L’exploitation du chêne-liège

L’exemple de Llauró, village bouchonnier

6. La vie d’un village bouchonnier

Les témoins sont unanimes : pendant la première moitié de notre siècle, à Llauró, “dans toutes les maisons, à peu de choses près, si on ne travaillait pas dans le bouchon, on vivait des bouchons”, dit Paul Ixart. Pour Yvonne Rous, “L’agriculture était insignifiante à Llauró. Tout le monde avait un lopin de terre, un jardin, une petite plantation de cerisiers. Mais c’étaient des bouchonniers, il y avait un bouchonnier à chaque maison… Là où il n’y avait pas une bouchonnerie, il y avait toujours un artisan qui travaillait à la main, seul ou avec un ouvrier, et des salariés qui, le soir, travaillaient chez eux et qui vendaient leurs bouchons.”

Comment Martin Planes devint bouchonnier

Mais comment devient-on bouchonnier ? On y vient par des voies diverses. Sa petite-fille raconte ainsi les débuts de Martin Planes, le fondateur de la fabrique la plus importante du village (Planes-Domenjo) :

“J’avais huit ans quand mon grand-père est mort. Il était bouchonnier et il s’est installé à son compte en 1871. Il était resté orphelin de père et de mère à l’âge de onze ans. Il a été recueilli par André Planes, un frère de son père, fabricant de bouchons. A cette époque, inutile d’aller en classe. Il avait été recueilli par des gens qui avaient déjà quatre ou cinq enfants, et il a dû se mettre au travail presque tout de suite. A cette époque, on coupait le liège en carrés : les enfants et les femmes faisaient les angles, commençaient à arrondir les carrés de liège. Voilà ce que faisait mon grand-père.

“Il devait avoir quatorze ans peut-être quand il est parti en Espagne. Il y a appris son métier : c’est dans ce pays qu’on a toujours beaucoup travaillé le liège, et qu’on le travaillait très bien. Il y a passé quelques années. Il avait son livret de compagnonnage, que chaque patron signait quand l’ouvrier partait. Et puis il est revenu à Llauró où, ma foi, il s’est débrouillé. Il a fait un peu tout. Il devait travailler à la journée chez un bouchonnier, peut-être son oncle. Ensuite il a pris un débit de boissons, un café. C’était un homme très intelligent, très laborieux. Il a pris un troupeau et un berger : il paraît qu’un troupeau rapportait tant ! C’est alors qu’il doit s’être marié avec ma grand-mère à qui, paraît-il, l’atmosphère d’un café ne plaisait pas : il a cessé, et il s’est installé bouchonnier à son compte…”

D’autres débuts

“J’ai commencé à 24 ans, raconte Paul Ixart. J’étais berger. mais je connaissais un peu le chêne-liège pour avoir vu les “llevaires” qui ramassaient le liège des forêts. Mon oncle, qui est mon éducateur, était bouchonnier de métier ; il avait fait son apprentissage dès la sortie de l’école et avait travaillé avec son père et son oncle. Les bouchons se faisaient alors à la main. Quand arriva la “machine à rabot”, ce fut une innovation qui obligea les ouvriers à se recycler. Le “taper” devint le”carrador”.

Les ouvriers qui venaient d’Espagne

C’est encore une fois la famille Gispert qui nous permettra de mieux comprendre cet aspect essentiel de l’histoire du bouchon à Llauró : “Il y a toujours eu beaucoup d’Espagnols dans ce métier, et il faut savoir que l’ensemble de la fabrication se faisait par des ouvriers espagnols. Mon père venait d’Espagne, où il était né à Darnius, mais de père et de mère français. Ils sont venus avec le métier qu’ils avaient appris là-bas. Et que ce soit “El Federal”, le grand-père Gispert, ou “El Nin Bernat”, ce sont des noms qui viennent du Sud.

“Ces ouvriers sont arrivés avec pas grand-chose : un couteau pour couper les carrés, un petit mouchoir avec une chemise dedans, c’était tout leur attirail. ! Leur premier travail était de demander une avance à celui qui les embauchait. Ou alors ils faisaient une centaine de bouchons et ils allaient se les faire payer pour prendre l’apéritif. Ils étaient plutôt nomades, ces ouvriers qui venaient d’Espagne. Il y en avait qui étaient très artistes. Ils venaient seuls, la famille arrivait parfois plus tard. Ce n’étaient pas des aventuriers, mais plutôt des gens qui aimaient aller d’un lieu à l’autre. Ils travaillaient tantôt ici, tantôt là, et puis ils revenaient.

