Le mariage et la raison :

les traditions se perdent

La société d’Ancien Régime connaissait toute une série d’interdits qu’on a parfois du mal à concevoir aujourd’hui, mais qui semblaient alors indispensables au maintien de l’équilibre social. Cependant, au XVIIIe siècle, on assiste à la remise en question de tous ces interdits, dont certains n’avaient d’ailleurs jamais fait vraiment l’unanimité. J’avais évoqué dans un précédent article les problèmes du divorce. C’est d’abord du mariage qu’il sera ici question.

Le mariage de Jean Gely

La société monarchique française s’était efforcée de codifier les règles du mariage, qui devait unir non des individus, mais des familles. Nous avons tous en mémoire les nombreuses comédies de Molière dans lesquelles un jeune couple d’amoureux se heurte à l’hostilité maniaque et excentrique du chef de famille. Ce que nous oublions trop souvent, c’est que ce type de situation correspondait à une réalité sociale dont l’amour était effectivement exclu a priori.

Le droit canonique n’était pourtant pas très à cheval sur les principes, et pour lui le mariage était simplement l’union de deux êtres, dont le prêtre se contentait d’être le témoin. Ainsi, le mariage entre mineurs ne lui posait aucun problème. Mais le droit monarchique avait fini par lui imposer des règles beaucoup plus strictes : le consentement des parents était indispensable pour les garçons de moins de 30 ans et pour les filles des moins de 25. Passé cet âge, on tolérait que les mariés se passent du consentement paternel, à condition toutefois d’avoir fait aux parents des “sommations respectueuses “. Les époux ayant passé outre étaient passibles du crime de rapt et perdaient de toute façon leur droit successoral. Quant aux prêtres, on pouvait les poursuivre pour complicité. A la Révolution, l’âge de majorité civile fut abaissé à 21 ans pour tous, mais le Code civil napoléonien rétablit la majorité à 25 ans pour les garçons (21 pour les filles).

L’histoire de Jean Gély se passe en 1719: il est alors âgé de 28 ans et fréquente assidûment Anne-Marie Sabater, une jeune fille du même âge avec laquelle il souhaite se marier. Mais Etienne Gély, un assez riche pagès illois, ne l’entend pas de cette oreille et il l’a fait savoir fermement à son fils. Comme celui-ci a continué à fréquenter Anne-Marie Sabater et à parler de mariage avec insistance, il l’a tout bonnement fait emprisonner pour désobéissance à la volonté parternelle. Le 4 juillet 1719, Jean Gély est libéré, mais son élargissement s’accompagne de “tres expresses inhibitions et deffenses de frequenter directement ny indirectement la dite Anne-Marie Sabater et de contracter mariage avec elle ny aucune autre sans le consentement de son pere, et aur parens de la ditte Sabater et à tous autres de leur donner aucune ayde ou secours pour cela.”

Les deux tourtereaux ont compris qu’il leur serait impossible de se marier en pays catalan mais n’en sont pas pour autant découragés. Ils disposent d’un appui efficace en la personne d’Etienne Sabater, frère et tuteur de la jeune fille, qui va mettre au point un stratagème simple et imparable. Dans un premier temps, Jean Gély quitte la ville, pour une destination qui semble ne pas inquiéter son père. Quelques jours plus tard, ce sont les Sabater qui s’en vont, accompagnés d’un paysan du nom de Jean Clavet. Tout ce petit monde se retrouve à Avignon. Là on se rend à l’église Saint-Pierre, où l’on trouve un curé qui accepte sans problème de marier les jeunes gens.

Cela se passait au mois d’août. En septembre, Jean Gély et sa nouvelle épouse sont revenus à Ille, où ils vivent chez les Sabater, dans une maison située sur l’actuelle place de la mairie. On imagine aisément la fureur du père, ridiculisé au vu et au su de la population tout entière. Aussitôt, il porte plainte auprès du Conseil souverain du Roussillon, dont la sentence a été bafouée par ce mariage interdit. Une enquête est ouverte, mais comment casser un mariage qui a été béni par un prêtre et officialisé par lui ? On ne peut que blâmer Jean Gély pour son impertinence et laisser le père remâcher sa rancoeur en se disant que vraiment les traditions se perdent ! (1)

Et en plus il travaille le dimanche !

Nous retrouvons Jean Gély six ans plus tard, toujours en compagnie de son épouse et sous la protection de son beau-frère Etienne Sabater. Nous sommes en juillet 1725, en pleine période de moisson. Les agriculteurs le savent bien, quand le moment de récolter est arrivé, il n’est pas question de lambiner. Gély a beaucoup de blé à renter, mais c’est dimanche, et les nombreuses criées seigneuriales, entérinées par un arrêt de la cour en date du 14 août 1722, l’on souvent rappelé : il est formellement interdit de travailler le dimanche sous peine de fortes amendes. Qu’à cela ne tienne : Jean et Anne-Marie, accompagnés de trois brassiers (ouvriers agricoles), vont à leur aire, et chargent de blé trois montures.

Lorsqu’ils arrivent sur la grand-place de la ville, deux hommes sont là pour les attendre et pour leur infliger une amende de dix livres : le sous-batlle* Joseph Mausanch et le sergent Jean Català. Bien entendu Gély refuse de payer, et Català fait mine de mettre la main sur une des montures pour la saisir. Geste maladroit s’il en est, puisque aussitôt Jean Gély se précipite sur lui et l’assomme à coups de poings, pendant que la douce Anne-Marie a saisi une grosse pierre et s’apprête à la jeter sur Mausanch.

Les deux hommes battent en retraite mais sont décidés à dresser procès-verbal de l’agression dont ils viennent d’être victimes. Pour cela ils se rendent à l’étude du notaire-greffier Illes. Là encore, ils auraient mieux fait de s’abstenir. Ils sont à peine entrés qu’arrive, telle une tempête, Etienne Sabater qui déclare en guise de préambule que son beau-frère Gély a été bien trop gentil et que s’il avait été sur les lieux cela ne se serait pas passé comme ça. Joignant le geste à la parole, il saisit Mausanch par les cheveux et lui donne plusieurs coups de bâton. Puis, pour bien marquer que l’autorité d’un vulgaire sous-batlle compte peu en regard de son titre de bourgeois-honoré de Perpignan, il prend la verge de Mausanch (il s’agit bien sûr du bâton insigne de sa fonction) et la brise sur le rebord d’ardoise de la fenêtre du notaire.

A la suite de cet incident mémorable, Sabater prendra la fuite, en attendant sans doute que les choses se tassent. Par contre, Jean et Anne-Marie Gély seront emprisonnés. Nous ne connaissons pas la suite judiciaire de l’histoire. Mais, du fond de sa prison, Jean Gély envoie supplique sur supplique, précisant notamment qu’il ne voit pas quel mal il y a à rentrer du blé le dimanche, puisque le curé en fait de même pour ses propres récoltes.

Décidément, les traditions se perdaient en ce début du XVIIIe siècle, et cela ne fera que s’aggraver par la suite…

*Sous-batlle : officier seigneurial qui, dans certaines communes, était chargé des problèmes de police.

Sources : Archives départementales des P-O, 2B. 1836 et 1856.

Les histoires qui font l’Histoire