L’exploitation du chêne liège

L’exemple de Llauró, village bouchonnier

3. Naissance et développement d’une industrie

On utilisait jadis, pour boucher les récipients, des tampons de bois couverts d’un tissu ou cachetés, ou bien des bouchons de chanvre tordus imbibés d’huile. Il semble que le bouchon de liège n’ait fait son apparition qu’au XVIIe siècle. Mais les débuts de cette utilisation se perdent dans les légendes.

Ludovic Massé rapporte les propos d’un vieil ouvrier surnommé “le Roi d’Espagne”, qui “descendait de la plus vieille famille de bouchonniers de l’Ampourdan” : “Tiens ! Je vais te raconter l’histoire du premier bouchon !… Je t’ai expliqué que nos ancêtres massacraient la forêt ou la brûlaient quand elle menaçait d’étouffer le village. On connaissait déjà le liège, mais on n’avait encore jamais pensé à en faire du bouchon. Un jour, un homme de Llagostéra, un de ces benêts dont on se moque dans les villages, se mit à arracher l’écorce de ses chênes, en remplit sa courette, s’enferma, prit son grand couteau, et fit un bouchon. Tu entends ? Un bouchon, le premier bouchon qui ait paru sur terre ! Ça devait être une chose mal fichue, horrible à voir, une espèce de trognon de pomme croquée avec les dents. Pourtant tout est parti de là, de cette courette, de cet innocent…”

Seconde légende, qui ne contredit pas la première : Dom Pérignon, qui fut cellérier de l’abbaye d’Hautvillers de 1668 à 1715 et à qui l’on attribue “l’invention” du champagne, traversa le Roussillon en se rendant en pélerinage à St Jacques de Compostelle, y observa les moines qui se servaient du liège pour fermer gourdes et calebasses. Il pensa que des bouchons de liège lui fourniraient la fermeture hermétique dont il avait besoin pour les bouteilles de champagne.

On dit enfin que ce sont des ouvriers français qui, émigrant vers 1750 dans la province de Gérone, furent à l’origine de l’industrie bouchonnière de Catalogne. Il se crée en tout cas, dès 1726, à Paris, une corporation de pâtenotriers d’os, de cornetiers et de bouchonniers qui regroupe entre autres les “ouvriers faiseurs de bouchons de liège pour boucher carafons, flacons de verre, cristal et autre vaisseaux de terre, grès et bois.” Sous Louis XV, il existe, toujours à Paris, une corporation de bouchonniers, qui dépend de celle de tonneliers.

Concurrences

Entre France et Espagne, entre Catalans du Nord et du Sud, la concurrence se fait parfois dure : “A la veille de la Révolution les habitants de Collioure et de plusieurs communautés se plaignaient d’être privés de la matière première nécessaire à leur industrie. Le liège était expédié en Espagne et les fabricants dont le travail consistait à “lever, à racler et à brûler l’écorce” se voyaient réduits au chômage. Ils exprimèrent leurs doléances dans des cahiers qui furent transmis aux Etats-Généraux.” Le cahier de doléances de Collioure, par exemple, réclamait une réglementation des exportations de liège.

Le commerce des bouchons trouve des moyens astucieux pour contourner les barrières douanières. Ainsi, en 1797 : “Un mémoire des douanes de fructidor an V nous renseigne sur l’importation clandestine des bouchons espagnols qui sont meilleurs et moins chers que les bouchons français. Pour échapper aux droits, les fabricants espagnols ont ouvert du côté français, tout au long de la frontière, à l’Albère, au Perthus, à Las Illas et à Maureillas de pseudo-fabriques qui servent de couverture à leur trafic. Le directeur des douanes, avec une belle franchise, prévient les autorités qu’il serait vain d’attendre des miracles d’un resserrement de la surveillance : “Ces préposés ne sont pas assez nombreux pour garder tous les passages ; les multiplierait-on qu’ils n’en feraient pas davantage, le traitement que leur ferait le fabricant pour se les rendre favorables ne pouvant être balancé par celui qu’ils reçoivent de la régie. On a su très positivement qu’avant la guerre, ils faisaient une espèce de pension au brigadier du Perthus qui, dans la réalité, faisait une dépense fort au-dessus de ses facultés…” Pour rendre les circulations clandestines plus difficiles et plus vulnérables, l’administration propose un éloignement des fabriques à plus de deux lieues de la frontière : “La translation peut se faire sans frais puisque les ateliers consistent dans quelques chaudières et quelques couteaux qui se placent en plein air ou dans le premier local qui se présente…” Le directeur n’admet une exception que pour l’atelier de François Marill de Maureillas, parce que “c’est une vraie fabrique”. De toute façon, nous n’avons trouvé aucune trace dans les archives d’un éloignement effectif de ces ateliers-entrepôts destinés à “naturaliser” les bouchons espagnols. Il est évident qu’en l’an V, compte tenu de la situation monétaire, la tentation était particulièrement grande pour les douaniers d’accepter les témoignages de reconnaissance des fraudeurs : les pièces d’or des fabricants espagnols étaient plus appétissantes que la monnaie-papier du gouvernement…” .