“Je suppose que la vie était plus facile ici qu’en Espagne. Il y a eu, à certaines époques, des arrivées massives d’Espagnols. Mais entretemps on a toujours vu des Espagnols débarquer soit à Llauró, soit ailleurs. Ils venaient peut-être à Llauró parce qu’ils n’avaient pas trouvé de travail à Maureillas ou au Boulou, ou parce qu’ils avaient des copains qui habitaient ici, ou bien de la famille ; mais ils venaient toujours guidés par quelqu’un…”

Les salaires

Les bouchonniers étaient mieux payés que les ouvriers agricoles. Ils étaient payés soit au rendement (“tant le mille”), soit à la journée ou à l’heure. Chez Planes-Domenjo, voilà comment cela se passait, d’après les explications d’Yvonne Rous :

“En 1925 c’était 14 francs par jour pour les hommes, et 7 francs pour les femmes. Les femmes gagnaient donc la moitié, mais elles faisaient des travaux différents. Pour tailler le liège en bandes, il fallait une certaine force, c’étaient les hommes ; de même pour couper les carrés de champagne. Les femmes faisaient les bouchons à la main, triaient, cousaient les sacs. Nous avions d’ailleurs une ouvrière remarquable pour faire les bouchons. On avait un couteau spécial, et quand il restait une petite rayure (“du ventre” comme on disait), avec cette lame si fine, on donnait un petit coup. Quand on triait les bouchons, on avait son couteau à côté. Parfois, quand on coupait la couronne du bouchon, on enlevait le grain, c’était plus lisse. Mais ça se faisait rarement et ce n’était pas du goût de mon père : “Tu déformes le bouchon”, disait-il.

“En 1930, il y avait déjà la déduction de la sécurité sociale, la cotisation ouvrière. En 1935, c’était 25 francs par jour pour les hommes ; pour les femmes, je n’ai retrouvé qu’un salaire de 10 francs, mais qui concernait une apprentie.”

L’atelier Planes-Domenjo

“En 1914, il y avait huit coupeurs, qui coupaient les bandes et les carrés à la main. Il y avait aussi trois racleurs, qui raclaient le liège écorcé (une opération abandonnée par la suite) : ces hommes avaient une raclette et une sorte de petit banc sur lequel ils mettaient un pied. Ils venaient racler à la maison et bouillir le liège, et puis ils travaillaient à la petite propriété que nous avions. Ainsi, nous les employions toute la semaine.

“Tout le village a défilé chez nous, tout le monde !” conclut Yvonne Rous. Ce qui est confirmé par Paul Ixart : “Tous les ouvriers bouchonniers étaient concentrés ici, sur la route ; ils travaillaient chez Planes-Domenjo. Par la suite, beaucoup d’ouvriers qui avaient un peu de liège se sont installés comme artisans chez eux.”

Comment vivait-on ?

“Dès que les enfants arrivaient à douze ou treize ans, ils travaillaient. Si les femmes voulaient travailler, elles avaient toutes des bouchons à faire. Il n’y avait pas de crainte du lendemain : si vous perdiez un travail aujourd’hui, le lendemain vous étiez engagé ailleurs. Dès qu’on sortait de l’école, il y avait dix débouchés pour chaque enfant, et l’on pouvait aussi apprendre les métiers de forgeron, de menuisier ou de boulanger. Et tout le monde revenait au village ; rares étaient ceux qui ne s’établissaient pas à leur compte.

“Les ouvriers n’étaient pas malheureux. Ils gagnaient ce qu’ils voulaient. S’ils le souhaitaient, ils faisaient des heures supplémentaires, ce qui rendait service au patron. La semaine de travail était de 48 heures, mais ceux qui le voulaient pouvaient travailler davantage. Et pour l’époque ils étaient mieux payés que l’ouvrier agricole.

