La Sainte Tombe d’Arles-sur-Tech

histoire d’un miracle

La Sainte Tombe d’Arles, située contre le mur de l’église, à proximité du portail, a fait couler beaucoup d’eau, mais aussi beaucoup d’encre. Il m’a semblé amusant de retracer l’historique des faits, si toutefois on peut parler d’historique, dans ce récit où la légende a tôt fait de prendre le pas sur la réalité. Rappelons, avant de commencer, qu’il sourd dans cette tombe une eau dont on n’a jamais pu expliquer réellement l’origine, les scientifiques parlant le plus souvent d’un phénomène de condensation, d’autres évoquant un miracle confirmé par les vertus bienfaisantes de l’eau, qui est recueillie une fois par an, le 30 juillet, jour de la fête des saints Abdon et Sennen.

Le voyage d’Arnulphe

Tout aurait commencé à une époque indéfinie, alors qu’ Arles-sur-Tech était en proie à la fois à la peste, à des catastrophes naturelles et à des animaux féroces appelés “simiots”. Ces animaux ont sans doute été représentés de part et d’autre de l’archivolte du portail de l’église abbatiale d’Arles. Ce seraient des singes monstrueux (en catalan simi = singe) qui auraient peuplé aux temps païens les forêts montagneuses des Pyrénées, notamment en Vallespir. Certains prétendent que ce seraient des singes-lutins, sortes d’elfes très maléfiques.

Afin d’en finir avec cette série de catastrophes, l’abbé Arnulphe décide de partir pour Rome, et d’y obtenir quelque secours du pape. La suite nous est racontée par Prosper Mérimée (Notes d’un voyage dans le Midi de la France, 1835) :

“Il faut savoir qu’autrefois, je ne saurais dire précisément à quelle époque le territoire d’Arles fut infesté d’une grande quantité de bêtes feroces, lions, dragons, ours, etc., qui mangeaient les bestiaux et les hommes. La peste vint encore ajouter aux maux qui affligeaient la contrée. Un saint homme nommé Arnulphe, résolut d’aller chercher des reliques à Rome pour guérir l’épidémie et chasser les animaux féroces. Pendant longtemps ce fut l’unique remède dans toutes les calamités. Arrivé à Rome, Arnulphe exposa au Saint-Père la misère de ses concitoyens et lui présenta sa requête. Le pape, touché de compassion, l’accueillit avec bonté, et lui permit de choisir parrni les reliques conservées à Rome, exceptant toutefois celles de saint Pierre et d ‘un certain nombre de saints, dont il eût été imprudent de se dessaisir.

Arnulphe était embarrassé pour se décider, après avoir passé tout un jour en prières, il s’endormit et eut un songe dans lequel deux jeunes hommes lui apparurent: « Nous sornmes, dirent-ils, Abdon et Sennen, saints tous deux. De notre vivant, nous étions princes. La Perse est notre patrie. Nous avons été martyrisés à Rome, et nos corps sont enterrés en tel lieu ; exhume-les et porte-les dans ton pays, ils feront cesser les maux qui l’affligent. »

Le lendemain, Arnulphe, accompagné d’une grande foule du peuple, et suivi de travailleurs pourvus d’instruments convenables, fit fouiller l’endroit indiqué. On trouva bientôt les corps des deux jeunes gens, parfaitement conservés, reconnaissables pour saints à l’odeur. Il les exhuma en grande pompe, et se disposa à les emporter. Arnulphe était un homme prudent ; il pensa que, pendant le long voyage qu’il avait à faire pour retourner dans son pays, il pouvait trouver bien des gens qui voudraient s’approprier le trésor qu’il portait, car on se faisait peu de scrupule alors de s’emparer, même par force, des reliques de vertus bien constatées. Pour détourner les soupçons, il mit ses saints dans un tonneau enfermé dans un autre beaucoup plus grand, qu’il remplit d’eau. Dès qu’il fut en mer, les rnatelots firent un trou au tonneau, croyant qu’il contenait du vin ; mais, s’étant aperçus qu’il n’y avait que de l’eau, ils ne poussèrent pas plus loin leurs recherches. Je passe rapidement sur les evenements du voyage, tempêtes apaisées, vents favorables et le reste. Arnulphe, débarque à Reuss avec ses reliques en double futaille, entendit toutes les cloches sonner d’elles-mêmes et se garda bien d’expliquer la cause de la merveille.

