L’AGRICULTURE CATALANE AU DÉBUT DU XVIIe SIÈCLE

Cet article n’est pas une étude historique, mais pour l’essentiel la traduction de divers passages d’un traité intitulé “Llibre dels secrets d’agricultura, casa rústica i pastoril”. L’ouvrage, composé par le moine catalan Miquel Agustí, joue un peu le même rôle que celui d’Olivier de Serres, paru en France à peu près à la même époque. Destiné aux paysans qui savent lire (donc aux riches propriétaires), c’est à la fois un manuel de techniques agricoles et un recueil de recettes et d’observations empiriques, souvent très naïves. Le Llibre dels secrets d’agricultura a été imprimé pour la première fois à Barcelone en 1617, puis à Perpignan en 1623, preuve que son contenu était susceptible d’intéresser les cultivateurs roussillonnais. Il contient notamment un calendrier des activités agricoles, par lequel nous commencerons notre itinéraire.

Sommaire :

le calendrier
les cultures
Influence de la lune
Rôle de la mère de famille
la basse-cour
Médicaments naturels

Les travaux agricoles en Catalogne, au fil de l’année, au début du XVIIe siècle :

En janvier, vers la fin de la lune vieille, couper le bois d’oeuvre (ou pour d’autres usages), car taillé à ce moment il durera longtemps sans se gâter. Fumer les arbres fruitiers, en faisant attention cependant que la fumure ne touche pas les racines. Greffer les arbres qui fleurissent tôt, tels que rosiers, pruniers, noyers, pêchers, abricotiers, amandiers, églantiers et cerisiers. Tailler la vigne si le temps est bon. Labourer la terre sèche, légère, délicate et “amorosa”, pleine de racines et de grandes herbes, qui n’a pas été labourée depuis octobre. Faire le second labour aux terres, et les recouvrir de paille de fèves, d’orge et de froment. Couper les piquets de saules pour les enclos. Réparer ou faire de neuf charrette, brancards et autres accessoires nécessaires à l’ouvrier agricole. Surtout ne rien semer, car la terre est trop lourde, pleine de vapeurs.

En février, en lune croissante, transplanter les sarments plantés depuis deux ou trois ans qui auront pris racine, sans toucher à ceux d’un an, dont les racines sont encore trop peu vigoureuses. Fumer le champ, les vignes, les prés et les jardins. Faire les trous pour planter les vignes nouvelles. Ébrancher et tailler les arbres de toutes les superfluités. Préparer la terre des jardins pour semer et planter toutes sortes d’herbes. Faire un second labour à la terre pour semer fèves, orge, avoine, chanvre et millet, et autres semences de légumes petits. Visiter votre vin, surtout celui qui doit être bon et délicat. Arranger les treilles des jardins, couvrir de fumier les choux du jardin. Planter les grands arbres de bosquets tels que saules, arbres blancs, peupliers, ormes et autres, aussi bien fruitiers que sauvages. Nettoyer le pigeonnier et les stalles du poulailler, des paons et des oies, car c’est à la fin de ce mois que ces animaux commencent à se poser en amour et à couver. Acheter les ruches pour les abeilles et nettoyer soigneusement leurs cases. Acheter faucons, éperviers et autres rapaces, que vous mettrez à la mue à la fin de ce mois.

En mars, semer l’avoine, l’orge, le millet, le panicum, le chanvre et autres grosses semences, labourer une seconde fois la terre réservée pour la nouvelle semence. Arracher les mauvaises herbes, et sarcler les blés. Couper les branches pour faire des paniers… Déchausser les treilles et les arbres fruitiers. Mettre du fumier à la racine des arbres.

En avril, planter oliviers, pommiers, grenadiers, orangers, myrtes ; greffer figuiers, châtaigniers, cerisiers. Tailler les jeunes vignes, qui préfèrent être taillées à cette période. Prendre soin de donner à manger aux pigeons, qui à cette époque ne trouvent pas grand-chose dans la campagne. Accoupler le cheval, le mouton et l’âne avec les femelles. Nettoyer les ruches et tuer les abeilles malades, qui abondent quand fleurissent les mauves.

