L’exploitation du chêne-liège

L’exemple de Llauró, village bouchonnier

1. Un arbre dans son pays

Le chêne-liège est ici chez lui. Comme dans tout le bassin occidental de la Méditerranée : de l’Afrique du Nord au Portugal, de la Yougoslavie à l’Espagne, de l’Italie à la Catalogne. On a fait des essais de culture en Amérique, au Japon, en URSS : on a obtenu de beaux arbres, mais guère de liège.

En France, les deux principales régions où cet arbre pousse sont, d’une part les Alpes-Maritimes et le Var, d’autre part les massifs montagneux du sud des Pyrénées-Orientales. Dans les P.O, on a pu relever des traces d’existence du chêne-liège il y a quelque 9000 ans. Les suberaies, forêts de chênes-liège (de “suber”, nom latin qui désigne à la fois le liège et l’arbre qui le produit), ont reculé devant la vigne dès l’époque romaine. Au Moyen-Age, elles ne semblent avoir subsisté qu’en tant que réserves de chasse seigneuriales.

L’arbre est présent surtout dans le massif des Albères et dans celui des Aspres, où l’on en trouve jusqu’à 700 mètres d’altitude : à la Trinité, il a donné de fort beaux specimens. “M. Bosc suppose que le Q. suber a rarement plus de 25 pieds de haut et plus de 1 pied de diamètre. Ces dimensions sont celles d’un chêne-liège d’environ soixante ans en Catalogne. Parvenu à toute sa croissance, cet arbre s’élève au moins à 60 pieds du sol, et son tronc a jusqu’à 4 pieds de diamètre, rarement moins de 3 pieds” . On signale en 1850 un arbre près de Bellegarde qui a 4 mètres de circonférence, 14 mètres de haut et dont la surface qu’il recouvrait était de 63 à 64 mètres carrés ; un autre près de Calmeilles, semé 80 ans plus tôt, avait 2,40 mètres de circonférence et 11 mètres de haut . Il y avait plus récemment, au Parc thermal du Boulou, un sujet mesurant 5,65 mètres de tour qui produisit, en 1908, 360 kilos du meilleur liège et 368 kilos en 1926 . A Llauró, selon Paul Ixart, “sur la route de Passa, Firmin Barnèdes m’avait dit plusieurs fois qu’il y avait un arbre sur lequel on récoltait une charrette de liège, rien qu’avec les branches. Quand on l’a arraché, le trou avait un diamètre d’au moins 12 mètres : le bulldozer de 130 cv se promenait dans le creux comme sur la place du Platane. Avec les racines, on a fait un fourneau ; je ne sais combien de stères de charbon cela a donné…” Et comment oublier le fameux chêne des Trabucaires ? “En s’ouvrant de bas en haut, jusqu’aux maîtresses branches éventrées elles aussi sur plusieurs mètres par le lent éclatement du tronc, l’arbre s’était incliné et je ne pus l’escalader par le dedans. Il était spacieux ; par endroits, vertigineux comme une cuve ; à d’autres, confortable, peuplé de banquettes ; plus haut, crevé de meurtrières regardant la route. A la fois refuge, tour de guet, bastion.”

Suivant l’exemple espagnol, on commença à cultiver le chêne-liège de ce côté des Pyrénées au début du XIXe siècle. En 1836, Jaubert de Passa note que “cet arbre prospère et donne un riche produit dans les communes de Passa, Llauro, Vivès et Oms” . Quinze ans plus tard : “La culture du chêne-liège a pris dans le département, depuis quelques années, un immense développement” . Mais comme cet arbre, qui vit très vieux (de 150 à 400 ans), pousse très lentement, au point qu’il faut attendre 40 ans pour lever le premier liège “de reproduction”, on aura recours, pour gagner du temps, soit à la transplantation, soit à la greffe sur chêne-vert.

“Depuis quelques années, on a tenté, avec une certaine persévérance, un nouveau moyen de reproduction ; on a replanté des alcornoques âgés de trois à quinze ans, dépouillés de leurs branches et recépés dans leurs racines. Il existe plusieurs plantations de ce genre dans les paroisses d’Agullana et de Cantallops, dans les communes de Passa et de Vivès. Si cette méthode, déjà usitée pour le châtaignier, n’offre pas des inconvénients plus graves que ceux qui se sont présentés jusqu’à ce jour, nul doute qu’elle sera généralement adoptée dans le voisinage des forêts d’alcornoque”.

