Quand deux villages se séparent : Corbère et Corbère-les-Cabanes

C’est en 1856 que le village des Cabanes a été officiellement reconnu comme commune indépendante. Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’une déchirure, mais plutôt de l’aboutissement logique d’une situation conflictuelle très ancienne et devenue insupportable aux uns et aux autres. Les querelles s’étaient multipliées et s’exprimaient souvent avec violence; chacun prenait un malin plaisir à freiner le développement de l’autre. Bref, le fossé symbolisé par le ravin où s’affrontaient les jeunes des deux villages s’était creusé au point que la séparation était vraiment devenue inévitable.

UN VIEUX CONFLIT

Les “pedregades” (jets de pierres) opposant les jeunes des Cortals à ceux des Cabanes étaient très anciennes, puisque elles sont évoquées en 1770 par la veuve du seigneur lors qu’elle justifie la nécessité d’interdire toutes sortes d’armes aux habitants de Corbera. On se battait alors à coups de pierres, mais on n’hésitait pas au besoin à utiliser des couteaux et des armes à feu. Les sources du conflit nous demeurent obscures, mais on peut supposer que des querelles d’ordre financier ont contribué à exacerber une animosité naturelle liée à l’éloignement des deux hameaux (on considérait en général qu’il fallait un bon quart d’heure pour aller des Cortals aux Cabanes).

On connaît en effet les rivalités traditionnelles opposant les villages voisins, en Roussillon comme partout en France et ailleurs (pensons au film “la Guerre des Boutons”, où l’on voit les enfants perpétuer les conflits ancestraux). Or il était évident que les Cabanes et les Cortals étaient deux entités différentes, que seule unissait sous l’Ancien Régime la volonté du seigneur d’avoir un domaine suffi samment vaste. Mais les habitants des Cabanes se sentaient perpétuellement lésés par une situation où ils passaient leur temps à payer pour les autres, alors que les autres ne faisaient pratiquement rien pour eux. En voici un premier exemple, qui remonte à l’année 1776: les gens des Cortals veulent absolument édifier une église dans leur hameau, ainsi qu’un cimetière près de l’église de Corbera de Dalt. La Communauté des Hommes se réunit (c’est en gros l’équivalent du Conseil municipal actuel) et décide que pour cela il faudra percevoir des impôts supplémentaires, à répartir sur les habitants des “trois lieux de Corbera”. Cela provoque aussitôt une levée de bouclier de la part des gens des Cabanes: Comment ? on ose nous demander de l’argent alors que nous avons été récemment contraints de réparer par nos propres moyens le toit de l’église Santa Magdalena afin qu’elle ne soit pas inondée les jours de pluie ! Est-il normal que nous payions pour les autres alors que les autres ne paient jamais pour nous ?

Les pedregades

Ces affrontements à coups de pierres entre les jeunes des Cortals et ceux des Cabanes étaient déjà fréquents au XVllle siècle. Nous en avons trouvé une preuve dans cette plainte déposée le 15 fructidor an 4 auprès de l’agent municipal de Corbera Simon Ponsich par la famille Noailles:

“Le 18 fructidor lan quatre de la Republique française a deux heures du soir Anne Noaille fille a porté plainte en disant qu’André Reynet agé de 13 ans se faisant à las padrades avec ceux de La Cabane lui a tiré une pierre avec la main sur la tete dont lui a fait une blessure sur la tete et a produit par temoin Thérèse Gely laquelle a attesté que le susdit Reynet lui a tiré la pierre…” (Archives, Mairie de Corbera)

Les pedregades existaient encore dans le premier quart du XXe siècle, les plus anciens des deux villages se souviennent du rôle qu’ils y ont joué. Un habitant des Cabanes nous a rappelé les règles de ce jeu pour le moins dangereux: on se retrouvait des deux côtés de la Coma le soir, vers 5 heures, après la sortie des classes. C’étaient les ”grands” qui se battaient, chacun lançant sur ses adversaires des volées de cailloux. Mais les petits avaient leur rôle à jouer : leur blouse noire servait de récipient où ils entassaients les ”munitions” destinées à leurs aînés. Dans ce genre d’affrontement, tous les coups étaient permis, et malheur à celui qui s’aventurait sur le territoire de l’adversaire. C’est ainsi qu’un jour, à la demande de leur instituteur, quatre enfants des Cabanes avaient dû se rendre aux Cortals pour y récupérer des grandes feuilles destinées au certificat d’études. Ils avaient pu sans problème accomplir la première partie de leur mission mais, au moment de revenir vers leur village, ils eurent la douloureuse surprise de voir qu’on leur avait tendu une embuscade : une bonne douzaine de jeunes de Corbera les attendaient et ils furent roués de coups avant de trouver leur salut dans une fuite éperdue.