En mai, arroser les arbres nouvellement plantés. Tondre les moutons et les brebis, quand la lune est croissante. Mettre en tonneaux votre vin. Faire beaucoup de beurre et de fromage, castrer les veaux, épamprer les vignes en enlevant les sarments qui ne donneront pas de raisins et en laissant ceux qui en donneront et ceux qui seront bons pour faire des bourgeons l’année qui vient. Nettoyer le blé.

En juin, nettoyer l’aire et la préparer, faucher les prés, battre du blé pour l’utiliser comme semence.

En juillet, moissonner les blés et grains alimentaires ; enlever les fruits gâtés des pommiers et des poiriers. Enlever les mauvaises herbes des vignes, puis aplanir et unir la terre, afin que le cep ne reçoive pas trop de chaleur du soleil. Couper le bois qui vous sera nécessaire pour l’année.

En août, cueillir le lin et le chanvre. Cueillir les fruits des arbres pour les conserves. Ôter les feuilles des vignes tardives, pour qu’elles reçoivent une plus forte chaleur du soleil. Creuser la terre pour faire des puits ou trouver des sources, si vous en avez besoin. Penser à préparer la vaisselle vinaire.

En septembre, finir de labourer la terre pour semer : semer le blé et le seigle, et autres grosses semences. Vendanger. Battre les noix. Faucher les prés tardifs. Rassembler des fagots de bois pour faire des palissades et pour chauffer le four toute l’année.

En octobre, faire le vin et le mettre dans les cuviers, couvrir les troncs des orangers et citronniers, faire le miel et la cire, nettoyer les vieilles ruches.

En novembre, entreposer le vin au cellier, cueillir les glands pour nourrir les porcs. Faire l’huile, les casiers pour les abeilles, les divers paniers de corde et de sparterie, couper des tiges de saule pour lier les treilles et les sarments.

En décembre, visiter souvent vos champs pour en écouler les eaux après les pluies. faire provision de fumier pour engraisser la terre. Couvrir de fumier et de terre les racines des arbres, ainsi que les plantes que vous voudrez conserver jusqu’au printemps.

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Quelles cultures ?

L’évocation des activités au fil de l’année nous donne déjà une idée des cultures pratiquées au début du XVIIe siècle, qui sont en gros les mêmes qu’au Moyen-âge : certes le haricot fait une timide apparition, mais le maïs attendra encore quelques décennies et la pomme de terre n’arrivera qu’au XVIIIe siècle. L’essentiel est constitué par des céréales et des légumineuses bien connues depuis des siècles, auxquelles s’ajoutent de nombreux légumes et fruits, sans oublier la vigne et l’olivier.

Parmi les céréales, le blé-froment est réservé aux grandes exploitations de plaine soumises à l’arrosage. Il exige une importante main-d’oeuvre et des travaux constants de l’automne jusqu’à la moisson. C’est pourquoi la plupart des paysans pauvres lui préfèrent le seigle, qui pousse dans toutes les sortes de sols : selon Agustí, la plupart des terres où on le cultive sont maigres, sableuses et mal travaillées par les habitants, plus soucieux de nourrir les bêtes à laine que de labourer. Le pain de seigle est déplaisant, gras, visqueux, lourd, plus utile en temps de disette pour alimenter les pauvres que pour nourrir les riches. Le méteil, semence où se mêlent blé et seigle, est déjà largement utilisé : il permet d’obtenir des récoltes plus riches et plus sûres qu’avec le seul froment. L’orge, céréale vedette aux alentours de l’an Mil, est toujours cultivée et l’on continue à en faire du pain “meilleur pour les pauvres que pour les riches”. Elle sert aussi à confectionner l’orgeat (auquel on ajoute de l’amande douce), sirop utilisé pour combattre toutes sortes de maladies. L’avoine est essentielle pour nourrir les gros animaux, et parfois même les hommes en cas de nécessité. On peut aussi en faire de la bouillie que l’on cuit seule ou avec de la viande. Quand on la cuit seule, il est souhaitable d’y ajouter du lait de vache ou de chèvre, ou encore du lait d’amandes douces. C’est un remède apprécié contre les maladies urinaires. Les menus blés que sont le millet et le panicum (variété de mil) demandent une terre légère et doivent être semés au printemps, comme l’avoine. En temps de disette, ils peuvent eux aussi servir à faire un pain d’assez bonne qualité. Le sarrasin ou blé noir (fajol) sert surtout à engraisser la volaille, mais on en fait parfois du pain per la gent pobra.