“Pour vous donner une idée de leur vie, il y avait chaque année deux tailleurs qui travaillaient un mois pour Llauró : tout le monde était bien habillé. Il y avait même eu trois tailleurs qui travaillaient je ne sais combien de temps ; tous les dimanches ils étaient là, en train d’essayer des costumes, des pantalons à l’un et à l’autre, des vestes en velours avec une martingale, comme cela se faisait beaucoup…”

Ces propos sont de Paul Ixart, mais le regard d’Yvonne Rous est plus critique, même si elle a gardé comme lui le souvenir d’un village plein de vie :

“Ces ouvriers qui venaient travailler cinq ou six mois, des particuliers leur louaient des chambres. Il y avait aussi deux auberges. C’était un village très, très vivant ! Les deux cafés regorgeaient de clients, car les ouvriers bouchonniers dépensaient beaucoup (ce n’était pas comme l’ouvrier agricole de l’époque, qui était porté à l’économie). J’ai entendu dire à mon père que, quand ils avaient perçu leur salaire, le samedi, ils allaient faire la fête, au café ou à la fontaine : ils jouaient à des jeux d’argent. Certains commençaient à travailler le mercredi. Ils allaient au café à midi (prendre le café), et le soir tous les hommes étaient à l’apéritif. On les voyait partout dans le village : ils attendaient l’heure d’ouverture de la fabrique sur le parapet. Ça donnait beaucoup d’animation.

“Les ouvrières qui étaient à la tâche arrivaient vers trois heures. Je me souviens qu’Anita venait prendre le soleil, tranquillement, et puis elle venait à l’usine. S’il fallait qu’elle aille chercher du bois à la forêt, elle y allait. Et s’il restait une heure ou deux à faire, c’était sans surmenage.

“Evidemment c’étaient des vies sans luxe. Mais ils vivaient, les ouvriers bouchonniers, ils n’étaient pas malheureux.”

“Il y avait, ajoute Paul Ixart, beaucoup de façons de vivre. Et ceux qui ne voulaient pas avoir de patron vivaient sans doute mieux que les autres : ils prenaient un sac, le matin, ils s’en allaient dans la forêt, et ils revenaient avec 20 kilos de liège mâle, qui étaient éparpillés dans la forêt puisqu’on abattait tous les arbres. Ils les vendaient pour faire des agglomérés, et ils vivaient bien !

“Quand j’étais berger, j’aidais parfois les bûcherons à remplir leur sac de 60 kilos, et eux m’aidaient à remplir mon petit sac. Quand j’en avais 100, 200 ou 300 kilos, il y avait des patrons parmi les bûcherons travaillant dans la forêt qui me les achetaient. Une fois, ils m’avaient acheté pour 350 francs de “rusques”.

Quand je n’avais pas d’argent, je prenais une petite hachette et je faisais une charrette des branches que les bûcherons ne ramassaient pas. Le dimanche, avec Justin, j’allais les chercher et on les portait à un bouchonnier, qui s’en servait pour faire bouillir son liège.”

Les risques du métier

Le métier de bouchonnier, qui demande de l’adresse, a ses dangers. l’acier tranchant est partout : couteaux, lames en mouvement… Il en résultait des accidents fréquents, mais il ne semble pas qu’ils aient été graves.

Il y eut aussi quelques incendies. la poussière de liège dont les ateliers étaient pleins est inflammable, et, les règlements de sécurité étant alors inexistants, les ouvriers fumaient. “Ils fumaient tout le temps, dit Yvonne Rous. Pensez si, à l’époque, on pouvait leur dire qu’il était interdit de fumer ! Non, le travail se faisait à la bonne franquette. Mon père et moi tenions à nos ouvriers… Ouvriers et patrons étaient sur un pied d’égalité.”

Des ouvrières qui chantaient

“C’était joli à voir, dit-elle encore. Quand nous nous sommes mariés, mon mari m’a dit : “Moi, de Terrats, je voyais les lumières et je demandais à mon père ce que c’était : – C’est la fabrique de bouchons Planes ! C’étaient les lampes à pétrole suspendues. Et ces femmes qui travaillaient, qui papotaient, qui chantaient. On chantait tout le temps… A Llauró c’était, comment dirais-je, la joie. Toute la jeunesse était restée ; alors le dimanche, on allait se promener et on dansait.

“On chantait, mais aussi on parlait, et ça ne plaisait pas trop au patron, quand même. Quand mon père arrivait, en tapinois, de sa démarche très légère, il y avait toujours une ouvrière qui lançait un bouchon à l’autre : ça voulait dire qu’il fallait se taire.”