Les essais auxquels on se livre alors sont décrits dans un mémoire rédigé par Azémar et Guiraud de Saint-Marsal :

“Lorsqu’en 1820 M. Laurent Coste, propriétaire à Montauriol, entreprit cette opération (la transplantation) avec des plants de quinze ans, c’était un vrai problème à résoudre ; l’opinion lui était contraire, et on considérait la reprise comme impossible…

La persuasion où étaient les agronomes que la conservation entière du pivot était indispensable à la reprise rendait la transplantation impossible à leurs yeux ; car le pivot descend à de grandes profondeurs. M. Coste a lutté contre l’opinion générale, et les résultats ont prouvé qu’il avait raison. Le premier essai eut lieu auprès de sa maison d’habitation, près de Montauriol, sur un terrain schisteux, dépourvu complètement d’abri et d’ombrage : il réussit. Encouragé par le succès, il étendit la transplantation concurremment avec le semis sur une surface de 100 hectares. Aujourd’hui suffisamment peuplée, elle acquerra une grande valeur par la suite. On y voit des arbres qui, plantés en 1820, ont déjà un mètre de circonférence. On ne remarque dans les forêts aucune différence entre les lièges provenant de semis et ceux qui, lors de la transplantation, avaient 15 ans. Cinquante pieds plantés au mois d’avril 1849 offraient une preuve irrécusable de l’excellence de la méthode, puisque, malgré l’extrême sécheresse de l’année, une végétation luxuriante avait fourni des jets de 50 à 60 centimètres au mois d’octobre.”

M. Companyo, pour sa part, avait présenté un rapport sur “la Greffe du Chêne-liège sur le chêne-vert” :

“La greffe du chêne, en général, a été considérée jusqu’à ce jour comme une opération très incertaine et fort difficile… Ce que la science cherchait depuis Columelle, et ce que les plus habiles praticiens n’avaient pas su trouver, est désormais un fait acquis grâce à l’application et à la sagacité d’un cultivateur du département. Le sieur Joseph Thorrent-Ricard, fils du maire de Villemolaque et propriétaire à Oms, pratiquait avec succès la greffe sur ses arbres fruitiers… Son attention se porta un jour sur les bois de chênes-verts qui couvrent les collines d’Oms et s’étendent sur les terres voisines, jusqu’à la rencontre de la crête granitique de Batera.

Dans les bois de chênes-verts, soumis à des coupes réglées, se trouvent des bouquets disséminés de chênes-liège. Notre jeune observateur, qui connaissait la richesse des produits de ce dernier, entrevit l’immense avantage qu’il y aurait à le greffer sur le chêne-vert. Il se mit donc à étudier la nature de la greffe qui pouvait le mieux s’appliquer au chêne-vert, et, pour connaître l’époque la plus convenable de cette opération, il greffa tous les quinze jours, à partir du 1er jour de mars jusqu’au 1er août. Sa persévérance fut couronnée d’un plein succès… Nous avons vu des greffes du 20 mars 1847 dont la pousse, à la fin de juillet, était déjà de 70 à 80 cm. Celles du 15 mars 1846 avaient environ 1 mètre 30 cm. de hauteur, et le bas de la tige avait tellement grossi que son diamètre était quatre fois plus grand que celui du scion greffé sur pied recépé. Ces greffes, comparées avec des chênes-liège semés depuis cinq ans sur le même terrain, offrent des pousses qui ont dépassé la force de ces derniers.”

En 1850, on comptait dans le département de 8 à 10.000 sujets greffés. A la greffe en fente pratiquée par M. Thorent-Ricard, il semble que l’on ait préféré la greffe en couronne, essayée en 1848 à Sorède et mise en pratique au Perthus dans les propriétés de M. Azémar. Expériences intéressantes. Encore en 1923, le “Manuel de l’Industrie du Liège”, de F. Michotte, qui semble ignorer ce qui a été tenté dans les P.O 75 ans plus tôt, note les avantages que l’on compte retirer du greffage du chêne-liège sur le chêne vert, tel qu’il a été pratiqué en Sardaigne à partir de 1913. Mais qu’est-il résulté de ces essais ? On peut encore trouver çà et là des chênes greffés jadis : la greffe avait réussi, du liège a pu être levé, mais la croissance des arbres s’est arrêtée.

Quoi qu’il en soit, les suberaies progressent donc dans le courant du XIXe siècle. L. Companyo note par exemple dans son “Histoire naturelle du Département des Pyrénées-Orientales” (1861-1864), au sujet du chêne-liège dans les environs d’Oms : “Tout ce qui n’est pas défriché est à l’état de vacants immenses où paissent de nombreux troupeaux ; des bois considérables couvrent une grande partie de ces vacants et le chêne-liège, dont l’écorce fait la richesse des habitants, est l’essence qui se développe le mieux dans cette contrée.”

