LA DIFFICULTÉ DE TROMPER SA FEMME

au XVIIe siècle

Notre histoire commence à Ille-sur-Tet, en 1677. Cette année-là, Catherina Borrell se présente devant Jaume Bruguera, juge ordinaire de la cour de la vicomté et ville d’llle, afin de porter plainte contre son mari Pere Francesch Borrell, coupable d’avoir voulu l’assassiner. L’homme, âgé d’environ 35 ans, est apothicaire et entretient depuis de nombreux mois une liaison avec Anna Conill, veuve d’un chirurgien illois. Ce serait pour échapper aux reproches de sa femme et aux poursuites de la justice que Borrell aurait envisagé son acte criminel. Nous avons emprunté le détail des faits à un épais dossier conservé aux Archives départementales des P.O. (2B. 1740).

Un crime prémédité ?

La liaison entre Pere-Francesch Borrell et Anna Conill était connue de tous, puisque la justice avait déjà eu l’occasion d’intervenir, ainsi que le rappelle Joseph Albert, batlle de la ville : une nuit, accompagné du sous-batlle, il était venu à deux heures du matin frapper à la porte d’Anna Conill. Après avoir insisté longuement, il avait trouvé dans la maison les deux amants, « en camisa y molt turbats ». Tous deux avaient été emprisonnés et Borrell était resté enfermé vingt jours dans les geôles illoises. Cela ne les avait pas empêchés de recommencer.

Bien entendu, la situation était devenue difficilement supportable dans la maison Borrell. Devant les fréquents reproches de sa femme, Borrell multipliait les injures et les sévices. Si l’on en croit la plaignante, il n’hésitait pas à la frapper, saisissant « moltes y diferents ocasions de maltratarme y baterme a colps de punys, bofetades… ». Quant aux injures, les plus fréquentes étaient celles de « pandarda » et de « desvergunyada ». Une fois, Borrell était allé plus loin : il avait enfermé son épouse dans sa chambre, lui interdisant de sortir et même d’aller à la fenêtre, et ce pendant deux mois. Il avait fallu l’intervention de nombreux voisins pour qu’il se décidât enfin à la laisser sortir. Auparavant, il lui avait donné quelques marques supplémentaires de tendresse en lui cassant un balai sur la tête :

« Amb una escombra de bruch me donà y pegà tants colps fins que lo escombra se rompé a trossos ». (avec un balai de bruyère, il me donna tant de coups que le balai se rompit en morceaux)

A la fin du mois de mars, la situation s’aggrave encore : alors que Catherina Borrell est allée à l’église de la Rodona « per guanyar la Indulgencia », son mari se livre à des pratiques assez bizarres : il éloigne la domestique, pénetre dans la chambre commune, va vers le lit et dépose une sorte de poudre à la place où sa femme a coutume de dormir :

« Demig en avall al andret ahont jo ascotumo dormir, y posà suplimat molt pulverizat y ab molta abundancia ». (il mit en abondance un sublimé réduit en fine poussière à l’endroit où j’ai l’habitude de dormir)

Pour Catherina Borrell, pas de doute, son mari a voulu lui jeter un sortilège destiné peut-être à la tuer. Un mois plus tard, nouvelle tentative : il fait chaud, et Borrell a demandé à son épouse d’aller lui remplir une carafe d’eau rafraîchie avec de la glace. Il a bu, puis est monté à l’étage en disant à Catherina qu’il restait encore de l’eau dans la carafe et qu’elle pouvait en boire. C’est ce qu’elle fait, mais une gorgée lui suffit pour s’apercevoir que le liquide, très salé, la brûle comme du feu :

« Begui de la aigua de dit garrafo y al primer glop trobi que dita aigua era calenta com un foch… era aigua fort y dit mon marit li havie posada per acabarme. » (Je bus de l’eau de la carafe et à la première gorgée je la trouvai brûlant comme du feu, c’était de l’eau-forte, et mon mari l’avait mise pour me tuer)

Aussitôt elle remonte à l’appartement boire de l’huile, et accuse son mari d’avoir voulu la tuer, prenant à témoin un nommé Vilanova, organiste de l’église. Elle ameute le quartier, fait venir chez elle le notaire Thomas Comes et le médecin Francesch Respaud. Ce dernier force le mari à lui donner la carafe, qu’il avait enfermée dans un coffre, puis goûte le liquide de la langue. « Ay Mare de Deu ! », s’écrie-t-il, persuadé lui aussi que le liquide est de l’aigua fort, autrement dit de l’acide nitrique mélangé à de l’eau. Il donne les premiers soins à la victime présumée, lui ordonne de prendre un vomitif. Pendant ce temps, le mari a jeté le contenu de la carafe, détruisant ainsi la preuve qui aurait pu le confondre.

Apothicaire ou sorcier ?

Que s’est-il passé par la suite ? D’abord Catherina s’est réfugiée chez sa sœur Anna Maria, épouse du menuisier Esteve Andreu. Puis son mari a été arrêté, interrogé et sans doute jugé, le dossier comporte des lacunes à ce sujet. Une perquisition à son domicile a permis de recueillir quelques objets qui laissent penser que notre apothicaire pourrait bien être un peu sorcier. On a trouvé notamment une boîte ronde en bois contenant les os d’un petit animal : « una cuixa, una espalla y altres ossos petits de color vert de un animal que no sab qual es ».