Le chemin de Reuss à Arles était alors extrêmement mauvais et pratiquable seulement pour les mulets. Le tonneau est donc chargé sur un mulet, et le saint homme, avec un guide, se met en route. Dans un sentier dangereux, bordé d’affreux précipices, le muletier, homme grossier et brutal, crut qu’il fallait donner du courage à sa bête et lâche un gros juron. Soudain, le mulet tombe dans le précipice et disparaît. On juge du désespoir d’Arnulphe. Retrouver le mulet était impossible ; retourner à Rome en quête d’autres reliques ne l’était pas moins. Il prit le parti de poursuivre sa route et de rentrer dans sa ville natale. Quelle est sa surprise et sa joie en rentrant à Arles, d’entendre sonner les cloches et de voir, sur la place de l’église, tout le peuple à genoux entourant le mulet et son tonneau qui avait déjà opéré la guérison des pestiférés et fait déguerpir les lions et autres bêtes féroces.

Arnulphe tira d’abord les saints de leur tonneau et quant à l’eau, il la versa bonnement dans un tombeau vide pour s’en débarrasser, où un lépreux, qui vint s’y laver fut gueri dans l’instant. D’autres malades vinrent bientôt constater la vertu de cette eau miraculeuse. Avertis de sa propriété, les moines du lieu la renfermèrent avec soin et n’en donnèrent plus que pour de l’argent. Elle coûte encore vingt sous la fiole ; mais on n’en donne pas à tout le monde. Il faut en demander en catalan pour en obtenir, et pour avoir parlé gavache j’ai eu le chagrin d’être refusé. »

Il existe bien sûr des versions légèrement différentes. Certains disent que c’est le muletier qui aurait volontairement précipité l’âne dans le ravin, et qu’il fut aussitôt frappé de cécité, tandis que l’âne continuait tranquillement son chemin vers la ville. Quant au bizarre nom de Reuss, il s’agit sans doute de Roses, en Catalogne du Sud.

Mais où sont les vraies reliques ?

Cette question qui peut sembler incongrue se pose à la lecture de l’excellent ouvrage de Pierre SaintYves, “En marge de la Légende dorée”, republié par les éditions “Bouquins”. L’auteur nous y apprend que, pendant quelques siècles, les reliques des saints Abdon et Sennen étaient exposées à Soissons, dans le monastère de saint Médard, où elles furent hélas brûlées par les Huguenots. Mais la ville de Florence les possède aussi, et ce depuis l’an 370. Et si cela ne suffit pas, Saint-Marc de Rome les détient également, “sauf quelques menues parcelles”, depuis le pape Grégoire IV (828-844). Décidément, la concurrence est grande, d’autant qu’Arles ne détiendrait les reliques que depuis l’an mil environ, si l’on en croit le témoignage d’un bénédictin qui disait en 1717 avoir lu des titres affirmant que les reliques étaient là “depuis plus de sept cents ans.”

Un témoignage encore plus précis et plus déroutant nous est fourni par un érudit italien du XIXe siècle, à propos des reliques de Rome. Selon lui, les restes des saints Abdon et Sennen furent déposés à Rome dans une chapelle du cimetière de Pontien qui renfermait un baptistère. Or ce baptistère avait sa propre légende, qui ressemble étrangement à celle d’Arles : le prêtre Eusèbe y avait baptisé un jeune paralytique nommé Pontien, et ce dernier était sorti guéri des eaux saintes. C’était là aussi que saint Pierre avait baptisé les nouveaux chrétiens. Or, si l’on en croit la légende d’Arles, c’est visiblement cette eau-là qu’Arnulphe aurait mise dans son tonneau. Elle ne pouvait en effet qu’être miraculeuse.

Expériences scientifiques ?

Pour ma part, je n’y comprends strictement rien, et j’avoue que ce mystère ne me passionne pas tellement. A plusieurs reprises, notamment en 1961, des scientifiques sont venus sur le site et ont été incapables d’expliquer vraiment le mystère de cette eau qui remplit le sarcophage régulièrement, et parfois même déborde.

En 1910, l’abbé Craste, curé-doyen d’Arles, avait publié un ouvrage dans lequel il mettait au défi les “libres-penseurs” d’expliquer la présence de l’eau dans le sarcophage, leur promettant une récompense de mille francs si le mystère était éclairci. Personne n’a gagné cette somme, qui avait été déposée chez maître de Noëll, notaire à Arles-sur-Tech.

Voilà où nous en sommes. Même si visiblement la légende d’Arnulphe ne résiste pas à une analyse sérieuse, le mystère de la Sainte Tombe reste intact. Je ne suis pas sûr que la religion y gagne vraiment, mais cela ne peut pas faire de mal au tourisme, et les gens d’Arles ne s’en plaignent pas !

Les histoires qui font l’Histoire