1907 : la révolte des vignerons

Le meeting de Perpignan

1 : Les raisons profondes de la crise

3 : Le meeting de Perpignan

2 : De la mévente à la révolte

4 : De la violence à l’apaisement

Le 19 mai 1907 est un grand jour pour Perpignan, qui accueille le quatrième des grands meetings, après ceux de Lézignan, Narbonne et Béziers. Les manifestants de l’Aude et de l’Hérault sont maintenant bien rôdés, et la plupart d’entre eux sont venus par trains spéciaux: ils sont 57 000 de l’Aude, représentant 53 communes, et 48 000 de l’Hérault, représentant 37 communes. Il y a également des délégations du Lot-et-Garonne, de la Dordogne, du Var et de la Charente. Pour les Pyrénées-Orientales, on a recensé exactement 76 652 manifestants appartenant à 84 communes.

Chaque commune défile derrière des pancartes ou des bannières dont la plupart condamnent la fraude. Certains, plus imaginatifs, ont réalisé de véritables allégories, des sortes de chefs-d’œuvre d’un nouvel art populaire. En voici quelques-unes dont nous avons emprunté la description à l’ouvrage “Au Pays des Gueux”, écrit dès 1907 par César Boyer et J. Payret, l’un des plus précieeux témoignages sur les événements de ce printemps chaud.

La commune de Fitou promène une pancarte qui représente d’un côté un gros fraudeur ventru et cossu, de l’autre un petit fraudeur hâve et dépenaillé. Au-dessus du gros fraudeur, on lit ces vers écrits au vitriol :

En vendant du jus de la Seine

Coloré avec du poison

J’ai réussi sans nulle peine

A ramasser des millions.

Me créant un nom authentique

En ma qualité de fraudeur

Pour récompenser ma tactique

L’on m’a remis la Croix d’Honneur.

En dessous du petit fraudeur, ces quelques mots:

“J’avais vendu quarante sous d’allumettes pour procurer du pain à mes enfants. Cela m ‘a valu 300 francs d’amende et six mois de prison !”

Le pain est un des thèmes préférés des illustrateurs, à l’image de ceux de Peyriac-sur-Mer, qui ont dessiné l’intérieur d’une boulangerie où un viticulteur vient d’entrer pour demander du pain. Mais la boulangère répond avec un geste autoritaire: “Pas d’argent, pas de pain”. Saint-Genis-le-Bas (Hérault) a choisi le thème, lui aussi très prisé, du vigneron qui menace de sa fourche le percepteur alors que celui-ci veut faire saisir ses meubles. La légende précise: “Plus d’impôt si la misère ne cesse”

Les manifestants roussillonnais ont pour leur part multiplié les branche de pin et d’amandier, destinées à rappeler les propos tenus quelques jours auparavant par le préfet du département: “Mais enfin, jusques à quand les viticulteurs s ‘entêteront ils à ne pas arracher leurs vignes ? Qu ‘ils plantent des pins et des amandiers ! ” Les commerçants perpignanais ont dépouillé un pin au square des Platanes et chacun porte une petite branche à sa boutonnière. Les gens de Thuir brandissent une fourche aux branches garnies de pin et d’amandier.

Il serait fastidieux d’énumérer les slogans brandis par chacune des 84 communes du département. Retenons cependant quelques-uns des plus éloquents: Rivesaltes, qui a réuni 3000 manifestants, présente une immense pancarte montrant un tonneau écrasé par un gigantesque pain de sucre ; également quelques inscriptions en catalan, dans une orthographe qui n’a bien sûr rien de normatif :

– Lou gat mostre pas las oungles finse qu’en ten pas manasté.

– Fem mes badalls que routs.

Cases-de-Pena a rédigé son texte en français: “La France est bien belle mais la faim est cruelle, on leur fera voir si c’est du battage ; c’est pas des pins que l’on demande, c’est du pain qu ‘il nous faut.”

Opoul a mélangé français et catalan: “Viticulteurs, restons unis. Cargols sensa pas es de mal mastaga.”

A Caramany, on s’est contenté d’écrire avec humour: “La faim justifie les moyens”.

Saint-Estève a dessiné une guillotine avec la mention “Tous y passeront; vivre en travaillant ou mourir en combattant; la France s’arrête-t-elle ou commence la vigne ?”.

La pancarte de Palau-del-Vidre est également très remarquée, avec l’inscription “La fam treou lou lloup d’al bosc”.

Sant-André a dessiné une énorme betterave avec en dessous ces mots: “Voila l’ennemi. Balayons les fraudeurs et leurs complices !”

Après avoir défilé calmement dans les rues de Perpignan, on revient à la Promenade des Platanes, pour y écouter les discours des nombreux orateurs. Puis c’est le retour. On se donne rendez-vous pour le dimanche suivant à Carcassonne, et chacun rentre, qui à pied, qui en charrette, tandis que les Héraultais et la Audois assiègent calmement les wagons à bestiaux qui les ramèneront chez eux. L’atmosphère a toujours été bon enfant, les autorités municipales ont participé au meeting, l’armée ne s’est pas montrée. Qui aurait pu croire qu’un mois plus tard une manifestation presque identique tournerait au massacre ?

Les histoires qui font l’Histoire