de fleurs de lis. Le château, sans doute déjà ruiné, a dû servir de redoute dans le vaste ensemble du camp de Ternera.

Plus riche d’enseignements pour nous, l’inventaire réalisé en 1369, et dont nous nous sommes efforcés de donner une traduction précise, montre le rôle joué par le château de Rodès dans l’arsenal défensif des rois d’Aragon. Première constation : les lieux paraissent bien délabrés et l’armement pour le moins vétuste. Les casques en bois ou les boucliers en joncs tressés ne correspondent vraiment pas à l’idée romantique que nous nous faisons du guerrier médiéval. Presque tout le matériel est cassé ou endommagé. Quant au mobilier, il se réduit à la plus simple expression, une table et des bancs. L’édifice n’est apparemment pas destiné à recevoir de nombreux soldats, une dizaine tout au plus si l’on se réfère au nombre de cuirasses et de gorgières. Il faut imaginer le château occupé de façon régulière par le châtelain (ou du moins son représentant), un chapelain, un guetteur et quelques sergents. C’est peu, mais c’est sans doute suffisant pour la mission de surveillance qui lui est assignée.

Inventaire du château de Rodès (1369)

Inventaire par le procureur royal des armes, harnais et autres fournitures du château de Rodès, dont est châtelain le seigneur Ramon de Peyrellons, représenté par P. d’Estoer, damoiseau.

– 3 cuirasses avec des manches de maille et 2 sans manche.

– 3 paires et demie de manches de maille.

– 4 gorgières de mailles auxquelles il manque des boucles et des courroies.

– 3 chapels de fer sans courroie.

– Un chapel de bois sans courroie.

– 6 heaumes de bois avec face de fer.

– 9 pavois aux armes du roi.

– 7 pavois de jonc aux armes du roi.

– 3 écus de jonc vieux et cassés.

– 2 arbalètes à tour en bon état.

– 2 arbalètes à pied-de-biche en bon état.

– 1 arbalète à pied-de-biche dont l’arc est cassé.

– 8 arbalètes à étrier dont une a la noix abîmée, trois n’ont pas de corde et une autre un arc fendu.

– 2 tours pour charger les arbalètes.

– 3 crocs dont un est cassé.

– 1348 flèches d’arbalète à étrier dans une caisse.

– 97 flèches d’arbalète à tour dans une caisse.

– Une caisse de peu de valeur.

– Un banc à couvercle sans attaches.

– Une table pour les repas.

– Deux bancs.

Réparations à faire:

– couvrir le toit de la salle et lui mettre des canisses.

– couvrir certains endroits de la chapelle du château, où il manque des lauzes.

– couvrir de lauzes le toit du porche de cette chapelle, et en refaire le mur.

– réparer et consolider la voûte sous le magasin.

– couvrir de tuiles le poste de guet de la tour.

– réparer tous les murs du château avec du mortier de chaux.

– arranger la citerne et en faire une reconnaissance, car elle est cassée en certains endroits et laisse fuir l’eau.

Armes, harnais et autres fournitures nécessaires au château, en plus du matériel mentionné plus haut :

– 5 cuirasses, 6 gorgières de mailles,

– 2 chapels de fer, 6 arbalètes à étrier, 6 crocs,

– 1 caisse de flèches d’arbalète à tour, et une autre de flèches d’arbalète à étrier,

– 6 aymines de farine de froment, 2 pièces de lard salé,

– 1 jarre d’un setier d’huile, 1 saumade de sel,

– 1 aymine de fèves,

– 1 moulin à bras.

NOTE POSTERIEURE: en juillet 1370, ont été livrées 6 cuirasses neuves.