La lutte se poursuivit au XIXe siècle. Ecoutons ce que dit “le Roi d’Espagne” à Ludovic Massé : “Tu sais où parurent les premiers bouchons bien roulés, polis comme des galets ? Eh bien, à la foire de Beaucaire, dans ton pays ! Quand tes aïeux virent cela, ce bouchon qui bouchait, qui ne donnait pas mauvais goût aux liquides, et qui ne coûtait pour ainsi dire rien, ils ne perdirent pas de temps. Ils vinrent en Espagne et nous raflèrent tout le liège. Ça se passait entre 1835 et 1840. Comme ils ne savaient pas travailler le liège, ils raflèrent aussi nos meilleurs ouvriers. La Catalogne saignée à blanc, quoi ! Une crise terrible ! Alors le roi, pas moi, mon pauvre, le véritable roi d’Espagne, celui qui porte couronne, le roi signa un traité avec la France, et la guerre du bouchon s’arrêta. La paix dura trente ans. Mais les Espagnols en profitèrent pour acheter ou louer les forêts de ces feignants d’Italiens, de Sardes, de Portugais et d’Africains. Et maintenant, ils sont les maîtres du bouchon. La concurrence, le progrès, la machine, rien n’y fait…”

Les bouchonniers de Llauró

Les dates citées par le vieil ouvrier (“entre 1835 et 1840”) correspondent à peu près à celles où l’on note les premières allusions au développement de l’industrie du bouchon dans les Pyrénées-Orientales, et plus particulièrement à Llauró, qui semble avoir fait figure de précurseur : dès 1825 on y rencontre en effet des ouvriers bouchonniers d’origine espagnole, preuve que l’activité était déjà prospère .

L’Almanach des Pyrénées-Orientales de 1837 confirme cette impression et indique : “On ouvre à Llauro et Passa une partie du liège qui se récolte dans le département”. Alors que, pour l’arrondissement de Céret, il se borne à noter qu’on “y cultive le liège”. A cette date, Llauró compte 300 habitants, relativement peu fortunés puisqu’un seul d’entre eux, Bosch-Bosch, fait partie de la “liste des électeurs” du département.

Selon les archives de l’enregistrement (perception de Thuir), en 1856 il y avait douze bouchonniers à Llauró, six à Fourques et un à Trouillas.

En 1866, l’Annuaire statistique, historique, administratif, agricole, commercial et industriel des P.0 fournit l’information suivante : “Llauro : La fabrication des bouchons de liège s’y fait sur une grande échelle et procure une certaine aisance aux habitants. Le liège est la principale récolte, mais elle est insuffisante pour alimenter les nombreuses fabriques de cette localité, qui absorbe annuellement plus de 160 000 kilos de liège. Le déficit est comblé par les lièges de quelques communes voisines et par ceux de l’Afrique et de l’Andalousie. Si Llauro produit du liège et fabrique des bouchons, ce n’est pas la seule commune de ce département : il y a également Fourques, Passa, Tordères, Céret, l’Ecluse, le Perthus, Maurellàs, Montauriol, Riunoguès, Vivès et le Boulou. Plus loin sur la côte on trouve également une fabrique de bouchons à Port-Vendres et trois à Cotlloure”.

Pour cette même année 1866, la liste des contribuables les plus imposés comporte deux noms de Llauró, François Cazeilles et André Planes, tous deux bouchonniers.

En 1876, les archives de l’enregistrement du canton de Thuir relèvent vingt bouchonniers à Llauró et douze à Fourques.

