“Els carboners perduts en l’alzinar”

(Josep-Sebastià Pons)

La confection du charbon de bois à Baillestavy

Le texte ci-dessous a été écrit en 1987 par Alain Taurinya pour la revue d’Ille et d’Ailleurs. Je pense qu’il permettra à tous ceux qui le liront de mieux comprendre une activité séculaire dont on a aujourd’hui tout oublié.

J’ai eu le privilège de recueillir, peu avant sa mort en 1977, de la bouche de Pierre MAYNERIS, dernier exploitant forestier de la vallée de la Lentillà, les renseignements qui suivent, que j’ai transcrits le plus fidèlement possible, sur l’excercice du métier de charbonnier, aujourd’hui disparu.

Cette rude profession, florissante autrefois, surtout à l’époque des forges catalanes, a connu un regain d’activité pendant la guerre de 1939-1945 et les années qui ont suivi, pour fournir leur combustible aux gazogènes. Et c’est ainsi que les élèves de l’école primaire mixte de Baillestavy ont pu assister, en 1946, à proximité du village, à la construction d’une meule (par Ramon CASTELL, pittoresque figure d’ouvrier charbonnier) dont ils ont suivi la combustion pendant plusieurs semaines.

On trouve encore dans nos forêts, et parfois dans des endroits invraisemblables, les fameuses “places charbonnières” qu’il fallait aménager pour obtenir une surface horizontale sur les pentes souvent abruptes de nos bois, sortes de grossières terrasses arrondies de 7 à 8 m de diamètre, retenues par une murette en pierres sèches. Ces places étaient reliées les unes aux autres par un réseau de petits sentiers dont il subsiste de nombreux tronçons qui disparaissent peu à peu sous les broussailles, derniers vestiges d’une activité séculaire.

En Conflent, les essences d’arbres utilisées pour la fabrication du charbon de bois étaient le chêne rouvre (roure). On laissait l’arbre abattu avec tout son feuillage pendant 15 jours avant de le débiter, pour éliminer le maximum d’eau par évaporation.

Pour obtenir 1 quintal de charbon, il fallait 5 quintaux de bois coupé de 80 cm de long environ. On amassait d’abord les rondins autour de la place, et on les triait, en commençant par les plus gros et en allant en diminuant jusqu’aux plus minces, de la grosseur du poignet.

I. CONSTRUCTION DE LA MEULE

1/ On plantait 4 piquets côtés pente, pour limiter l’emplacememt de la meule;

2/ les quatre plus gros troncs plantés en carré au centre, verticalement, formaient la cheminée (l’ull) ;

3/ les rondins (buscalls) étaient empilés de chaque côté en oblique, la partie la plus grosse tournée vers la cheminée, sur une hauteur de 3 m au centre, en 2 ou 3 étages, en donnant à l’ensemble une forme hémisphérique ;

4/ on recouvrait le tout d’une couche de 20 cm d’épaisseur de fougères ou de feuillages et, par dessus, d’une couche de terre fine tamisée de 20 cm aussi, et, autant que possible, crue ;

Pour transporter et tasser cette terre, on utilisait des corbeilles tressées en châtaignier ou noisetier, de forme oblique, appelées “enterradors”.

II. COMBUSTION

1/ Pour la mise à feu, on introduisait à la pelle dans la cheminée du menu bois allumé (le caliu);

2/ pendant 2 ou 3 jours, on ajoutait, 4 ou 5 fois par jour, la quantité suffisante de combustible pour chauffer le bois, en fermant la cheminée par une dalle de schiste. Au début, on assistait à la suée (suada) ou sortie de l’humidité, puis la fumée prenait peu à peu une teinte bleuâtre ;

3/ on bourrait alors la cheminée à fond, en la laissant ouverte ;

4/ quand on voyait que le bois de la cheminée était consumé, on utilisait une longue perche pour faire tomber les tisons au fond, et on regarnissait la cheminée avec les corbeilles, au moyen d’échelles posées contre le flanc de la meule ;

5/ lorsque tout le bois de la meule avait pris, en progressant de haut en bas, on bourrait la cheminée de combustible, et on l’obstruait avec des feuilles et de la terre ;

6/ quand la fumée, de bleue, devenait transparente, signe que la carbonisation était terminée au sommet, on ouvrait tout autour 7 ou 8 évents (espiralls) à 30 cm au-dessous, on ajoutait du gros bois dans la cheminée, qui était rebouchée. Dès que la fumée redevenait à nouveau transparente, on bouchait les premiers évents, on en ouvrait d’autres en dessous, et ainsi de suite jusqu’au pied de la meule;

7/ tous les jours, on tâtait la consistance de la meule à mesure que la cuisson descendait. Quand la couche cédait, c’était cuit ;

8/ il fallait que le côté du talus brûle avant l’autre; on ouvrait alors les évents du côté de la rive ;

9/ la meule était cuite lorsque le feu atteignait la base, au bout de 3 semaines environ.

Pendant toute cette période, le charbonnier gardait la meule nuit et jour, et couchait à proximité dans une hutte de branchages, pour pouvoir intervenir à tout moment dans cette longue et patiente lutte contre le feu, qu’il fallait maîtriser entièrement.

III. LA RECOLTE DU CHARBON

1/ Avec des râteaux on enlevait la couche de terre et de feuilles et on regarnissait avec de la terre cuite chaude (rescalda) pour que la meule ne refroidisse pas trop vite ;

2/ au bout d’un à deux jours de refroidissement on commençait à retirer du charbon de base en évitant de faire effondrer la meule à l’aide de râteaux spéciaux à pointes trés longues ;

3/ on brisait les rondins au fur et à mesure (environ 10 sacs par jour) et on rebouchait pour que le feu ne reprenne pas ;

4/ il fallait surveiller le charbon retiré pour qu il ne se rallume pas. S’il prenait feu on l’éteignait avec de la terre chaude ;

5/ la démolition de la meule durait 4 ou 5 jours. Le charbon devait rendre un son cristallin : sil sonnait mat il était trop cuit. Le charbon bien à point avait une belle couleur bleu acier. On rejetait les parties mal cuites (fumerols) ou celles qui l étaient trop (brases).

C’était au tour des traginers d’entrer en action pour transporter le charbon en sac aux usagers.

Le travail des charbonniers était un métier dur et trés pénible. Ils respiraient constamment une âcre fumée qui noircissait inexorablement leur peau et leurs vêtements de velours épais imprégnés d une odeur de suie malgré tous les lavages.

Pendant six mois, de mai à novembre, ils ne descendaient pas de leurs bois et menaient une vie de reclus, hommes rudes et taciturnes ne s’exprimant souvent que par monosyllabes, mais heureux d’une rencontre, accueillants, et même bavards à l’occasion comme tous les solitaires.

Et lorsque, au cours de mes randonnées, je me repose au bord de l’une de ces places charbonnières dont la terre cuite et noirâtre interdit aux arbres d y repousser, je ne puis m’empêcher d évoquer avec un peu de nostalgie ses hôtes furtifs de naguère, TOSI, RAMON, ou les frères TIRABOSCHI, que je surprenais à l’aube sortant à reculons de leur hutte primitive. Ils ont appris, au jeune maître d école que j’étais alors, bien des secrets de leur forêt, et les chemins innombrables que leurs lourds brodequins ont tracés dans les coins les plus reculés de notre montagne.

Alain TAURINYA

Histoire de l’agriculture

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