Parmi les légumineuses, appelées llegums, les fèves sont très appréciées : elles demandent à être semées et cueillies en période de pleine lune. On cultive aussi toutes sortes de pois et des pois chiches (ciurons), ainsi que des lentilles. Quant aux haricots, ils n’ont pas encore très bonne réputation et l’on hésite à les donner à manger aux humains : on pense généralement qu’ils ont fait leur apparition au début du XVIe siècle, après avoir été découverts en Amérique par Christophe Colomb, mais certaines variétés étaient déjà cultivées au Moyen-âge par les Maures. On les appelle indifféremment fesols ou mongetes. Les lupins sont appréciés pour leur grande facilité de culture. Ils jouent deux rôles essentiels : plantes fourragères, ils serviront de nourriture aux bovins pendant l’hiver ; engrais du pauvre, ils permettront d’enrichir les terres labourables à défaut de bon fumier (à cet effet, après la seconde floraison, on les enterrera à l’aide de l’araire). On peut également en faire du pain de disette. Les vesces sont cultivées comme fourrage vert (il faut les semer en septembre) ou pour leur graines ( on les sème alors en janvier). Les autres plantes fourragères cultivées sont surtout le fenu-grec (sinigrec), la luzerne (alfals, auserda) et le trèfle.

La vigne fait l’objet de soins très importants tout au long de l’année. Agustí signale que le vin produit en Roussillon est plus fort et meilleur que dans tout le reste de la Catalogne. Selon lui, la différence est liée au foulage : en Roussillon, la vendange est foulée soigneusement avant d’être placée dans la cuve, puis on n’y touche plus, tandis qu’en Catalogne on foule le raisin matin et soir dans la cuve. Les cépages mentionnés sont le Muscat, le Macabeu, la Malvoisie, le Castillan, le Grec, le Trobat, le Monestrell et le Pansas. La culture de la vigne est fréquemment associée à celle de l’olivier, dont on consomme les fruits (récoltés avant maturation complète) et qui est la seule plante oléagineuse utilisée en Catalogne, où l’huile de noix n’est connue que pour ses vertus médicamenteuses.

Le jardin (l’hort) joue un rôle considérable dans la vie paysanne. Les légumes ou herbes y sont classés en trois catégories : les herbes proprement dites (légumes dont on consomme les feuilles), les racines des herbes et les fruits des herbes. A ce sujet, il est bon de se souvenir que lorsque nos vieux livres d’Histoire nous décrivaient des paysans affamés contraints de se nourrir de racines, ces racines n’étaient autres que des navets et autres raves, voire des poireaux ou des carottes.

De toutes les herbes, le chou est la plus appréciée, et il est indispensable que l’agriculteur en ait dans son jardin à chaque époque de l’année. Outre ses vertus alimentaires, on l’utilise pour combattre de nombreuses maladies. On cultive également les épinards (consommés surtout en temps de Carême), les laitues, les blettes, le cardon et le persil.