Les ravages opérés par le phylloxéra dans les vignes contribueront à l’extension du domaine du chêne-liège. La maladie, dont la première apparition est signalée en 1865 dans le Gard, va toucher une importante partie du vignoble français. Dans les Pyrénées-Orientales, où l’insecte se développe à partir de 1878, beaucoup de terres d’où la vigne disparaît seront affectées à la culture du chêne-liège.

Cette culture se développe de pair avec l’installation d’industries du bouchon. Le gouvernement français encourageait les propriétaires forestiers en leur attribuant des subventions dans la mesure où ils prenaient soin de leurs suberaies et entretenaient une culture rationnelle.

Vers la fin du XIXe siècle, on estime que les suberaies occupaient 3% de la surface boisée du département ; elles couvraient les Aspres, les cantons de Thuir et de Céret, la plaine d’Argelès-sur-Mer.

A Llauró, les relevés cadastraux de 1827 indiquaient, pour une superficie totale de près de 821 hectares, que 218 hectares étaient plantés en chênes-liège, soit 26,57%. En 1939, on arrivera à 317 hectares de chênes-liège (38,61% du territoire communal).

Comment se présente la forêt entre les deux guerres mondiales ? Paul Ixart parle de ce qu’il a vu quand, jeune berger, il parcourait la montagne autour de Llauró :

” Du Boulou jusqu’à Montauriol, ce n’étaient que des chênes-liège. Cela s’étendait jusqu’à la route de Taillet. Parfois cela se mélangeait avec des chênes-verts.

“La forêt passait ici, sous le Comú, filait en descendant jusqu’au Mas d’en Vila (ce mas qui est au-dessus de Fourques), obliquait vers les Planes et vers Castelnou. Mais déjà, vers Castelnou et vers Saint-Michel, c’étaient des parcelles, ce n’était pas un bois comme ceux de Llauró, de Tordères ou de Montauriol… En descendant d’ici au Boulou, ce n’étaient que des chênes-liège ; vous pouviez aller de Llauró jusqu’au Boulou en restant à l’ombre, sans passer par la route.

“Llauró était le centre, le pivot.

“Ces arbres ne pouvaient pas être tellement vieux, puisqu’aux endroits où on les trouvait tout avait été planté en vigne jusqu’au phylloxéra : ils avaient donc été plantés après. Les sols étaient bien entretenus, il n’y avait pas la broussaille qu’on y trouve à présent : tout profitait à l’arbre qu’on plantait. Les chênes-liège étaient tous alignés, comme dans les plantations d’arbres fruitiers. S’il fallait recommencer à présent, ce ne serait pas possible dans cette “brousse” ; il faudrait repartir à zéro, défoncer les terrains, semer et puis entretenir les arbres, labourer ; au Portugal, on arrose les chênes-liège…

“Des centaines de bûcherons sont arrivés : ils ont fait l’abattage, parce qu’il y avait là-bas, entre Vivès et St Michel-de-Llotes, des forêts immenses. Pour écorcer les chênes, il fallait faire parfois trois, quatre tranches… A présent vous voyez des avortons qui ne seront jamais des arbres.

“Vous pouviez courir dans la forêt sans trébucher. Les troupeaux y passaient, et les gens débroussaillaient ; et puis les chênes empêchaient la “brousse” de pousser : elle était toujours à l’ombre, renversée par les cochons, broutée par les chèvres et les moutons : il y avait une visibilité… Ce qui faisait le plus, c’était le débroussaillage. Les “boscairols”, quand ils faisaient les meules de charbon, se servaient de toute cette broussaille pour couvrir les troncs d’arbres ; après, ils rabattaient la terre dessus… Toutes les forêts étaient propres, et ce n’est qu’en 1927 (j’avais alors 14 ans) que j’ai vu un incendie dans la région. Quand on montait aux cerisiers d’Yves, il y avait des arbres immenses qui avaient été plantés alignés ; c’était merveilleux ! Moi, je gardais mon troupeau, et d’une montagne à l’autre je voyais où allaient les bêtes ; tandis qu’à présent, si on va avec une chèvre dans la “brousse”, on ne la trouve plus !”

Plan de l’article

1. Un arbre dans son pays

5. La fabrication des bouchons

2. La récolte du liège

6. La vie d’un village bouchonnier

3. Naissance d’une industrie

7. Une industrie florissante

4. L’achat du liège

8. Le déclin

Le Roussillon
Musée de l’agriculture
Histoire de l’agriculture
Page suivante