L’exploitation du chêne-liège

L’exemple de Llauró, village bouchonnier

4. L’achat du liège

Si l’industrie du bouchon s’est développée à Llauró, c’est d’abord évidemment parce que le village se trouvait au centre d’une région largement occupée par le chêne-liège.

Mais dès qu’une telle industrie se développe, en quelque lieu que ce soit, la production locale de liège se révèle vite insuffisante. Nous avons vu les bouchonniers espagnols se jetant, à la fin du XVIIIe siècle, sur le liège français ; les bouchonniers français se jetant vers 1835-40 sur le liège espagnol : âpre concurrence.

Llauró n’a pas échappé à cette loi. Dans le texte de 1866 que nous avons cité, on note qu’à Llauró “le liège est la principale récolte, mais qu’elle est insuffisante pour alimenter les nombreuses fabriques de cette localité… Le déficit est comblé par les lièges de quelques communes voisines et par ceux de l’Afrique et de l’Andalousie”.

Il semble que les bouchonniers de Llauró n’ont jamais possédé de grandes surfaces de chênes-liège qu’ils auraient pu exploiter. Le liège devait donc être acheté.

Chez Planes-Domenjo

“Nous avions des forêts, dit Yvonne Rous, mais peu. Nous ne nous servions même pas de ce liège-là. Peut-être mon grand-père s’en était-il servi…

“Le liège, nous l’achetions chez le propriétaire, déjà écorcé. Sur pied, je crois que mon père en avait acheté, mais très peu, parce qu’il fallait s’y connaître pour voir la qualité du liège tant qu’il était resté sur l’arbre ; peut-être l’ai-je vu le faire une seule fois. Et c’était un travail pénible, l’écorçage. Il était fait ordinairement par des ouvriers agricoles. Il y en avait dans le village qui étaient spécialisés…

“Au début, on ne devait pas importer de liège. Pourtant mon père, déjà (c’était peut-être après 1914), allait en Algérie et en Corse pour faire des achats de liège. mais on avait d’abord travaillé le liège du pays. Puis on ne l’a plus travaillé parce que, par suite de la sécheresse, on disait que le liège était véreux. D’autre part, il fallait beaucoup de main-d’oeuvre, qui commençait à coûter plus cher, et on a cherché sans doute à faire des économies… Et quand on a eu des machines modernes, c’était un liège difficile à travailler. On a alors acheté le liège tout prêt, bouilli, raclé, calibré déjà par épaisseurs. C’était plus facile.

“Mais nous étions équipés pour bouillir le liège du pays. Comme tout le monde : tous ces petits avaient “un perol”, cette grande chaudière…”

En étudiant les livres de comptes de la fabrique Planes-Domenjo, on découvre qu’en 1909 elle achète du liège au Boulou, à Trouillas, à Montesquieu, à Argelès, à Saint-André, à Saint-Génis : au total, 556 quintaux pour un prix variant, selon la qualité, de 8 à 32 francs le quintal. En 1911, les achats se montent à 746 quintaux.

En 1912, ce sont 731 quintaux qui sont achetés pour un prix global de 16.205 francs. Ce liège vient de Passa, de Vivès, de Saint-Jean-Pla-de-corts, de Saint-André, de Montauriol, de Banyuls-dels-Aspres, du Boulou, de Montesquieu, de Villelongue, de Sorède, d’Oms, de Canohès et de Llauró. La quantité moyenne de liège livré par les propriétaires se situe entre 7 et 15 quintaux ; mais certains vendent 37, 70 et même 260 quintaux (Campeille, à Oms). Ces quantités étaient bien entendu fonction du nombre d’arbres levés par chacun, mais aussi des années de plantation : par exemple, la levée de Campeille correspondait certainement aux plantations faites en 1880, après le phylloxéra de la vigne. Le prix d’achat, qui variait d’après la qualité du liège, était en moyenne de 12 à 15 francs le quintal. Le plus bas (Saint-André) était de 11,50 francs ; le plus élevé (Villelongue), de 35 francs.

