Espionnage et torture

à la fin du XVIIe siècle

Joan Colomer, originaire de Saint-Michel de Llotes, était tailleur d’habits à Ille, lorsqu’en 1684 il fut arrêté une première fois et emprisonné. De quoi l’accusait-on? Tout simplement d’espionnage au profit de l’Espagne. Nous le verrons, son séjour en prison fut très bref, puisqu’il s’évada quelques mois plus tard. En 1689, alors qu’il vit en Espagne, Joan Colomer est de nouveau arrêté, toujours pour le même motif. Cette fois, il n’échappera pas aux rigueurs de la justice royale. Suivons donc ensemble l’itinéraire de ce personnage, dont le comportement n’est d’ailleurs pas si étrange qu’il y paraît à première vue.

LA PREMIERE ARRESTATION

Ni le traité des Pyrénées (1659), ni la paix de Nimègue (1678), n’ont définitivement réglé les problèmes frontaliers opposant la France à l’Espagne dans les Flandres. Louis XIV fait entrer des troupes en Belgique en 1683, forçant ainsi les Espagnols à lui déclarer la guerre. Dès les premiers mois de 1684, d’importants mouvements de troupes ont lieu en Roussillon, d’où les armées françaises ont décidé de lancer une violente offensive depuis l’Ampurdan jusqu’à Barcelone. Le maréchal de Bellefonds arrive à la tête d’environ 12 000 hommes, dont plusieurs sont hébergés à Ille. C’est dans ce climat qu’a lieu la première arrestation de Colomer.

Le batlle de Sant Joan de Pagès (autre nom désignant la commune de Saint Jean-Pla-de-Corts) a reçu l’ordre, comme tous les officiers municipaux des villages frontaliers, de surveiller les allées et venues en direction de l’Espagne. Le lundi 17 avril 1684, il voit passer Colomer à cheval en direction de Maureillas, chemin qu’il lui a vu emprunter à plusieurs reprises. Le jeudi 20, entre 9 et 10 heures du matin, il le fait arrêter alors que notre homme s’en retourne à Ille. Dans un sac, une paire d’espadrilles toutes trempées laisse supposer que Colomer a quitté son cheval pour emprunter à pied des sentiers détournés qui l’ont conduit en Espagne. Dans un premier temps, Joan Colomer se contente d’affirmer qu’il vient d’un mas proche du col du Portell, le mas d’en Sorbès, entre Riunoguers et l’Espagne. Mais très vite il lui faut modifier sa version des faits.

En effet, Joan Jaume, propriétaire du mas, donne aux enquêteurs des renseignements différents : selon lui, Colomer est arrivé au mas le lundi soir, il y a laissé son cheval et n’est venu le récupérer que le jeudi au petit matin. Jaume précise que s’il connaît Colomer, c’est simplement pour des raisons commerciales. Il lui a acheté autrefois des ” mongetes “, et lui a commandé du grain de chanvre ainsi qu’un tablier pour son épouse. Colomer avoue alors

qu’il est bien allé en Espagne, au mas d’en Brunès, afin de faire prévenir son frère Manuel, tailleur à Figueres, de l’arrivée imminente des troupes françaises en Ampurdan. Par la même occasion, il a fait prévenir un curé avec lequel il aurait des liens familiaux assez obscurs.

Interrogé au Castillet, Joan Colomer donne en gros les mêmes explications. Nous apprenons au passage qu’il est âgé d’environ 37 ans, et qu’il a eu sa maîtrise de tailleur à Ille. Les inquiétudes que nourrirait l’accusé envers son frère laissent les enquêteurs assez sceptiques : Manuel Colomer est installé à Figueres depuis une bonne quinzaine d’années, et on ne voit pas pourquoi la venue des troupes françaises en Ampurdan serait de nature à le troubler. Quant au curé, il s’agirait d’un nommé Xambo (ou Chambon selon d’autres interrogatoires), prêtre d’Ille, officiant à Saint-Michel de Llotes jusqu’en 1678, disparu depuis cette année-là et fortement soupçonné d’espionnage lui aussi. Circonstance aggravante pour Colomer : il hébergeait chez lui une compagnie de cavaliers, et était donc bien placé pour recueillir des renseignements de première main. On suppose que le mas Brunès pouvait lui servir de ” boîte aux lettres “, le maître de ce mas (” l’amo “) étant chargé de communiquer aux autorités espagnoles les faits recueillis par Colomer.

L’ÉVASION

Incarcéré à la fin du mois d’avril, Joan Colomer s’évade le 18 août, dans des circonstances que nous précise son geôlier lors de la nouvelle arrestation de notre espion en 1689 : François Caseneuve, natif de Salses, fut geôlier à Perpignan de 1683 à 1685. Mais il lui fallait surveiller tout seul l’ensemble des prisonniers, ne pouvant compter que sur l’aide de sa femme et de ses deux filles. Justement, le 18 août 1684, celles-ci sont allées participer aux travaux des champs, ce qui va faciliter l’action des prisonniers.