Parmi les racines, on consomme beaucoup de radis (ravens). Le poireau est souvent mangé cru et on le préfère à l’oignon, jugé meilleur pour ses vertus médicinales que pour sa saveur alimentaire. On utilise beaucoup l’ail, dont on essaie cependant de combattre le goût prononcé : l’ail sera plus doux si on le sème en lune vieille ; si on ne veut pas sentir l’ail, il faut le manger avec des fèves crues, ou bien se contenter d’en frotter l’assiette que l’on va utiliser. On pensait que l’ail protégeait de la peste et on l’utilisait en emplâtre sur les morsures de chien enragé. La carotte (pastenaga) est à la mode depuis la Renaissance : on s’efforce de la récolter en Carême, ce qui permet d’agrémenter cette période maigre. Elle est utilisée pour faire uriner, pour enlever les coliques et pour favoriser les règles. Le navet (nap) se sème de préférence en juillet, à la lune vieille, ce qui permet de le récolter pour la Saint-Jacques : “lo bon nap per Sant Jaume ha de ser nat” Enfin le panais (xaravia) vient compléter cette gamme de racines qui, rappelons-le, ne comprend pas encore la pomme de terre, découverte au Pérou vers 1532, mais dont les vertus alimentaires ne seront reconnues qu’au XVIIIe siècle.

Au rayon des fruits des herbes, l’artichaut, venu d’Italie à la Renaissance, s’est peu à peu imposé face au cardon, dont il paraît être une mutation. On consomme beaucoup d’aubergines, de concombres, de courges, de courgettes et de melons. Par contre la tomate n’est pratiquement pas mentionnée par Agustí, tout comme l’asperge : ce sont encore des produits de luxe dont on se méfie dans les campagnes.

Agustí recommande aux agriculteurs de réserver une place dans leur jardin à certaines herbes médicinales, ou de les conserver à proximité de chez eux : bourrache, absinthe, sauge, menthe, rue, basilic, asaret, scolopendre, plantain, pariétaire, ortie, mercuriale, angélique, mauve, inule, chélidoine, valériane, bétoine, buglosse, consoude, germandrées, tussilage, pivoine, véronique, matre silva (?), millepertuis (déjà appelé herbe de la Saint-Jean), bugle petit-pin, moutarde blanche, roquette, thym, hysope, coriandre, oseille, pimprenelle, mélisse, matricaire, camomille, armoise, marjolaine, azaro (?), bouillon blanc, anis, boucage, cumin, fenouil, safran, tabac, abrotano (variété d’armoise) et romarin.

Les plantes textiles cultivées sont le lin et le chanvre. Le lin demande un sol très riche, qu’il épuise rapidement, d’où la nécessité de fumer souvent la terre et d’y pratiquer de fréquents labours. C’est lui qui fournit la tela de casa, et permet d’obtenir un linge moins grossier qu’avec le chanvre. Ce dernier demeure pourtant essentiel, tant sont nombreux les besoins en cordages. Le rouissage du chanvre, très polluant, se pratique en général à l’écart du village, en détournant un filet d’eau qui ne doit surtout pas retourner à la rivière ou au canal.

Les arbres fruitiers ne font pas l’objet d’une culture intensive, mais sont nombreux autour des champs et dans les jardins, sans compter les vergers ou les bosquets. Si l’abricotier n’en est qu’à ses débuts, le pêcher est déjà cultivé depuis des siècles, et l’on s’efforce de trouver des procédés permettant d’obtenir les fruits les plus gros possibles. Pour le reste, pas de surprise, sinon peut-être l’importance du grenadier ou du pin pignon, dont les fruits étaient beaucoup plus appréciés qu’aujourd’hui.

Ce qu’il faut retenir, et qui sera une constante au moins jusqu’au milieu du XIXe siècle (développement de la viticulture intensive), c’est que le paysan est en même temps agriculteur, viticulteur, horticulteur, arboriculteur, exploitant forestier et éleveur. Dans un système fortement autarcique, la spécialisation est très rare, et donc il faut savoir tout faire, ce qui suppose que les moments de repos sont rares dans une année : il y a simplement des jours où l’on travaille quelques heures de moins que les autres…

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L’influence de la lune

Depuis l’Antiquité on était persuadé, souvent à tort mais parfois avec raison, que la lune jouait un rôle essentiel dans toutes les activités agricoles. Agustí revient sans cesse dans son ouvrage sur ce point qui lui paraît capital, et il y consacre même deux chapitres. Le premier intègre la lune au système des planètes et se rattache surtout à l’astrologie. Le second fait le point des connaissances empiriques liées au cycle lunaire. C’est celui-ci qui nous intéressera surtout, d’autant que la plupart des phénomènes évoqués par Agustí sont encore constatés par les agriculteurs d’aujourd’hui, même si certains font preuve de scepticisme. Cela dit, il ne nous appartient pas ici de prendre parti ou de tenter des explications, mais simplement de constater.

