1907 : la révolte des vignerons

De la mévente à la révolte

1 : Les raisons profondes de la crise

3 : Le meeting de Perpignan

2 : De la mévente à la révolte

4 : De la violence à l’apaisement

L’année 1903 avait fait naître de grands espoirs chez les vignerons. En stagnation depuis trois ou quatre ans, le prix moyen de l’hectolitre venait de remonter fortement pour atteindre presque 26 francs. Mais très vite, il faudra déchanter: dès 1904, le cour moyen descend sous les 12 francs, et il ne remontera plus jusqu’en 1907, année où il descend même à 10 francs. Après avoir cru à un accident, les viticulteurs comprennent que l’ère des profits est terminée, et qu’ils n’arrivent même plus à compenser l’argent investi dans la production. Les plus gros tiennent le coup, les petits sont pratiquement ruinés. C’est l’incompréhension, puis le désespoir, puis enfin la colère contre l’état, jugé principal responsable de cette immense faillite.

FRAUDE OU SURPRODUCTION ?

Beaucoup des éléments que nous avons développés plus haut expliquent en partie la chute des cours, mais ne suffisent pas à expliquer le maintien pendant plus de quatre ans des prix à un niveau aussi bas. Selon qu’on s’adresse au gouvernement ou aux divers porte-parole des viticulteurs, les explications sont opposées. Pour le ministre des Finances Caillaux, interpellé en février 1907 à la Chambre des Députés par Emmanuel Brousse (député des P.-O.), pas de problèmes: les Pyrénées-Orientales produisent trop de ce qu’on appelle “des gros vins”, c’est-à dire des vins d’un degré élevé utilisés pour couper les vins trop faibles originaires des autres régions de France. Ainsi déclare-t-il:

“Sans doute, il faut réprimer la fraude et le Gouvernement ne manquera pas à son devoir, mais il faut essayer d’épurer et d ‘alléger la production en la débarrassant, pour partie, des gros vins qui encombrent le marché”

Certes il y a du vrai dans les propos du ministre, et en particulier on pourra reprocher aux viticulteurs du Midi de n’avoir pas fait grand-chose pour améliorer la qualité de leurs produits. On l’a vu, dans le souci de recontituer le vignoble le plus rapidement possible après l’épisode phylloxérique, on a privilégié le rendement par rapport à la qualité. On n’a pas songé à mettre en valeur les qualités propres de nos vins, on s’est dit que le degré alcoolique suffirait à assumer l’écoulement des produits. Pour cela, on a fait rétablir un certain protectionnisme en frappant de droits élevés les gros vins d’Espagne et d’Italie, mais on n’a pas pensé que l’Algérie pourrait facilement jouer le même rôle, en bénéficiant de prix à la production et de frais de transports beaucoup plus réduits. Un dixième des vins écoulés en France entre 1901 et 1907 viennent de l’importation, la plupart étant originaires d’Algérie.

Plutôt que de surproduction, il serait sans doute préférable de parler de mauvaise adaptation au marché. Car le vin est un produit très demandé. “Boisson hygiénique”, il est jugé indispensable aux travailleurs manuels, auxquels il apporte un supplément d’énergie. Au début du XXe siècle, la consommation annuelle par habitant est supérieure à 120 litres. Il y a bien la concurrence du cidre, comme l’ont dit certains qui ont remarqué que les mauvaises années vinicoles correspondaient à de fortes récoltes de cidre. Mais cela ne suffit pas à contrecarrer la diffusion du vin sur l’ensemble du territoire .

Mais tous ces arguments ne tiennent guère après la récolte de 1906. Cette fois-ci, plus question de parler de surproduction, puisque l’on a produit 760 000 hectolitres de moins que l’année précédente dans les P.-O. Le vignoble a souffert de gelées dont les vignerons se sont dit qu’elles auraient au moins l’avantage de faire remonter les prix. Mais lorsque les courtiers viennent proposer leurs prix, rien n’a changé, c’est même pire qu’avant : 9 francs pour les vins de 11°, 12 francs pour ceux de 13°. Le prix moyen se situe à moins de dix francs. Il y a donc bien une autre explication à la mévente des vins du Midi, et ce ne peut être que la fraude.

Il est vrai que la fraude est partout présente et bénéficie de larges complaisances de la part des autorités, que certains ont même été jusqu’à accuser d’organiser et d’encourager toutes sortes de manœuvres illégales ou légales consistant à casser le marché du vin. Tous les moyens sont bons: mouillage (addition d’eau aux vins forts), vinage (addition d’alcool aux vins faibles, aux piquettes), chaptalisation (importants ajouts de sucre), confection de vin à partir de raisins secs. On fabriquait même du vin sans raisin que les Parisiens achetaient sans sourciller et qui était fait d’un savant melange d’eau, de tannin, de glucose, d’alcool, de crème de tartre et d’extraits divers. Un article du journal “Le Socialiste des Pyrénées-Orientales” en janvier 1906 donne quelques exemples assez évocateurs des diverses fraudes commises avec la bénédiction des services douaniers:

Voici d ‘abord une “cuvée spéciale” expédiée en 1904 par un négociant du Bitterois dans un wagon foudre de 150 hectolitres:

– vin naturel: 3 demi-muids

– vin artificiel de sucre: 8 demi-muids

– vin de rebut ou de lies: 11 demi-muids – eau de puits, acides divers: 3 demi-muids

Autre exemple, celui d’un vin saisi chez un marchand en gros parce qu’impropre à la consommation et que l’on revend aux enchères au lieu de le détruire ! L’auteur de l’article nous donne aussi la recette la plus courante pour produire du vin de sucre titrant à huit degrés:

– eau: 100 litres, chauffée à 30-35°

– sucre: 10 kilos

– lies de vin: 80 grammes que l’on peurt rem placer par des levures!)