Vers 22 heures, Caseneuve va faire sa ronde, accompagné du nommé Blaise d’Opol, incarcéré pour dettes et en qui il a toute confiance. Quand il arrive à la ” chambre dite de l’Escolte “, un des prisonniers de cette cellule se saisit de lui, puis les autres détenus le jettent à terre, le frappent avec une pelle de bois, lui passent une chaîne au cou et referment la porte sur lui. Ce sont en tout neuf détenus qui prennent la clé des champs, et parmi eux Joan Colomer. Marguerite Caseneuve, l’une des filles du geôlier, donne à son tour sa version des faits alors que pourtant elle était absente cette nuit-là. Pour elle, pas de problème, Joan Colomer était l’instigateur de la révolte :

” Le tailleur d ‘llle desfit la chaisne d ‘un prisonnier nommé Menut, et ayant comploté avec les autres prisonniers se jetterent sur mon père et le d. tailleur d ‘llle lui mit la chaisne au col et le battit fortement en compagnie de huit autres prisonniers, s’évada des prisons, s’en ayant emporté la corde du puits, un gros baston avec lequel on porte le pot des prisonniers, un just’au corps de mon père, des bas, des souliers, des chapeaux et autres guenilles… ”

Ce témoignage ne fut pas de nature à arranger les affaires de Colomer. Une fois évadé à l’aide de la corde du puits, notre homme gagne Fontcouverte, puis La Bastide. Ensuite il va en Espagne, à St Llorenç de la Muga, où il reste trois ans. En 1687, il s’installe à Cabanes, en Ampurdan, où il tient une auberge.

Il est d’ailleurs surnommé par tout le monde ” I’hoste de Cabanes “. Cela ne empêche pas d’effectuer de fréquents voyages en France, notamment à Saint Michel de Llotes, où réside un autre de ses frères, Joan Antoni Colomer. C’est au cours de l’un de ces voyages qu’il sera une nouvelle fois arrêté.

DEUXIEME ARRESTATION

Même si la trêve de Ratisbonne avait en 1684 réglé en principe pour 20 ans le contentieux entre la France et l’Espagne, les deux pays se retrouvent en guerre en 1689, la plupart des pays européens s’étant alliés à l’Angleterre dans une formidable coalition contre Louis XIV. Il faut donc à nouveau défendre les frontières, et surveiller de près les allées et venues. Dubruelh, gouverneur du fort de Bellegarde, prend les choses en main, avec l’aide des batlles des communautés voisines. Or, il a repéré Joan Colomer, et n’attend qu’une occasion de lui mettre la main au collet. Ce sera fait le 20 mars 1689. Voici comment le gouverneur présente les faits:

” Il y a quelques années qu’un certain Colomé, de la terre d ‘llle, s’estant sauvé des prisons de Perpignan, se fut établir à Cabanes en Lampourda dont tenoit le cabaret et n’estoit cogneu dans cette frontière que sous le nom de l’hoste de Cabanes. Il a eu depuis ce temps-là un fort grand commerce en Roussillon, allant souvent du costé d ‘llle ou il a un frère et d ‘autres parents, et nozant passer par le grand chemin il prennoit toujours ceux de la montagne. . . ”

Selon des informateurs, le principal motif des voyages de Colomer était de s’informer de l’état de nos affaires “. Aussi Dubruelh le faisait-il guetter depuis plusieurs mois. En février, il a failli l’attraper, mais la précipitation du batlle de Riunoguers a tout gâté, et Colomer a pu s’enfuir, abandonnant sur place sa mule et une provision de haricots. Mais un piège tendu avec la complicité du batlle de Les llles permet enfin d’arrêter notre tailleur-cabaretier. Toutefois, Dubruelh met en garde la justice contre une condamnation hâtive et trop cruelle :

” Vous sçavez mieux que moy que les soubçons qu’on peut avoir qu’un omme fait le metier d’espion ne sont pas aisés à prouver en justice, surtout quand la preuve se doit tirer des pais ennemis ; il se peut mesme que cet homme ne nous faisoit pas grand mal par là et que ne pouvant plus rester en Roussillon depuis qu’il en soit rompu les prisons, il se servoit du pretexte de quelques mechantes nouvelles pour obliger les Espagnols à favoriser un commerce qu ‘il ne faisoit peut-être que dans la seule intention d ‘entretenir sa famille qui est nombreuse et misérable… ”

Interrogé dès le 22 mars, Joan Colomer explique les raisons de son voyage en France: le dimanche du Carnaval, il est allé à la Sta Coloma de les Illes, dans l’intention d’acheter des haricots. Pour cela, il est allé voir un parent, Jaume Bon Mosso, auquel il a donné de l’argent afin qu’il achète à Ille les fameuses ” mongetes “, en tout trois mesures. Une fois l’opération terminée, Colomer aurait pris le chemin du retour, sans s’occuper le moins du monde de problèmes militaires ou autres. Quant à ses autres voyages, peu nombreux selon l’accusé, ils étaient motivés par le souci de surveiller une vigne qu’il possède Saint-Michel de Llotes et qu’il a louée à un nommé Lavall. Dans ces cas-là, il logeait chez son frère Joan Antoni, à Saint-Michel.

