Délinquance et criminalité à Thuir, sous l’ancien régime

La population thuirinoise ressemble à toutes les autres populations catalanes. La violence est quotidienne sous l’Ancien Régime, et elle peut fréquemment aller jusqu’au meurtre. Les prétextes à utiliser cette violence sont souvent minimes. Il suffit par exemple qu’un joueur de “triquet”, sorte de billard en terre, soit indisposé par un jet de petits cailloux pour qu’il se jette sur le perturbateur présumé et lui assène un grand coup de pierre à la tempe . Cependant, au XVIIIe siècle, la justice est de plus en plus prompte à sévir, quel que soit le coupable du délit. C’est ainsi qu’en 1767 elle n’hésite pas à intervenir contre Mathieu Roudel, batlle de Thuir, accusé de meurtre (le batlle était une sorte de fonctionnaire nommé par le seigneur de la ville pour y reprsénter ses intérêts).

Le batlle Mathieu Roudel

Le 28 mai 1767, jour de l’Ascension, en visitant son haras, Mathieu Roudel s’aperçoit qu’une de ses juments a été blessée à la cuisse par une pierre. On lui dit que cette pierre a été lancée par le jeune Joseph, âgé d’environ seize ans, chargé de garder les bêtes du haras. Dès qu’il l’aperçoit, Roudel se jette sur lui et lui assène une volée de coups de bâton qui font tomber le jeune homme à terre ; ensuite il le piétine tout en continuant à le rouer de coups, puis il s’en va, ayant ainsi passé sa colère. Mais, le lendemain, Joseph meurt de ses blessures. Aussitôt qu’il apprend la fâcheuse nouvelle, Roudel fait venir le chirurgien Jean Oller, dit Massip, auquel il demande d’établir un certificat médical prouvant son innocence. Le chirurgien s’exécute et n’hésite pas à écrire qu’il n’a trouvé sur la victime “aucun coup, ny à la tête, ny autres parties” . Selon lui, le décès viendrait de ce que Joseph a dormi dehors sans couverture et a été victime du froid excessif. Puis on enterre le cadavre à la sauvette, et le batlle pense qu’il ne pourra plus rien lui arriver.

Mais c’était sans compter sur la rumeur populaire, qui finit par arriver jusqu’aux magistrats du Conseil souverain. Un mois après son homicide, Mathieu Roudel est arrêté, puis jugé et enfin condamné. La peine prononcée peut sembler minime par rapport à l’acte commis, puisque Roudel est banni à vie de l’étendue du royaume. Elle apporte cependant la preuve que plus personne, quel que soit son titre, ne peut prétendre échapper aux foudres de la justice. Quant au chirurgien complice, il sera interdit à vie d’exercice et banni du Roussillon pour dix ans.

Histoire de Jean Dautrine

On ne plaisantait pas non plus avec la vertu des femmes, comme l’apprendra à ses dépens Jean Dautrine, gardien de boeufs à la métairie Carbonell. Le 5 septembre 1701, vers huit heures du matin, Jeanne Vidal est occupée à ramasser des escargots dans un champ éloigné de la ville. Arrive un homme habillé d’une peau de cuir noir, qu’elle ne connaît pas mais dont on lui dira plus tard que c’est le bouvier de Carbonell. Il ramasse lui aussi des escargots, mais la présence de la jeune femme dans ce lieu désert lui a donné d’autres envies. Il lui dit “Fais-moi un plaisir, je te donnerai un demi-écu”. Puis, devant le refus indigné de la jeune femme, il choisit une tactique plus expéditive, la jette à terre, lui met une main sur la bouche pour l’empêcher de crier en même temps qu’il lui soulève son cotillon et sa chemise. Ensuite il s’efforce d’arriver au bout de ses intentions, mais après une heure de tentatives repoussées par Jeanne Vidal, il sent son ardeur mollir et abandonne la partie.

Egratignée, trempée et couverte de boue, Jeanne Vidal se précipite chez le batlle pour porter plainte. Quelques minutes après, Dautrine est arrêté. C’est un jeune homme originaire du diocèse de Mirepoix, âgé de 21 ans. Il reconnaît sa faute, tout en précisant qu’il n’a pas tenté de faire usage de son membre viril, que l’action n’a duré qu’un quart d’heure et qu’il a présenté ses excuses à la victime. Ce ne sont apparemment pas des circonstances atténuantes, puisque Dautrine se verra condamné à six ans de galère .