Une ouvrière se souvient

Les souvenirs de Marie Béringué sont plus récents, mais l’état d’esprit des bouchonniers semble être resté le même :

“J’avais tout juste quinze ans quand je suis allée travailler chez Alphonse Béringué, au début de 1943, et j’y ai travaillé jusqu’à la naissance de Jean-Claude, en 53. Alphonse était venu me demander si je voulais travailler. J’étais toute jeune. J’ai dit :”Bon, je vais essayer. Si je peux m’en sortir, je resterai”. En effet, je m’en suis très bien sortie : la première semaine, il ne m’a pas donné grand-chose, mais la semaine suivante il m’a payée comme tout le monde.

“Nous étions tous des jeunes : ma soeur, Fernande, Mimi, Michel Castillo. Nous étions nombreux, à ce moment-là ça marchait très bien. Les bouchons étaient faits à la barine et, après, nous les passions à l’émeri pour les poncer : les bouchons entiers et ensuite les bouts. Nous étions trois à travailler à la même machine : il y avait une meule d’un côté, une meule de l’autre, et la troisième ouvrière faisait les bouts. Nous avons fait aussi les carrés pour les bouchons de champagne. Michel et Henri Carbasse coupaient les carrés au couteau, et après nous les passions à la machine. On ne les faisait pas ronds, juste le coin, mais il fallait que ce soit parfait : j’adorais faire ça.

“Quand Jean-Claude est né, j’ai arrêté. Quand il a eu trois ans (c’était au mois d’octobre et il y avait beaucoup de commandes) Paul Ixart est venu chez moi. J’étais au jardin, j’étendais du linge. Il m’a dit : “Il faudrait que tu viennes pour nous donner un coup de main, parce qu’on a plein de travail. Si tu pouvais venir un mois, un mois et demi…” Je lui ai répondu que, si ma bele-mère voulait bien s’occuper du petit, je viendrais. C’est ce qui s’est passé ; seulement je n’y suis pas restée un mois, mais cinq ans ! Jusqu’à ce qu’ils aient arrêté. Nous faisions les bouchons de champagne : ils en avaient du travail, à ce moment-là ! On y allait même le soir, après souper ; avec Juliette, on travaillait jusqu’à dix heures. Franchement, c’était un travail qui me plaisait énormément !

“Ce n’était pas un travail, c’était un plaisir. On se retrouvait là, et on s’entendait tellement bien ! Avec Paul Ixart et avec Joseph Doutres, travailler était un vrai plaisir…

“Quand on change de papier, la machine à émeri “mange” davantage. On mesurait le bouchon avec un pied à coulisse : s’il y avait un millimètre de trop ou de moins, il fallait arranger ça. Nous réglions nous-mêmes notre machine. Et le soir, il fallait tout astiquer (ça faisait beaucoup de poussière, et avec l’huile qu’on y mettait…). Tout était propre quand on partait.

“On triait aussi les bouchons. On en prenait cinq dans la main et on comptait. Puis on faisait les colis ; après on les pesait.

“C’était bien ! Il n’y avait pas de différence entre l’ouvrier et le patron. Paul nous disait ce qu’il fallait faire. Chez Alphonse aussi, on était nombreux, mais jamais on n’a eu d’histoires avec qui que ce soit. Pendant les quinze ans que j’ai travaillé, nous nous entendions tous très bien. C’était une autre mentalité que maintenant : chacun avait du travail, les patrons se rendaient service entre eux. De temps en temps, je me rappelle qu’Alphonse Beringuer nous faisait sortir : une fois, nous sommes allés au Barcarès”.

Plus de machines, moins d’ouvriers

Peu à peu, dans les ateliers, avec l’introduction des machines, le nombre d’ouvriers a diminué. On nous a parlé d’une machine, la “Supernia”, qui faisait le travail de huit femmes. Il en a été ainsi dans la dernière fabrique qui ait fonctionné à Llauró, chez Yves Gispert :

Pendant une période, il y a eu sept personnes, huit avec mon père. Mais je ne sais pas combien de temps cela a duré. C’était une période faste, avant l’arrivée du plastique.