Aussitôt, Jaume Bon Mosso et Joan Antoni Colomer sont arrêtés. Au cours de leur interrogatoire, ils nient toute relation avec ” I ‘hoste de Cabanes “, qu’ils affirment ne plus avoir vu depuis plusieurs années. Précisons que ” Bon Mosso ” est un surnom pour désigner un certain Jaume Bernadach, habitant du mas del Bon Mosso, c’est-à-dire l’ancien hameau de Montoriol de les Illes, près de Ste Colombe. On retrouve le même personnage en 1691, impliqué dans une affaire de contrebande de sel qui le force à prendre la fuite.

Toujours est-il que les alibis de Joan Colomer s’effondrent, même si nous sommes pour notre part persuadés qu’il était bien en relations avec Jaume Bernadach. Mais l’affaire est sans doute trop grave pour que ce dernier prenne le risque d’avouer une éventuelle complicité. Circonstance aggravante pour Colomer, on a trouvé sur lui un pistolet chargé. D’où la décision prise par le Conseil Souverain de le soumettre à la terrible ” question “.

TORTURE ET CONDAMNATION

Voilà donc notre homme conduit le 21 avril dans la chambre des tortures du Castillet, qui s’appelle ” I’Obra Nova “. On le place sur la sellette, siège de bois sur lequel on faisait subir aux accusés un dernier interrogatoire avant de commencer les tortures. Puis, une fois que Colomer a nié à nouveau, on fait venir le bourreau ainsi qu’un chirurgien chargé de surveiller l’état de l’accusé aux diverses étapes de ses souffrances. La question obéit à un rituel bien établi, et se compose de dix-huit étapes, soit six tourments que l’on fait subir trois fois consécutives à la victime. A chaque étape, on lui demande d’avouer, et devant son refus on passe à l’étape suivante.

La première souffrance est celle des brodequins, en catalan ” llinyetes “. Il s’agit de quatre pièces de bois formant une boîte et serrées à volonté, au moyen de cordes, sur les jambes du patient, dont on froissait les ligaments et les malléoles jusqu’à les fendre. Après la première épreuve des ” llinyetes “, Colomer s’écrie: ” Mare de Deu, Misericordia a un pobre innocent! “.

On fait donc subir trois fois les brodequins à Colomer, puis on passe aux ” munyecas “, un supplice dont nous n’avons pu trouver la traduction exacte. Peut-être s’agit-il des petits os enfilés. Nouveau tourment, celui de ” l’elevació “, en français l’estrapade. Le patient est lié, les mains jointes derrière le dos, par une corde à une poutre dont on le laisse retomber brusquement dans le vide. Cette opération sera répétée en tout à neuf reprises. D’abord, on la pratique sur Colomer sans aucun poids. Puis on place à ses pieds un poids d’un demi-quintal, soit un peu plus de 20 kilos. Enfin, et toujours à trois reprises, on pratique l’estrapade avec un poids d’un quintal, soit 41 kilos. Cette répétition de chutes entraînait bien sûr la dislocation des membres.

La dernière réjouissance prévue est celle du ” potró “, en français le chevalet. Ce terrible instrument de torture était composé d’une pièce de bois en forme de prisme reposant sur quatre pieds. On y asseyait le patient, dont le corps était lié et fixé dans un état de complète immobilité. L’extrémité des cordes qui attachaient les membres était fixée à un cric dont la manœuvre tendait les cordes graduellement et disloquait, en les déchirant, les membres de la victime. A la fin de ce tourment, Colomer s’évanouit, après avoir prononcé les paroles suivantes: ” Jesus, Jesus, so mort “.

Après avoir une nouvelle fois interrogé sur la sellette, Joan Colomer sera jugé le 30 avril 1689, et condamné ” à servir de forçat dans les galleres royales à perpétuité “. Sans doute n’avait-on pas assez de preuves pour le condamner à mort. Pour notre part, il nous semble que le malheureux Colomer ne devait pas être un bien gros poisson. Il fait partie de ces nombreux paysans ou petits artisans catalans qui utilisent les voies de l’illégalité pour gagner quelques sous, et passent indifféremment du trafic de sel ou d’autres marchandises prohibées à la collecte de petits renseignements. La malchance de Colomer, c’est sans doute d’avoir été arrêté à deux moments où les tensions politiques et militaires invitaient à la fermeté envers des gens que chacun connaissait bien et dont on tolérait plus ou moins les activités.

Source : Archives départementales des P-O, 2B.1741

Les histoires qui font l’Histoire