Mais le liège venait aussi de plus loin. Martin Planes fils s’était rendu en Algérie et en Corse pour acheter ; et en 1914 il est vendu (en dépannage) à Mary, de Llauró, trois balles de liège corse et trois balles de liège de Marseille (?) d’un poids total de 449 kilos. Nous en ignorons le prix.

Chez Yves Gispert

Pour une époque beaucoup plus récente, nous avons le témoignage du fils d’Yves Gispert :

“Il travaillait le liège d’ici. Il avait ses forêts attitrées : il savait que tous les douze ans c’était lui qui allait les faire. Il y avait de grandes forêts, je crois, du côté de Rigarda. Il y en avait eu aussi en plein d’endroits. Il avait fait plusieurs fois la forêt de Simon Carbasse, de Fourques.

“Nous faisions venir du liège d’Algérie, régulièrement ; je me souviens que mon père en a fait venir en 1978. C’était du liège d’excellente qualité (avec le liège du Portugal et celui d’ici, il avait ce qu’il fallait en qualité moindre).

“Du Portugal venaient des balles de liège qui était déjà présélectionné. Ensuite, mon père a fait venir directement le liège ébauché, qu’il finissait.”

Acheter à l’oeil et au poids

Acheter du liège au propriétaire était une opération délicate, qu’évoque Paul Ixart :

“Le propriétaire amassait son liège à un endroit qu’il choisissait, soit chez lui, soit dans la forêt. Il faisait un tas : on ne vendait pas le liège éparpillé. Les acheteurs éventuels passaient voir si cela faisait l’affaire et on discutait, comme le jardinier quand il veut vendre ses oignons ou ses tomates. On discutait sur le prix et sur le mode de règlement.

`”Parfois on achetait à vue. On commençait à tâter. On avait dans sa poche le pied à coulisse, qui servait à mesurer l’épaisseur. on devait laisser le tas comme on l’avait trouvé, mais on avait le droit d’y faire un creux pour voir s’il n’y avait pas trop de déchets.

“Il fallait se méfier : parfois le tas était fait sur un petit mamelon ; si on achetait à l’oeil, la terre était vendue avec le liège ! Il m’est arrivé que le vendeur m’ait certifié qu’il y avait tant de poids :

– Tant de poids, lui ai-je dit, cela fait tant le kilo. à ce prix-là ça vous va bien ?

– Oui, oui, a-t-il répondu, ça me va bien !

“Il tenait compte du poids qu’il m’avait avancé. puis, voyant que je préparais la balance :

– Mais je croyais qu’on ne le pesait pas…

– Ah non ! Je vous ai dit que je le prenais tant le kilo, et je tiendrai parole. Mais je veux les kilos qui sont là !

“Tu parles, il manquait 160 kilos ! A mesure qu’on défaisait le tas, on voyait qu’il avait été fait sur une bosse…

“Pour peser, on pendait la romaine à l’arbre. On avait quatre bâtons ou piquets avec lesquels on faisait un carré. De chaque angle, une corde partait, qui s’attachait en haut ; cela s’appelait le balancier. On mettait les planches de liège là-dedans. Quand le casier qu’on avait préparé était plein, on marquait combien il y avait de kilos. Et ainsi de suite…

“Le liège qu’on vient de lever pèse beaucoup plus. Alors, si l’acheteur le pouvait, il fallait faire traîner les choses. Mais pas trop, parce qu’un autre bouchonnier passait derrière vous, et il achetait !”

Il n’y avait rien de changé depuis 1836, puisque Jaubert de Passa constatait : “L’intérêt (de l’acheteur) est d’emmagasiner longtemps à l’avance ; l’intérêt du propriétaire est de livrer, parce qu’un liège trop sec ne permet de bénéfice qu’au fabricant”.

Plan de l’article

1. Un arbre dans son pays

5. La fabrication des bouchons

2. La récolte du liège

6. La vie d’un village bouchonnier

3. Naissance d’une industrie

7. Une industrie florissante

4. L’achat du liège

8. Le déclin

Le Roussillon
Musée de l’agriculture
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