(source: A.D., B.162 et Alart, C.R., D, p.74)

Le texte de l’inventaire est rédigé dans un catalan légèrement occitanisé, qui ne pose pas de problèmes en lui-même. Par contre, le vocabulaire très technique présente quelques points assez énigmatiques que nous ne sommes pas certains d’avoir correctement éclaircis. Les harnais (arneses) désignent l’ensemble de l’armement défensif. Nous avons traduit le mot launa, en catalan moderne llauna, par mailles, les mailles de fer étant le matériau utilisé pour la confection des manches et surtout des gorgières. Les gorgières, ou gorgerins (gorgeres), destinées à protéger le cou et surtout la nuque, sont au XIVe siècle fixées au casque par un ensemble de boucles et de lanières dont celles de Rodès sont hélas dépourvues. Le heaume, qui recouvre toute la tête, est bien lourd à porter ; aussi a-t-on de plus en plus tendance à lui préférer le chapel (ou chapeau) qui ne protège`que le crâne. Les chapels du XIVe siècle se présentent comme des cônes très aplatis aux larges bords horizontaux. Quant au bouclier, il convient de distinguer l’écu, de forme plutôt triangulaire, et le pavois (pavese) rectangulaire. Une incertitude demeure à propos de l’expression “scut paylerese”, mot-à-mot “écu en paille”, la paille nous semblant un matériau trop impropre à la confection de boucliers. Nous savons par contre que pendant longtemps, on avait fabriqué des boucliers en jonc tressé, au centre garni de cuir. C’est donc la traduction que nous avons choisie.

L’arbalète (balesta) est une arme redoutable, à tel point meurtrière que le Concile de Latran en avait interdit l’usage en 1139. Une fois l’interdit levé, on lui apporte des progrès techniques qui accroissent sa portée et sa puissance de pénétration, certains carreaux d’arbalète pouvant fort bien transpercer des armures. Toutes les arbalètes reposent sur le même principe: un arbrier auquel est fixé un arc qu’il s’agit de bander au maximum afin de donner plus de force au projectile. L’arbalète à étrier (balesta d’estrep) présente à l’extrémité supérieure de l’arbre un étrier où l’arbalétrier mettait le pied, pendant qu’avec un croc attaché à sa ceinture, Il saisissait la corde et la tirait jusqu’à la fixer à la noix (nou). L’arbalète à pied-de-biche (balesta de palanqua, appelée parfois balesta de gafa), utilisée surtout par les cavaliers, permet de tendre la corde à l’aide d’une sorte de forceps. L’arbalète à tour (balesta de torn), la plus puissante de toutes, n’est pas une arme portative : son arbrier est fixé au sol au sommet des remparts, sans doute sur une petite plate-forme. Son arc est bandé à l’aide d’un treuil (torn). Plus maniable que les trébuchets et les mangonneaux, elle peut être pointée sur l’ennemi et provoquer d’importants dégâts dans ses rangs. Les projectiles utilisés sont bien entendu adaptés à chaque type d’arbalète. Le mot utilisé dans l’inventaire est passador, que nous avons traduit par flèche. Le carreau d’arbalète est de toute façon une flèche dont la pointe métallique se termine par une extrémité à section carrée, flèche et carreau étaient garnis de plume d’oie ou de barbe de parchemin. La flèche en comporte généralement trois, et le carreau plus court, deux.

Nous ne nous attarderons pas sur les réparations nécessaires au château, et terminerons par l’état des vivres souhaités par la garnison. Bien entendu, il faut des provisions qui se conservent, et l’on constate que le porc est la viande de base puisque l’on demande deux bequons de carnsalada. Pour le reste, des légumes secs, de la farine, de l’huile, du sel. Le reste est sans doute fourni par les habitants du village, en particulier sous forme de blé. D’où la nécessité de moudre ce blé et le souhait de posséder un moulin à bras (moli de sanch), ustensile fréquemment utilisé dans les châteaux médiévaux. Comme l’indique son nom catalan, ce moulin est actionné par la souffrance humaine, encore qu’il soit possible de remplacer l’homme par une vulgaire mule.

Tel est, en 1369, le château de Rodès. Aujour d’hui, ses ruines continuent de dominer le village, mais elles renferment encore bien d’autres secrets qu’il serait souhaitable de découvrir. Pourquoi ne pas reprendre un chantier de fouilles, puis de res tauration ? C’est du moins le vœu que nous formulons.

Les histoires qui font l’Histoire