Selon Agustí, la lune est la mère de toutes les humidités qui existent dans les choses terrestres : elle nourrit, régit et gouverne ces humidités. C’est vrai notamment pour les animaux : pas question de tuer les bêtes à viande en lune vieille, car la viande diminuerait d’un jour à l’autre, et sa cuisson prendrait plus de temps. En lune vieille, il ne faut pas non plus faire monter les juments, car les poulains ainsi conçus sont malingres. La pêche est déconseillée pendant la même période, car les poissons sont moins gras et moins savoureux. Par contre, les chevaux atteints de maladies des yeux se trouvent en meilleur état pendant la lune vieille. C’est au moment de la pleine lune que le fauconnier devra faire voler son oiseau de proie. En lune neuve on tondra moutons et brebis, de préférence le matin, ce qui permettra à la laine de mieux pousser. Si l’on veut faire provision de graisse ou de moelle de mouton, de cerf ou de boeuf, on le fera en lune pleine et à aucun autre moment. Les animaux seront châtrés en lune vieille. Il faut mettre les poules à couver en lune neuve, en particulier au premier croissant ; quant au ver à soie, les recommandations sont encore plus précises : la “graine” sera mise en place deux jours après que la lune aura tourné.

Les arbres fruitiers doivent eux aussi être greffés deux jours après que la lune a tourné, ce qui permettra une meilleure croissance pendant la première année. Leur plantation doit impérativement s’effectuer un jour avant que la lune ait tourné si l’on veut les conserver de nombreuses années ; par contre, si on souhaite une croissance rapide, il faut les planter quatre jours après que la lune a tourné. On coupera le bois de chauffage en lune neuve, mais il est indispensable de couper le bois d’oeuvre en lune vieille, de préférence pendant le dernier quartier et aux alentours de midi, ce qui lui donnera plus de résistance. On plante la vigne en lune croissante, vers le cinquième jour du cycle. Le meilleur moment pour la taille varie selon la nature du sol : sur les terres pauvres, il faut l’effectuer en lune neuve, sur les terres riches en lune vieille. La vendange doit se faire en lune vieille, car ainsi les vins seront meilleurs et surtout se conserveront plus longtemps. Cette règle s’applique d’ailleurs à tout ce que l’on veut conserver, notamment les fruits.

Inversement, la plupart des semailles seront effectuées en lune neuve, pour une meilleure croissance. Mais il faut moissonner, battre et moudre en lune vieille, qui sera aussi la meilleure période pour arracher le chanvre, le lin et les légumineuses. Les “herbes” doivent être cueillies de préférence en lune pleine, ce qui exalte leurs vertus. Même chose pour les légumes à bulbe, à l’exception de l’oignon, qu’il faut cueillir en lune vieille.

C’est en lune neuve qu’il convient de faucher les prés pour le fourrage des bêtes, et de donner à la terre le fumier et l’engrais qui la régénéreront. Enfin, on arrosera les prés en lune vieille.

A quelques exceptions près, on peut résumer toutes ces recommandations en une règle très simple : si l’on veut favoriser la croissance d’un végétal ou d’un animal, les diverses tâches à effectuer s’accomplissent en lune neuve ; si au contraire on veut conserver une production sans risque de la voir gâtée par les vers et autres parasites, c’est en lune vieille qu’il faut la récolter.

