L’exploitation du chêne-liège

L’exemple de Llauró, village bouchonnier

2. L’une des productions végétales les plus étonnantes de nos climats

Ce qui donne valeur à la suberaie, c’est le liège qu’elle produit : “L’écorce du chêne-liège est l’une des productions végétales les plus étonnantes de nos climats. Apparente dès l’âge de 3 à 4 ans, elle est formée de couches annuelles distinctes (elles révèlent l’âge précis du liège) qui, en s’ajoutant les une aux autres, peuvent recouvrir le tronc et les branches maîtresses sur 20 à 30 cm d’épaisseur quand l’arbre n’est pas soumis à des exploitations périodiques. Dès longtemps, l’homme a su tirer parti de cette écorce qui, privilège rare, se reconstitue après l’enlèvement. Matthioli, au XVIe siècle, s’extasiait déjà sur l’arbre qui “estant escorcé, ne meurt point, comme font les autres arbres, car Nature, comme Mère pourvoyante, l’a revestu de double escorce, sachant bien qu’il seroit requis l’escorcer souvent pour faire pantoufles et pianelles”. Observateur sagace, le vieux médecin siennois parle bien d’une “double escorce” : l’enlèvement du liège, ou démasclage, n’est point l’enlèvement de toute l’écorce, opération qui dénuderait le bois, priverait l’arbre de ses assises génératrices de tissu vivant et causerait sa mort. Le liège est la partie morte de l’écorce que l’on détache en préservant la couche vivante (appelée mère ou peau dans le Var). Cette dernière, par des épaississements successifs, recréera bientôt un nouveau liège”.

Le démasclage

On opère donc une première levée, qui s’appelle le démasclage. On y procède quand l’arbre a une vingtaine d’années. On enlève le liège mâle qui s’est développé sur la mère et qui, dur, peu élastique, irrégulier, crevassé, sera sans utilité pour la fabrication des bouchons. Il faut pourtant noter que le liège mâle a été seul utilisé, et très abondamment, dès l’Antiquité : on en a fait des flotteurs pour la pêche, des bouées, des semelles de chaussures, des couvertures de toitures ; les copeaux de liège ont servi à bourrer des coussins, des matelas ; les loupes ont donné des coupes à fruits rustiques. Plus récemment, le linoléum a employé de la poudre de liège. Les agglomérés de liège constituent toujours d’excellents isolants phoniques et thermiques.

Il y a intérêt à ne pas procéder au démasclage trop tôt, l’arbre étant sensible au froid. A. Laure le notait dès 1837, dans son “Manuel du cultivateur provençal” : “Qu’un froid survienne, cet arbre est détruit à jamais, lorsque son voisin, qui est couvert d’une écorce plus ancienne, ne souffre pas de contretemps… L’hiver rigoureux de 1820, qui en a beaucoup détruit, nous a prouvé que le chêne-liège craint d’autant moins la gelée qu’il est couvert d’un liège plus épais”.

On a pu constater également que, lors des incendies, de plus en plus fréquents dans notre région, les chênes-liège se trouvent plus menacés s’ils ont été levés depuis peu. La couche d’écorce fait écran protecteur, le liège n’étant pas combustible. Mais l’arbre souffre : trois incendies successifs le font irrémédiablement mourir.

Formation du nouveau liège

Jaubert de Passa a observé les aspects successifs de l’arbre après l’écorçage :

“Lorsque le liège a été récolté, que le tronc a été dépouillé de cette substance poreuse qui donne à l’alcornoque un aspect si caractéristique, l’arbre conserve encore sa peau, qui bientôt subit des modifications notables à sa partie externe. D’abord d’un jaune ocreux à sa surface, cette couleur passe rapidement, et dans le courant d’une année, par toutes les teintes d’un rouge plus ou moins vif ; elle est sang-de-boeuf l’année suivante, plus tard rouge brun très foncé ; mais insensiblement elle prend une teinte grise qui pâlit de plus en plus et qui passe au gris cendré vers la dixième année, époque qui ramène la nouvelle récolte de liège”.

La mère, que les leveurs de liège appellent “la chemise”, s’est desséchée au contact de l’air. Sur cette mère va se former la première couche de “liège femelle” ou “liège de reproduction”, dont on tirera les bouchons.

Ce liège de reproduction est plus homogène que le “liège mâle”, plus élastique, beaucoup moins crevassé. Cependant, quand on le lève pour la première fois, il est peu estimé parce que très fendillé. J. Vieira Navididate estime (d’après une étude sur la suberaie portugaise) qu’après démasclage la production subéreuse moyenne par mètre carré, sur une période de dix ans, s’élève à 3,57 kilos de liège mâle et à 7,3 kilos de liège femelle ; mais il pense qu’en fait elle pourrait être supérieure . Jaubert de Passa donne les indications suivantes : “Dans un arbre séculaire et vigoureux, on peut récolter jusqu’à cent kilogrammes d’écorce. Sur les plus grands troncs, lorsqu’ils n’ont pas été endommagés, on a obtenu jusqu’à quatre charges catalanes, c’est-à-dire, 12 quintaux ou 440 kilogrammes . Mais le cultivateur, que l’expérience a averti de ne pas trop établir ses calculs sur des résultats isolés, évalue le produit de sa récolte en multipliant par 50 kilogrammes le nombre d’arbres en plein rapport qu’il a écorcés”.