Ce sont d’ailleurs des histoires d’églises qui raniment sans arrêt le brasier. La situation est en gros celle-ci: les habitants des Cortals veulent à tout prix leur propre église, différente de celle du hameau de Dalt ; ils veulent aussi un cimetière car il leur est intolérable d’aller enterrer leurs morts à st Pere del Bosc, au prix d’un trajet long et parfois périlleux lorsque le torrent de la Coma est en crue. A chaque fois que le problème est évoqué par le conseil municipal, aussitôt les habitants des Cabanes prennent un malin plaisir à contrecarrer les projets de leurs rivaux. C’est le cas en 1847, par le biais d’une pétition où les signataires déclarent “qu’ilsont dûs’opposer à ce que l’on construisit une église au hameau dit los Cortals une église qui était inutile, puisqu’il existait une église suffisante à Corbère de Dalt, et que le hameau dit la Cabane en possédait une autre”. Même chose pour le cimetière ; si les gens des Cortals trouvent trop dangereux d’aller enterrer leurs morts à St Pere del Bosc, ils n’ont qu’à venir les ensevelir au cimetière des Cabanes !

Il faut dire que de leur côté, les habitants des Cortals multiplient les tracasseries à l’égard de leurs voisins : en 1800, le maire Joseph Roig veut interdire au curé Blaise Serradell d’aller célébrer la messe à l’église des Cabanes, faisant ainsi preuve, selon les gens des Cabanes, “d’une conduite qui tient plus de la rigidité despotique d’un bailly seigneurial que de l’administration légale d’un magistrat républicain”. Même chose en 1843: le maire a pris au curé la clé de l’église des Cabanes et ne veut plus la lui rendre. En 1847, alors que les habitants des Cabanes souhaitent réparer leur église, le maire refuse de consacrer le moindre centime du budget municipal à cette réparation. Et ce n’est pas fini : au début de l’année 1856 juste avant la séparation, le conseil municipal de Corbera refuse que l’on construise deux ponts au village d’en bas et que l’on élargisse la route ; à la même époque, les gens des Cortals se plaignent amèrement d’avoir dû construire leur nouvelle église St Pere tout seuls, face à l’opposition systématique des habitants des Cabanes et de Corbera de Dalt. Il faut bien reconnaître qu’une telle situation ne pouvait plus s’éterniser et que le divorce était préférable à ces perpétuelles scènes de ménage.

LES ETAPES DE LA SEPARATION

C’est en 1837 que nous avons trouvé pour la première fois la mention d’une pétition rédigée le 16 juillet par des habitants des Cabanes afin d’obtenir pour leur hameau le statut de commune. Le préfet autorise le conseil municipal à se réunir pour délibérer sur ce sujet, puis fait marche arrière, car une nouvelle loi sur l’administration municipale vient d’être promulguée, et elle va à l’encontre de la demande formulée. Il faut donc attendre quelques années avant de revenir à la charge, très exactement le 31 janvier 1843, avec une pétition portant 48 signatures de “propriétaires habitants du hameau de la Cabane ou d’en Bas”. Le 25 février, le maire de Corbera se prononce contre la séparation. L’un des arguments qu’il invoque est que les gens des Cabanes n’ont pas à se plaindre, puisqu’ils sont représentés au conseil municipal par un adjoint et trois conseillers. Nous n’avons malheureusement pas les textes des pétitions de 1837 et 1843, mais grâce aux propos du maire, nous connaissons quelques-uns des motifs de doléances des plaignants. Elles peuvent d’ailleurs se résumer en une seule phrase: “Dans toutes les occasions, vu que l’intérêt des trois sections se trouve en conflitt, ceux de la Cabane sont toujours sacrifiés”

D’autres arguments semblent moins défendables, par exemple lorsque les habitants des Cabanes se plaignent d’être privés de danses publiques, excepté le jour de la fête locale. Toujours est-il que le préfet ne donnera pas suite à cette pétition, et qu’il faudra encore attendre cinq ans avant de recommencer l’offensive. Notons cependant qu’en 1847 une victoire importante est obtenue lorsque l’église Sainte Madeleine parvient à acquérir le statut de “succursale”, c’est-à-dire qu’elle a un curé propre et devient l’équivalent d’une église paroissiale.

Le texte de la pétition rédigée le 9 octobre 1848 par 55 propriétaires et envoyée au “citoyen préfet” a été conservé, ce qui nous permet de connaître le détail des doléances formulées par les habitants des Cabanes. Ils précisent d’abord qu’ils sont au nombre de 516, ce qui est largement suffisant pour fonder une nouvelle commune. Notons à ce sujet que la population des Cabanes a quasiment doublé depuis l’année 1790, où un recensement signalait 268 habitants. Autre argument: “la séparation administrative existe déjà en fait si on examine la disposition géographique du hameau de las Cabanes par rapport aux deux autres sections”. D’ailleurs, il faut vingt minutes pour aller des Cabanes à