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Le rôle de la mère de famille

La mère de famille doit jouer un rôle complémentaire à celui de son mari. C’est elle qui prendra en charge la nourriture des vaches et des porcs, ainsi que la production de lait, de beurre et de fromage. Elle s’occupera aussi du four et du cellier, de la fabrication du lin, du chanvre et autres toiles, fera tondre les brebis et les moutons, fera carder et filer la laine nécessaire à la confection des vêtements de la famille. Le jardin potager est également à sa charge, de même que le poulailler, le colombier et les abeilles, la conservation des fruits et des semences.

Les grosses dépenses de la famille ne la concernent pas : c’est l’homme qui s’occupe d’acheter et de vendre les bêtes, d’embaucher et de payer les valets de fermes (els moços). Par contre, elle devra s’occuper des menues dépenses, notamment le blanchissage du linge familial.

Elle doit obéissance en premier lieu à Dieu, en second à son mari. Il faut qu’elle soit diligente mais calme, qu’elle s’éloigne le moins possible de la maison, qu’elle soit agréable dans les conversations mais grave si le besoin s’en fait sentir, qu’elle ne soit pas querelosa, litigiosa, xarlatana, avariciosa. Elle sera ordonnée, aura continuellement l’oeil sur ses enfants, sera la première à se lever et la dernière à se coucher. Rien, pas même le plus petit morceau de pain, ne devra sortir de la maison sans l’autorisation du mari : per que un poch de pa negat, o donat, contra voluntat de son marit, un poch vuy, y dema altra poch, li costaria un pa.

Il ne faut pas qu’elle prête l’oreille aux ragots, elle n’écoutera que les nouvelles importantes, et chaque soir elle rendra compte de tout à son mari. Elle doit faire plaisir à ses voisins, et empêcher que ses valets et ses servantes ne fréquentent dans leurs chambres. Quant à ses propres filles, elle ne doit pas les laisser aller aux fêtes et bals publics sans les accompagner ou les faire conduire par une personne de toute confiance. Elle donnera à ses fils l’habitude et le goût du travail. Elle ne devra tolérer dans sa maison aucune parole honteuse, aucun juron, aucun blasphème.

C’est à elle qu’il incombe de conserver les branchages taillés, les sarments et les pailles pour chauffer le four. De même, il lui faut penser à utiliser la paille des fèves, des pois chiches, des diverses vesces, des cardons, et même des “herbes inutiles”, qui fournissent une bonne cendre.

Si la mère du chef de famille vit à la ferme, elle doit lui fournir le compte exact des oeufs, des naissances de poussins et autres animaux.

Elle doit connaître les médicaments naturels permettant de soigner les membres de la famille, ainsi que les vaches, les porcs et la volaille. Car il est hors de question d’appeler le médecin souvent et sans nécessité urgente. Enfin, elle veillera à utiliser le pain dur, à noyer le vin ordinaire en temps de pénurie, ne conservant le bon vin que pour son mari et les étrangers de passage.

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La basse-cour

La basse-cour est donc l’un des lieux privilégiés de la mère de famille. Elle est aussi un élément essentiel de l’agriculture autarcique, telle qu’on la concevait autrefois. Nous ne parlerons pas ici des poules, des oies ou des canards, tant leur présence semble naturelle à la ferme depuis des siècles. Mais les années 1600 marquent un tournant dans l’aviculture, puisque certains volatiles, tels la pintade et le dindon, ont fait leur apparition et remplacent cygnes et paons, fort prisés au Moyen-âge.

Le paon, même si sa chair est jugée indigeste, est encore apprécié par Agustí qui conseille de le tuer quelques jours avant de le manger, de lui lier un grand poids à la queue et de l’attacher ainsi à une branche de figuier, ce qui devrait permettre d’attendrir le volatile. Sa fiente est en outre un excellent remède contre les maladies oculaires, mais cet oiseau est “tellement hostile au bien des hommes” qu’il mange lui-même ses excréments (Agustí ne nous dit pas si sa vue s’en trouve améliorée).

