Un artisanat original :

les ébauchons de pipes de Bouleternère

L’une des conséquences les plus inattendues de l’arrivée du chemin de fer à Bouleternère fut sans doute la création, vers les années 1875, d’une petite fabrique d’ébauchons de pipes, installée dans les anciens moulins de l’Oliveda par Jean Blanc, originaire de Boule d’Amont. Certes, on récoltait depuis longtemps la bruyère, dont on faisait du charbon de bois au XVIIIe siècle, mais la variété appelée “erica arborea”, en français bruyère arborescente, possède un rhizome dont la consistance est paraît-il idéale pour la fabrication des pipes. Au XIXe siècle, les pipes de bruyère sont à la mode dans le monde entier, depuis les Etats-Unis jusqu’à l’Afrique du Sud ; or erica arborea pousse essentiellement dans la région méditerranéenne. Les fabriques de pipes (dont la plus connue est déjà Saint-Claude, dans le Jura) ont donc besoin de matière première, mais il serait peu rentable de faire venir des wagons entiers de “racines”, car chacune d’elles pèse plus d’un kilo et fournit rarement plus de deux pipes. Dans ces conditions la première étape de la fabrication sera réalisée sur place : le rhizome y sera nettoyé et scié, en ébauchons aux formes diverses qui, une fois calibrés, seront expédiés vers les usines qui termineront le travail.

La bruyère arborescente est appelée aussi “bruyère blanche” en raison de la couleur de ses fleurs (qui sont parfois aussi rosées). Ses rameaux sont velus et cotonneux, contrairement à la bruyère à balai avec laquelle elle est parfois confondue. La partie utilisée pour la fabrication des pipes n’est pas la racine comme on le dit couramment, mais un rhizome, tige souterraine vivace émettant chaque année des racines et des tiges aériennes; ce rhizome présente l’aspect d’un gros bulbe à la belle couleur rouge, qui peut d’ailleurs fournir un excellent bois de chauffage. C’est lui que, pendant près de cent ans, les paysans de l’Aspre sont allés recolter sur les “serres”, et que d’autres ont soigneusement transformé en ébauchons. Grâce à d’anciens ouvriers de la fabrique, et notamment à Monsieur Carouso, qui en fut pendant de longues années le responsable, nous avons pu suivre les diverses étapes de la fabrication des ébauchons, depuis la récolte du bois jusqu’à l’expédition.

La récolte se faisait d’abord sur le territoire de Bula, en particulier dans le massif de la Quera ; on partait tôt le matin, et l’on ne redescendait que lorsqu’on avait recueilli une quantité suffisante de “racines”. Chaque cueilleur ramenait ainsi sur son dos une charge d’environ 90 kilos, par des sentiers n’ayant rien à voir avec les pistes que nous connaissons aujourd’hui. Certains étaient connus pour leurs exploits, tels Fondecave qui ne redescendait jamais avec moins de 100 kilos, ou Serradell qui portait parfois des charges de 120 kilos. Par la suite, on a récolté la bruvère dans toute les régions de l’Aspre, à Saint-Marsal, au Col de Fortou, à Céret, un camion alllant chaque jour chercher la récolte des villages.

Une fois les racines arrivées à la fabrique, on en faisait un tas que l’on arrosait parfois pour éviter le déssèchement. Ensuite, il fallait les prendre une à une et les nettoyer, c’est à-dire enlever tous les petits cailloux qui s’y étaient incrustés. Voilà maintenant nos racines prêtes à être sciées ; on les met dans des sacs de jute, et on les apporte à l’ancien moulin à farine, astucieusement aménagé pour permettre à six ouvriers d’y travailler assis, devant une scie circulaire tournant à 1800 tours-minute. Les ébauchons prennent forme (seuls 20 à 25% de la racine seront utilisés), mais il faut maintenant les faire bouillir, dans une vaste chaudière qui peut contenir jusqu’à 700 kilos d’ébauchons. L’opération est indispensable pour “tuer” la sève et éviter que le bois ne se fende ; elle dure en général 14 heures. Il ne reste plus qu’à trier les ébauchons en fonction de leur forme (pipes courbées ou droites) et de leur calibre, puis à les regrouper dans des balles pesant à peu près 100 kilos et contenant, selon le calibre, chacune de 30 à 108 douzaines d’ébauchons. Cette dernière opération a lieu dans l’ancien moulin à huile, où ont été aménagées des claies pour faire sécher les ébauchons. Le rythme moyen de production est d’environ 500 ébauchons par jour.

Enfin, les ébauchons s’en vont à la gare, et partent pour des destinations diverses. En France, on les envoie à Saint-Claude, mais aussi à Lunel et à Cogolin. D’autres sont expédiés beaucoup plus loin : à la fin du siècle dernier, Bouleternère envoyait des ébauchons aux Etats-Unis et même chez les Boers d’Afrique du Sud.

A partir des années 60, hélas, le rythme de la production a baissé peu à peu, et la fabrique a fermé ses portes pour deux raisons essentielles : tout d’abord la propagande anti-tabac qui véhiculait à l’époque l’idée que la pipe était beaucoup plus nocive que la cigarette ; et puis surtout la raréfaction de la matière première à cause des catastrophes naturelles, notamment les incendies ayant ravagé l’Aspre. Actuellement, seule la Corse continue de produire des ébauchons, ainsi que certaines régions du Maghreb.

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