1907 : la révolte des vignerons

De la violence à l’apaisement

1 : Les raisons profondes de la crise

3 : Le meeting de Perpignan

2 : De la mévente à la révolte

4 : De la violence à l’apaisement

La grande manifestation de Montpellier incite les dirigeants du mouvement vigneron à durcir l’action, d’autant que la fameuse loi Caillaux, qui devrait réprimer la fraude, n’est toujours pas votée et que le gouvernement fait la sourde oreille devant une lutte qui lui paraît essentiellement politique. Il est vrai que les royalistes se déchaînent de plus belle et que la plupart des socialistes se sont enfin ralliés à la révolte des gueux: pour les socialistes des P.-O., il semble que la manifestation de Perpignan leur ait ouvert les yeux, et dès lors la défense des vignerons va devenir leur principale préoccupation.

Bref, comme il faut porter la lutte à un échelon plus élevé, le 10 juin le Comité d’Argelliers lance le mot d’ordre de démission des municipalités: il proclame aussi la généralisation de la grève de l’impôt tant que les vignerons n’auront pas obtenu satisfaction. Même si Marcellin Albert continue à jouer un rôle important, il semble que le maire socialiste de Narbonne, le docteur Ferroul, soit devenu maintenant l’élément moteur du combat et de son durcissement. Clémenceau, président du conseil depuis la fin de l’année 1906, décide d’utiliser face à ce qui est devenu une révolte, des méthodes répressives: l’occupation militaire du midi et l’arrestation des principaux dirigeants du mouvement, qui vient le 15 juin de constituer des fédérations de départements viticoles.

L’arrestation de Ferroul, véritable provocation, entraîne la formation le 19 juin d’une manifestation quasi spontanée à Narbonne. L’atmosphère est tendue, les soldats sont victimes d’injures et de jets de pierres qui parraissent le fait de provocateurs. La tension monte jusqu’au moment où éclatent les premiers coups de feu. On reprochera en particulier aux soldats d’avoir tiré sur la terrasse d’un café ou encore d’avoir tué de deux balles dans le dos un enfant de quinze ans. Entre le 19 et le 20 juin, six civils sont tués à Narbonne. La flambée de violence gagne Perpignan où la Préfecture est incendiée à l’instigation d’un militant monarchiste, et aussi Montpellier, où les émeutes se développent, ou encore Lodève, où l’on séquestre le sous-préfet. Heureusement, l’armée refuse parfois de suivre les consignes répressives: l’exemple le plus célèbre est celui de la révolte du 17e régiment d’infanterie, composé essentiellement de jeunes gens du midi, et qui était cantonné à Agde (on les punira en les envoyant en Tunisie). A noter aussi à Paulhan l’interception par les manifestants du 142e régiment d’infanterie.

Le gouvernement comprend qu’il faut calmer au plus tôt les esprits. Une série de mesures va y parvenir, et notamment la promulgation, le 29 juin, de la loi “tendant à prévenir le mouillage des vins et les abus du sucrage”. On met aussi en liberté provisoire les membres du comité d’Argelliers, et l’on décide de ne pas recouvrer les arriérés d’impôts pour les contribuables qui ne peuvent les acquitter. Ces mesures tardives sont pourtant suffisantes à éteindre peu à peu le mouvement, et l’on peut dire qu’en juillet le calme est à peu près revenu.

Les viticulteurs ont compris que leur salut passait nécessairement par l’union. D’où la création dès septembre 1907, de l’importante Confédération Générale des Vignerons du Midi, qui s’intéressera essentiellement aux problèmes de la commercialisation. Le mouvement coopératif se développe, avec comme objectif de loger et de vinifier la récolte, de garantir la vente du produit tout en respectant la propriété de chacun. La crise s’atténue car, après une année 1908 également catastrophique pour les ventes (9 francs l’hecto), les cours du vin remontent : 36 francs en 1910, 22 francs en 1911, 26 francs en 1912.

Pourtant, il faut bien le reconnaître, les problèmes de fond n’ont pas été résolus, car la fraude n’était sans doute pas la cause profonde des difficultés viticoles. Il n’est donc pas étonnant de voir se reproduire des crises souvent mêlées de violence, dont le drame de Montredon est le dernier exemple connu. Mentionnons entre autres la crise de 1934-1936, avec un effondrement des cours sans précédent, puisqu’ils atteignent environ cinq francs l’hecto en 1935. Il faut dire qu’à cette époque le vin d’Algérie arrive dans des navires-citernes, tandis que dans le midi se constituent des stocks dont on ne sait que faire.

On commence à comprendre la vraie nature du problème, et l’on en vient à des mesures plus radicales: interdiction des forts rendements, primes à l’arrachage, fixation d’un degré minimal et interdiction du sucrage. De telles mesures n’étaient pas du goût de tous et ne le sont toujours pas forcément aujourd’hui. Il est pourtant vrai que le seul moyen d’assurer des débouchés aux vins du midi, et notamment à ceux des P.-O., c’est de développer la qualité des produits.

C’est d’ailleurs ce que l’on a compris dans notre département ces dernières années, et les vins d’A.O.C. (appellation d’origine contrôlée) l’emportent de plus en plus sur les vins de consommation courante, et constituent avec les V.D.N. (vins doux naturels) la richesse essentielle de notre viticulture. Grâce à ce phénomène, et aussi à une commercialisation plus dynamique, on peut espérer ne plus avoir à verser ces larmes de sang répandues par les vignerons de 1907.

Jean Tosti

Les histoires qui font l’Histoire