Lors du recensement de 1891, la population de Llauró atteint 350 habitants, chiffre cité par l’almanach le Roussillonnais de 1895, qui décrit ainsi les ressources du village : “Vins, céréales, liège. Nombreuses fabriques de bouchons”.

L’Almanach de l’Indépendant de 1914 nous donne les noms de bouchonniers de Llauró : Barthélémy Cammas, Mary, Coste, Bizern, Viola et Cie, Pierre Baills, D. PLanes, Manent, Béringué, Jacques Ballo et Michel Cabanat.

Vient la première Guerre mondiale. En 1923, la population est tombée à 275 habitants, mais Llauró et son industrie restent bien vivants. Il y a dans le village en 1924 un boucher (Luc Manent), un boulanger (François Guisset), deux cafés (Vve J. Mary et F. Parayre), un cordonnier (Jacques Trinchet), quatre épiciers (Luc Manent, Badie, Comes, J. Castillo), un maréchal ferrant (J. Badie). Les bouchonniers sont passés de onze à douze. Mais les six premiers de la liste de 1914 ont disparu ; aux cinq derniers sont venus s’ajouter : Michel Gispert, Sabiol, Larrat et Cie, Rigau, Manent-Paraire, Jacques Planes, Am. Bosch.

A cette même époque, selon les mêmes sources, il y a un bouchonnier à Argelès-sur-Mer, six au Boulou, quatre à Céret, un à Oms, un à Reynès et quinze à Maureillas.

En 1943, dit Marie Beringuer, “Quand j’ai commencé à travailler il y avait quatre ateliers : chez Beringuer, chez Gispert, chez Yvonne Planes et chez Larrat. Il y avait en plus Firmin Barnèdes, qui faisait chez lui des carrés de champagne. Et aussi Auguste, qui travaillait avec Noël”.

Peut-on risquer quelques commentaires sur ces données ?

1) Il est possible que ce qui vient d’être rapporté ne soit pas toujours entièrement exact. Un exemple : l’Almanach de l’Indépendant de 1914 ne cite pas encore Michel Gispert parmi les bouchonniers de Llauró, or nous savons qu’il était en activité depuis 1905.

2) Il est intéressant de connaître le nombre de bouchonniers de chaque village, mais nous ignorons généralement la taille des ateliers, qui est très variable : il y a une différence considérable entre le petit atelier familial et la bouchonnerie qui, surtout à l’époque ancienne, peut faire travailler des dizaines d’ouvriers et d’ouvrières.

3) La population de Llauró varie beaucoup. Elle est en forte croissance entre 1836 (300 habitants) et 1886 (399 habitants). Ceci pourrait coïncider avec le développement de l’industrie du bouchon. Mais alors pourquoi cette perte d’une bonne soixantaine d’habitants à la fin du siècle (328 habitants en 1901)? L’industrie doit encore être prospère et l’emploi de la machine ne réduit pas encore les besoins de main-d’œuvre. Il faut sans doute penser que les besoins de cette activité ne parviennent pas à compenser entièrement l’exode rural dont les Aspres sont alors victimes, notamment après le phylloxéra. En outre, nous savons que les ouvriers qui travaillaient dans les bouchonneries ne se fixaient pas longtemps au village : étaient-ils recensés à certains moments et non à d’autres ? Peut-être aussi l’extension prise par l’industrie du liège dans le Vallespir, qui était favorisé par de meilleurs moyens de communication, a-t-elle attiré une partie des ouvriers et des entreprises. Plus tard, Jacques Planes songera un moment à s’installer à Argelès, et Yves Gispert à Céret.

4) Malgré ces quelques incertitudes, un fait important ressort de tout ce qui précède : quand l’industrie du bouchon fait son apparition dans les Pyrénées-Orientales, c’est Llauró qui en est le centre. Il le restera jusqu’au moment où, pendant notre siècle, d’autres centres grandiront et finiront par l’évincer totalement. De la première mention retrouvée à la disparition du dernier bouchonnier, l’aventure aura duré un siècle et demi.

Plan de l’article

1. Un arbre dans son pays

5. La fabrication des bouchons

2. La récolte du liège

6. La vie d’un village bouchonnier

3. Naissance d’une industrie

7. Une industrie florissante

4. L’achat du liège

8. Le déclin

Le Roussillon
Musée de l’agriculture
Histoire de l’agriculture
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