Dindes et dindons sont loin de faire l’unanimité : selon Agustí, ceux qui nous ont apporté ces oiseaux auraient mieux fait de les laisser dans leur pays d’origine, tant leur cri est désagréable et tant ils coûtent cher à nourrir. Quant à leur chair, assez indigeste et peu goûteuse, elle doit être lardée de cansalada et fortement épicée pour trouver grâce à ses yeux. Mais il préfère encore le paon et surtout le faisan, dont le goût beaucoup plus fin compense les difficultés qu’on éprouve à le domestiquer et à le nourrir.

Enfin, chaque fois qu’on en a les moyens, il faut absolument posséder un pigeonnier, la fiente de pigeon étant déjà reconnue comme l’un des meilleurs engrais au monde : Agustí conseille de mélanger cette fiente, trop chaude pour être utilisée seule, à de la bouse ou à du crottin, et de l’utiliser dans les champs, les prés ou les vergers.

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Quelques “médicaments naturels”

Voilà un autre domaine où doit exceller la mère de famille, à qui Agustí fournit un nombre impressionnant de recettes parfois peu ragoûtantes pour soigner les affections les plus diverses :

Contre les douleurs dentaires, il faut faire bouillir du vinaigre mêlé à de l’eau de rose et à des racines de jusquiame, et utiliser cette décoction en bains de bouche. On peut aussi prendre une tête d’ail, la faire cuire un peu sous la cendre, et aussitôt après en confectionner une pâte que l’on placera sur la dent douloureuse : pour une meilleure efficacité, la pâte doit être aussi chaude que possible, et il est souhaitable d’en mettre un peu dans l’oreille située du même côté que la dent à soigner.

Pour consolider les dents branlantes, on prendra en bain de bouche une décoction d’eau de rose et d’alun, ou bien de potentille rampante et d’alun.

Les douleurs d’estomac se soignent en prenant une écuelle de cendre chaude imbibée de vin, que l’on enveloppe dans une serviette de lin et que l’on place sur la douleur. Un autre remède consiste à prendre de grosses mies de pain bien chaudes (au sortir du four), à les imprégner d’huile de camomille, puis à les mettre sur l’estomac, enveloppées d’un linge.

Pour prévenir l’incontinence nocturne, il n’y a rien de meilleur que de manger souvent du poumon d’écureuil rôti, ou encore d’ingurgiter un mélange de vin et de cervelle de lièvre (la cervelle de lièvre pouvant être remplacée par une vessie de porc).

Si l’homme ressent des brûlures en urinant, il faut qu’il se frotte le membre avec du petit-lait (après avoir uriné) et boive du lait de chèvre. Si le membre viril est enflammé, on y appliquera un emplâtre de farine d’orge, d’écorce de grenadier, de suc de plantain ou d’immortelle, et de roses sèches (le même remède est utilisé pour les inflammations de la matrice, mais sans roses sèches).

Pour guérir toutes les sortes de plaies et blessures, il faut prendre des petites feuilles de plantain, des feuilles de mauve et de verveine (une poignée de chaque), et vingt-quatre feuilles de saule. Après avoir soigneusement nettoyé ces feuilles, on les écrase tout en les pliant. Puis on prend vingt onces de graisse douce (ou du lard rance), et l’on met à fondre et à bouillir dans une poêle le mélange de graisse et de feuilles pilées. En fin de cuisson, on ajoute une noix d’encens et deux noix de cire neuve. Le tout va donner un onguent qu’on utilisera avec succès sur toutes les blessures et sur les irritations de la peau.

Bien entendu, la liste des divers remèdes est très longue, et il nous est impossible ici d’en faire le recensement complet. On comprend cependant, à l’aide des quelques exemples que nous venons d’évoquer, que rien dans la nature n’est totalement inutile au paysan du XVIIe siècle. Pas question pour lui d’exterminer la moindre espèce animale ou végétale, dont on aura toujours besoin à un moment ou à un autre. On peut certes douter de l’efficacité des médicaments proposés, mais leurs vertus écologiques étaient indéniables : il n’y avait pas meilleurs protecteurs de la nature que les paysans d’autrefois.

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