On a trouvé aussi une poupée de cire jaune (« una patota »), dans laquelle étaient plantées des aiguilles. On comprend mieux que notre homme ait pu mettre dans le lit de son épouse une mystérieuse poudre aux pouvoirs maléfiques comme il en existait tant à cette époque. A noter aussi que Borrell possédait quelques pièces de fausse monnaie, preuve que ses activités étaient pour le moins troubles.

Un amour impossible

Malgré tout, il semble ne pas être resté longtemps en prison. Pendant quelque temps, il retrouve le « calme » de la vie familiale, sa concubine ayant été chassée d’llle par les autorités judiciaires. Mais hien vite les deux amants vont se retrouver et commencer une vie errante qui les mène en Conflent et en Vallespir, puis en Catalogne sud, à Llansa, où ils vivent comme mari et femme et ouvrent même une boutique d’apothicaire. Une nouvelle fois découverts, ils doivent se séparer encore : Borrell rentre à Ille, Anna Conill va à Perpignan, où elle vit avec sa fille Theresa dans une maison proche de l’église Saint-Jacques.

On devine que Borrell ne tarde pas à lui faire des visites de plus en plus fréquentes et que, pour leur malheur, tous deux sont à nouveau découverts : cela se passe en 1686, alors que leur liaison dure depuis au moins une bonne dizaine d’années. Mais on ne badine pas avec le délit d’adultère, et Borrell se retrouve en prison. Il est longuement interrogé, on reprend contre lui les diverses charges qui pesaient en 1677, notamment les crimes de sorcellerie et d’empoisonnement. Son procès se déroule en février 1687. Le procureur général requiert contre lui dix ans de galères, mais le verdict est finalement plus clément : un an de bannissement de Perpignan et les dépens. C’est la malheureuse Anna Conill qui subira en fait la plus dure punition.

Dès son arrestation, elle est conduite à la « maison des repenties », sorte de prison pour les femmes de mauvaise vie. L’établissement se situait au coin de la rue de l’Argenterie et de la Place Rigaud; il était dirigé par une religieux appelé « le Père des Repenties » et comportait une quarantaine de places au XVIIe siècle. Sa mission était officiellement d’héberger des femmes publiques désireuses d’abandonner leur coupable commerce, mais on s’aperçoit avec l’épisode d’Anna Conill qu’il s’agissait en fait d’une véritable prison dont il était impossible de sortir sans autorisation judiciaire.

Ce que l’on reproche à la malheureuse, outre sa liaison avec Borrell, c’est de mal élever sa fille et de l’avoir paraît-il forcée à aller plusieurs fois dans une maison tenue par une « maquerelle ». A partir de 1687, Anna Conill multiplie les requêtes pour être libérée de la « casa de les Repenedides ». Mais rien n’y fait, les autorités demeurent inflexibles. Sa fille Theresa vient à son secours, arguant du fait qu’elle ne pourra trouver un époux si celui-ci sait que sa mère se trouve dans une pareille maison. Elle a d’ailleurs trouvé un fiancé, et c’est lui qui fera finalement pencher la balance, en juillet 1689 : Pere Feliu, menuisier à Corbère, fait la même requête et obtient satisfaction le 21 juillet. Anna Conill est élargie, mais elle devra verser à la maison des Repenties la somme de 60 livres de France : 15 livres tout de suite, et les 45 autres sous trois ans.

Ainsi s’achèvent les malheurs judiciaires de nos deux amants, dont on ne sait s’ils se sont revus par la suite. Leur aventure nous permet de mieux comprendre comment réagissait la société face au problème de l’adultère, en cette fin de XVIIe siècle. On remarque notamment l’efficacité et la ténacité du système répressif, qui retrouve Anna et Pere Francesch partout où ils pensent enfin s’être mis à l’abri. Cette sévérité est l’une des conséquences du Concile de Trente et de la Contre-Réforme, qui ont renforcé la lutte contre l’adultère et le concubinage. Rappelons que le divorce n’existe pas, et que seule la mort d’un des époux peut permettre un éventuel remariage. Il faudra attendre 1792 pour que soit institué le divorce, supprimé ensuite sous la Restauration et rétabli en 1844.

Outre le poids de la religion, on constate aussi l’injustice envers les femmes, qui dans ce genre de délits ont toujours le mauvais rôle. Songeons que, dans notre affaire, c’est Anna Conill qui subit le plus durement les conséquences judiciaires de sa liaison avec Borrell : dans un premier temps, c’est elle qui est bannie d’Ille, et qui doit mener une vie d’errance en Conflent, où elle aurait vécu quelque temps au milieu des bergers, subissant leurs hommages. A Perpignan enfin, c’est elle qui reste enfermée trois ans dans la Maison des Repenties, alors que son amant écope de la peine la plus légère, malgré les lourdes présomptions qui pèsent sur lui. Et pourtant la malheureuse est veuve, tandis que son amant est marié. C’est bien la preuve que, dans ce domaine, il y avait deux poids et deux mesures, et que, là où l’homme était excusable, la femme, créature trompeuse par nature, devait être traitée avec la plus extrême fermeté. Il a fallu bien du temps pour que cette mentalité misogyne évolue peu à peu.

Les histoires qui font l’Histoire