– glycérine: 50 grammes

– tannin: 15 grammes

– colorants artificiels ou bois de sureau

Le sucre est le principal accusé, et l’on va même jusqu’à accuser le gouvernement de refuser toute nouvelle règlementation sous la pression des gros betteraviers du nord de la France, dont l’industrie est devenue très prospère tout au long du XlXe siècle.

Fraude, surproduction, importations, mauvais choix économique, impuissance des producteurs face aux négociants et aux propriétaires de grands domaines: autant de raisons qui s’ajoutent pour expliquer la ruine de la viticulture méridionale et poussent les uns et les autres à s’unir pour manifester leur colère, pour essayer de s’en sortir s’il en est encore temps.

LE DEBUT DE LA LUTTE ET LES REACTIONS POLITIQUES

Nous l’avons dit au début, le mouvement dans le département part de Baixas avec, en février 1907 deux décisions importantes: d’une part la création d’une coopérative “socialiste” intitulée “Les Prolé taires Vignerons de Baixas”. D’autre part, le mot d’ordre de grève de l’impôt lancé par les Baixanenc et leur maire Tarrius. Cette lutte coïncide avec celle des Audois d’Argelliers et leur leader Marcellin Albert, qui va prendre la tête d’un mouvement qui fait tache d’huile, même s’il embarrasse de nombreux politiciens.

Depuis 1899, la France était gouvernée par le bloc des gauches, soudés autour des radicaux; mais de nombreuses grèves ouvrières ont rompu cette alliance, entraînant les socialistes dans l’opposition à partir de 1906. Ce qui gêne beaucoup le gouvernement dans les premières manifestations viticoles, c’est de les voir soutenues sans réserve par l’opposition de droite, notamment les royalistes; c’est de voir aussi qu’elles regroupaient des gens d’intérêts aussi divers que les ouvriers agricoles et les grands propriétaires, bref qu’elles échappent à la distinction déjà traditionnelle entre la gauche et la droite. Même gêne chez les socialistes (où ne se sont pas encore opérés les clivages qui, à l’issue de la guerre de 1914-18 et de la révolution russe, donneront naissance au parti communiste): le journal “Le Socialiste des P.-O.” ne parle que rarement du mouvement, et lui adresse parfois des critiques; il n’aime pas du tout les coopératives, et s’il ne peut pas attaquer directement celle de Baixas qui s’est proclamée socialiste, il s’en prend à plusieurs reprises à une coopérative de l’Aude, à laquelle il reproche de s’accommoder du capitalisme. Et s’il évoque les débats parlementaires suscités par la question viticole, c’est pour ironiser sur les discours d’Emmanuel Brousse, auquel il reproche d’employer des arguments révolutionnaires qui ne devraient pas se trouver dans le bouche d’un député bourgeois ! Certes, l’attitude des socialistes des P. O. n’est pas aussi hostile au mouvement que dans le Gard, mais elle est loin de l’engagement montré au même moment par les socialistes de l’Aude, en particulier ceux de la région narbonnaise.

Pour leur part, les royalistes, qui ne rêvent que de revanche depuis les lois anticléricales des années précédentes, suivent avec espoir le développement des choses. Pour “L’Eclair”, journal royaliste de Montpellier, “les populations du Midi commencent à comprendre que la république n’est qu’un leurre et, en fait de fraude, laplus monstrueuse des falsifications.” Même son de cloche avec “le Roussillon” autre journal royaliste, qui voit là “le début d’une période de régence populaire.”

Les spécialistes pensent que c’est d’ailleurs sous l’impulsion de la droite et des grands propriétaires que le thème de la fraude a été mis ainsi en valeur, laissant dans l’ombre les autres causes du malaise viticole. Mais qu’importe au comité d’Argelliers : que les uns ou les autres soutiennent ou non leur lutte, celle-ci va se développer, entraînant une foule de plus en plus nombreuse. Ils n’étaient qu’un millier au premier meeting de Coursan, le dimanche 14 avril, ils sont 10 000 le dimanche suivant, à Capestang, 30 000 à Lézignan le 28 avril et 80 000 à Narbonne le 5 mai, pour un meeting qui réunit pour la première fois les communes de l’Aude, de l’Hérault et des Pyrénées-Orientales.

Et ce n’est pas fini : le 12 mai ils se retrouvent à 150 000 à Béziers; ils sont 180 000 à Perpignan le 19, 250 000 à Carcassonne le 26. Le mouvement a enfin gagné le Gard, et ils sont 300 000 à Nîmes le 2 juin. Enfin l’apothéose, de 500 000 à 800 000 personnes à Montpellier, le 9 juin.

Les histoires qui font l’Histoire