“A la fin, mon père s’en sortait bien, mais il n’avait que deux ouvrières avec lui, et le pépé qui avait travaillé jusqu’à 76-77 ans (il s’était spécialisé, à la fin, dans la tireuse en bandes).

“Autrefois on avait des espèces de paniers en osier et roseau ; une fois qu’ils étaient pleins, on arrêtait la machine, on mettait un autre panier dessous et on allait mettre le panier plein dans une autre machine. Tout ça, mon père l’avait éliminé. Tout était automatisé au maximum. Ils étaient trois à faire marcher toute la chaîne.”

Les patrons

Etre patron, quand les affaires marchent, a ses avantages :

“A table, dit Yvonne Rous, nous ne manquions de rien. Et nous étions bien habillés. Mais quand il y avait de l’argent de côté, c’était pour acheter des bâtisses, ou des machines, ou du liège. Et diriger l’entreprise n’était pas une sinécure :

“Quand mon père est décédé, nous avons loué l’usine à M. Azéma, de Paris, à la Société bouchonnière. J’étais gérante. J’ai travaillé un peu à tout, la comptabilité, les salaires, le rendement, et quand je le pouvais je travaillais aussi à l’atelier. Je faisais la comptabilité le soir, jusqu’à minuit, et, pour rester avec mes ouvriers, je travaillais au triage. Parce qu’il y avait des mélanges à prévoir (20% de cette qualité avec 10% de cette autre), et c’était moi qui devais le faire.

“Il fallait avoir l’oeil partout, toujours être là. A huit heures on devait être en bas, à l’usine, on sortait à midi et on recommençait à une heure et demie. Nous, les patrons, nous étions cent fois plus surmenés que les ouvriers, avec beaucoup plus de soucis. S’il y avait eu par exemple un mécanicien, nous aurions été tranquilles. S’il y avait eu un comptable… Mais non, nous faisions tout ! C’est un métier que je ne regrette pas. C’est drôle, non ?”

Marthe Salles peut témoigner quant à elle de la réelle entraide qui existait entre les bouchonniers de Llauró :

“J’ai le souvenir que les gens s’entendaient bien : nous avions tous besoin les uns des autres. A un moment donné nous (l’atelier Gispert) n’avions pas de chaudron pour bouillir le liège : pendant des années nous avons utilisé le chaudron de Paul (maison Larrat et Cie). Plus tard mes parents ont fait construire ce fameux chaudron dans lequel on mettait beaucoup plus de liège et où le bouillage était vite fait : on le remplissait toutes les 20 minutes, alors qu’avant cela durait une heure et demie. Alors, c’est eux qui sont venus bouillir leur liège chez nous.

“Et comme mon frère avait acquis un outillage très complet, quand, chez Paul, ils manquaient d’outils, ils venaient en chercher. Ils se servaient eux-mêmes, que nous soyons là ou non ; cela se passait vraiment en famille.

“Les rapports qu’il y avait entre les gens, c’était inestimable, et l’on se rend compte qu’on a vécu dans un milieu vraiment riche sur le plan des relations.”

Un choix de vie

D’un métier qui le passionnait et qui lui imposait un labeur incessant, Yves Gispert n’a pourtant pas, semble-t-il, voulu devenir l’esclave :

“Mon père, dit son fils Michel, prenait ses petits quarts d’heure, comme on dit, mais cela n’empêche pas que le soir, jusqu’à sept heures, il était en train de régler ses machines, et qu’il se levait à cinq heures du matin.

“Il aurait sans doute pu consacrer toute son énergie aux bouchons, monter une grande usine, mais il avait fait un autre choix, un choix de vie et de société. Il était si content d’être à Llauró ! Son Llauró, c’était quelque chose d’extraordinaire, il n’y avait pas plus beau que Llauró… Et entre midi et deux heures, si de temps en temps il pouvait s’échapper et aller chercher une poignée d’asperges ou de champignons… C’était un choix de vie, et bien sûr on ne pouvait avoir à la fois Llauró, la vie avec les voisins, et une grande usine à Céret…”

Plan de l’article

1. Un arbre dans son pays

5. La fabrication des bouchons

2. La récolte du liège

6. La vie d’un village bouchonnier

3. Naissance d’une industrie

7. Une industrie florissante

4. L’achat du liège

8. Le déclin

Le Roussillon
Musée de l’agriculture
Histoire de l’agriculture
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