Corbère-du-Milieu, et trente pour aller à Corbère de Dalt. Cet “isolement dans lequel se trouve le hameau a fait naître entre lui et les deux autres sections de la commune une opposition d’intérêts qui engendre entre les soussignés et les autres habitants des discussions interminables”. Au cours de ces discussions et des décisions prises par la municipalité, les intérêts des Cabanes sont “tou jours sacrifiés”. Tout cela, continue la pétition, est d’autant plus injuste que la partie du Bas est la plus riche, et donc la plus imposée. Elle paie pour tout, mais ne profite de rien :

“Ainsi, elle concourt à l’entretien de l’horloge à Corbère du haut, dont elle ne peut entendre le son. Elle entretient une église et un presbytère dans la même section tandis qu’elle a elle-même une église et un presbytère qu’elle répare et entretient à ses frais. Elle entretient un instituteur communal à Corbère du Milieu, et les pères de famille de Las Cabanas sont obligés depayer un maître particulier pour ne pas envoyer leurs enfants à demi-lieue de là, auxCortals, où il leur est arrivéd’être maltraités par les enfants des sections supérieures. Elle contribue au salaire d’un crieur public dont elle ne peut souvent disposer à cause de l’éloignement”

L’un des arguments invoqués en 1843 par le maire pour rejeter la pétition des habitants des Cabanes ne tient plus: en effet, les élections de 1848 se sont déroulées au suffrage universel, et se sont traduites par l’éviction totale des candidats des Cabanes (le hameau ne comportant que 500 habi tants contre plus de 1000 aux deux autres réunis). La pétition insiste sur le fait, et précise que “cet état de choses qui concourt à entretenir entre la partie du Bas et les deux autres un état permanent d ‘hostilité qui peut se traduire en luttes déplorables ne saurait se prolonger plus longtemps”. En tout cas, la future commune se déclare prête à assumer ses responsabilités: elle “comptera plus de 550 habitants, elle aura plus de 500 hectares de terres, elle payera plus de 7000 francs d’imposition, elle aura un budget de plus de 500 francs ”

Le préfet semble assez favorable à cette séparation et demande que soit créée dans le village une commission syndicale chargée d’examiner l’affaire, étant entendu que cette commission devra être dirigée par un habitant des Cabanes. Le maire feint de s’exécuter, mais les gens des Cabanes poussent des hauts cris lorsqu’ils s’aperçoivent qu’il a nommé à la tête de la commission un nommé Joseph Tixador, habitant des Cortals, qui ne figure sur les rôles de la section des Cabanes que comme fermier de Monsieur de Vilar. L’erreur sera bientôt corrigée. En décembre 1848, une enquête administrative est menée par le juge de paix de Millas qui recueille en tout 97 dépositions. Mais le résultat est pour le moins décevant : tous les habitants des Cortals et du hameau de Dalt sont contre la scission, tous ceux des Cabanes y sont favorables. Il en conclut qu’à son avis les gens d’en bas ont raison de se plaindre, mais que la séparation va poser d’énormes problè mes. Aussi souhaite-t-il qu’enfin on arrive à s’entendre. Mais il ne se fait guère d’illusions ! l’affaire semble toutefois aller bon train: en janvier 1849, le Conseil général émet un avis favorable, et sera suivi quelques mois plus tard par le préfet. Mais, à la grande surprise des uns et des autres, le 5 septembre le ministère de l’Intérieur refuse le dossier et le déclare sans suite.

Les habitants des Cabanes accusent visiblement le coup, et les années qui suivent ne voient se dérouler que de timides tentatives, ce qui doit rassurer le maire qui redoutait beaucoup la séparation, car elle aurait selon lui entraîné la plus extrême pauvreté pour les deux villages, et aurait causé de graves problèmes pour l’utilisation du canal. Mais en 1855, toute la procédure recommence et cette fois-ci les choses ne vont pas traîner : le 14 mai 1856 est votée la loi autorisant la séparation, conformément aux voeux du député Justin Durand qui avait déposé le projet. Corbère les Cabanes voit officiellement le jour, et son premier maire, nommé par le préfet, sera Joseph Cubry-Modat.

Depuis, les deux communes ont continué leur chemin dans des sillons parallèles et il faut bien le dire, les blessures ont eu du mal à se cicatriser. La tradition des pedregades s’est longtemps poursuivie, les anciens s’en souviennent encore. Mais aujourd’hui on est devenu beaucoup plus raisonnable: les deux Corbera ont compris qu’ils avaient besoin l’un de l’autre et ont mis en commun plusieurs services municipaux ainsi que l’école: les plus petits vont à Corbera del Mitg, les plus grands à Corbera-les-Cabanes.

Le rapprochement est aussi géographique puis que maintenant les maisons des deux villages en arrivent à se toucher. A tel point qu’on peut se demander si, d’ici quelques générations, on ne verra pas les deux communes demander à être réunies. Ce ne serait après tout qu’un paradoxe de l’Histoire parmi tant d’autres !

Les histoires qui font l’Histoire