Une histoire de messes noires

Si l’on en croit les textes d’archives du XVIIIe siècle, le “crime le plus odieux” qui pouvait être commis était la profanation d’objets sacrés à l’intérieur des églises. Or ce crime fut commis à Thuir en 1734-35 au couvent des Capucins, situé sur le chemin de Castellnou. Dans la nuit du 16 au 17 décembre 1734, on a volé le ciboire de l’église conventuelle, ainsi que les hosties sacrées qu’il contenait. Cependant, le 23 décembre, le ciboire réapparaît sur l’autel de la chapelle dédiée à St Pierre d’Alcantara, mais sans ses hosties. Les moines respirent, mais dans la nuit du 28 au 29 décembre voilà que tout recommence : vers deux heures du matin, des voleurs s’introduisent dans l’église et tentent de forcer la porte de la sacristie, par où ils pourront aller jusqu’à l’autel, séparé de la nef par une grille. Mais certains religieux réveillés par le bruit ont donné l’alerte, si bien que nos voleurs doivent battre en retraite. Trois mois plus tard, nouveau rebondissement : le 1er mars 1735, en plein après-midi, on force la petite porte du tabernacle et l’on s’empare à nouveau des hosties sacrées.

Mais cette fois-ci le coupable a été démasqué : il s’agit de frère Luc, un moine âgé de 35 ans, natif de la ville de Foix, qu’un témoin a aperçu agenouillé devant le tabernacle et dans la cellule duquel on a retrouvé des fragments de clous et de bois. Il semble avoir comme complice à l’intérieur du couvent un nommé Barthélémy Farran, valet et jardinier des Capucins. En fait la liste des prévenus est beaucoup plus importante. Elle comporte, parmi les principaux suspects, Etienne Cabanat (maréchal-ferrant à Terrats), François Dantus (pagès de Thuir) et François Fabre (tourneur habitant à Perpignan). Seront également interrogées de nombreuse personnes, dont Policarpe Vaissière (procureur collégié de Perpignan), Maître Cassanyes (prêtre et sacristain de l’église St Jacques de Perpignan), Marc Castanyer (curé de Fontcouverte), Joseph Sabria et Fançois Colonge (de Thuir), ainsi que plusieurs habitants de Perpignan et de Collioure. On lancera également un avis de recherche contre un père Carme espagnol ayant séjourné à St Miquel de Cuixà.

Il semble en effet que les hosties dérobées chez les Capucins aient servi à l’organisation de messes noires ou “messes à rebours” auxquelles auraient participé les divers suspects mentionnés, qui ont en commun des pratiques de sorcellerie destinées à trouver de l’or et de l’argent. Le curé de Castellnou est formel : l’organisateur de toutes ces cérémonies secrètes serait son confrère de Fontcouverte l’abbé Marc Castanyer. Selon lui, un marchand de Narbonne était venu à Thuir “portant les livres d’Agrippa”, chercher François Dantus, dit Benet, et lui proposer d’aller à sa métairie pour y faire “quelque sortilège afin de trouver de l’or et de l’argent”. Ils y vont en effet, accompagnés d’un prêtre dont ils ne connaissent pas le nom, veulent que celui-ci invoque le Diable, mais il s’y refuse, tout en leur proposant d’aller chercher à Nefiach “Monsieur Marc”, le curé de Fontcouverte, qui lui acceptera de se livrer à une telle pratique. En effet Marc Castanyer vient à la métairie de Dantus, exécute exorcismes et incantations, mais s’aperçoit que ces invocations sont inutiles puisque le premier quartier de la lune est déjà passé.

Toujours selon le curé de Castellnou, une autre fois Castanyer avait dit la messe à rebours en présence d’un moine et d’une femme de Prades. Une autre fois encore, il avait baptisé un agneau qu’il avait nommé Pacolet. L’agneau, une fois baptisé, fut porté sur ses épaules par un homme qui, ayant fait un faux-pas car il marchait de nuit, aurait prononcé en guise de juron le nom de “Jésus”. Aussitôt l’agneau l’aurait précipité au fond d’un vallon où notre homme avait failli perdre la vie. En outre, le curé de Fontcouverte aurait l’habitude de prononcer la formule “Au nom du Diable” en recevant ses visiteurs dans son église.

Heureusement pour tous les prévenus, le Conseil souverain du Roussillon fit preuve de sagesse dans cette affaire où les témoignages les plus farfelus se mêlaient à des présomptions bien réelles. Après de longs interrogatoires, la plupart d’entre eux furent relâchés sans autre forme de procès. Seul le pauvre frère Luc se vit bannir du ressort de la Cour, ce qui était en définitive une sentence assez indulgente pour un homme sur qui pesaient tous les soupçons. A noter que déjà en 1618 la ville de Thuir avait été agitée par des affaires de sorcellerie. Cette année-là on avait fait venir, pour démasquer les sorcières, un certain Llorenç Carmell, sans doute un lointain ancêtre des détectives de “S.O.S Fantômes”, puisque ce “bruixot” allait “de ville en ville et de lieu en lieu afin de reconnaître les personnes qui sont sorcières” .

Ce mélange de violence et de superstition devait durer encore de nombreuses années, tant à Thuir que dans les villages voisins, mais nous nous contenterons de ces quelques exemples qui nous paraissent assez représentatifs des mentalités d’autrefois.

Les histoires qui font l’Histoire