Les chiffres les plus récents semblent beaucoup plus modestes (sans doute s’agit-il exclusivement de la production de liège femelle), puisqu’on estimait la production de liège d’un hectare à 85 à 175 kilos à la fin du XIXe siècle, et qu’on l’estime aujourd’hui à 130 kilos .

Quant au rapport, un quintal sur pied valait il y a un siècle 20 à 25 fois le salaire journalier d’un ouvrier ; en 1980 il valait 65 francs alors qu’une journée au SMIC revenait à quelque 300 francs.

Quantités et qualité

L’accroissement du liège s’arrête en hiver, généralement de la fin octobre à la mi-avril ou à la fin avril. Le cycle végétatif qui produit le liège s’étend donc sur six mois environ ; mais il arrive que de très fortes chaleurs entraînent un repos estival momentané. On constate, par ailleurs, une diminution progressive de la production de liège mâle, laquelle peut être de 3 à 4 mm par an les premières années et n’est plus que de 0,3 à 0,5 mm vers 80 à 100 ans.

L’altitude, le sol, le climat ont une influence sur l’épaisseur des couches de liège produites chaque année : sur sol pauvre, en région sèche (c’est le cas des Aspres), cette couche varie entre 2 et 4 mm, alors que sur sol fertile, sur des fonds humides, elle sera de 5 à 8 mm. On obtiendra dans ce dernier cas un liège qui est dit “gras” ou “soufflé”, en fait de moins bonne qualité. Cela a eu des conséquences quand les bouchonniers de Llauró ont commencé à employer le liège portugais, obtenu sur des sols plus humides, souvent arrosés : “Il nous est arrivé, raconte un ancien bouchonnier, une histoire avec Florette, de Saint-Feliu-d’Avall, dont nous étions les fournisseurs. Nous lui avions envoyé des bouchons du diamètre qu’il avait commandé (il y avait déjà un diamètre standard). Or, avec les bouchons fournis, qui étaient en liège du Portugal, les bouteilles ont coulé. Nous en avons déduit qu’avec ce liège, un bouchon de même dimension était moins étanche. En fait, cela nous a rapporté. Avec le tube, nous faisions le bouchon à 25, et il fallait le réduire à 24 avec la meule ; l’idée nous est venue de fournir directement des bouchons de 25, et les bouteilles n’ont plus coulé. Je faisais payer plus cher des bouchons qui me revenaient meilleur marché !”

La levée du liège

La levée se fait normalement tous les 12 à 15 ans. Faite plus tôt, elle donne un liège spongieux et l’arbre en souffre ; si on tarde, le liège “se boise”. Il faut que le liège soit à maturité. Dans l’année, le seul moment qui convienne se situe entre le 15 juin et le 15 août, c’est-à-dire quand la première poussée de sève commence à se ralentir. Le travail doit être fait par un temps ni humide ni trop chaud.

Paul Ixart, que nous retrouverons tout au long de ces pages, puisque rien, de l’écorçage du liège à la fabrication et à la vente des bouchons, ne lui est resté étranger, nous explique l’opération :

“Le liège était levé par les écorceurs (els llevaires) qui étaient de Llauró même. Ils étaient quatre couples qui levaient le liège ; il faut en effet être deux pour écorcer, chacun ouvrant un côté ; ensuite chacun part sur sa droite en dégageant. Il faut d’abord enlever le liège mâle qui monte un peu sur l’autre liège. Ceci fait, on se servait du manche de la hachette (qui était en biseau) pour décoller la planche qui tombait toute seule.

Déjà, au départ, il faut savoir bien aiguiser la hachette, pour qu’elle coupe comme un rasoir. Si elle ne coupe pas assez, elle écrase le liège au lieu de le fendre (le liège mâle comme le liège femelle). ensuite, il faut être assez adroit et faire bien attention de ne pas mordre la nouvelle écorce qui était en position d’attente, pour quand on reprendrait l’écorçage douze ou quinze ans après. Il ne fallait pas l’abîmer, le chêne-liège, car il y avait des propriétaires qui étaient à cheval là-dessus.

L’écorce s’enlève quand il y a de la sève : à la fin juin ou en juillet. Mais en juin, s’il y a trop de sève, il faut se méfier, parce que la nouvelle écorce suit, se décolle du bois. Ça m’est arrivé à Castelnou. J’étais avec Joseph Doutres, nous écorcions le même arbre, nous l’avions bien fendu, bien décortiqué du haut. A peine avions-nous tiré sur la planche qu’arrive un morceau de “camisa”, la nouvelle écorce, qui avait suivi… A partir de ce moment, nous avons fait attention : il y avait trop de sève qui montait : dans ces cas-là il faut y aller doucement !”

Plan de l’article

1. Un arbre dans son pays

5. La fabrication des bouchons

2. La récolte du liège

6. La vie d’un village bouchonnier

3. Naissance d’une industrie

7. Une industrie florissante

4. L’achat du liège

8. Le déclin

Le Roussillon
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