L’exploitation du chêne-liège

L’exemple de Llauró, village bouchonnier

8. Le déclin

Il faut bien en venir à cette constatation amère pour tous ceux qui se sont attachés à ce village : l’industrie bouchonnière, source de tant d’activité, de richesse et d’animation, n’existe plus. Le dernier bouchonnier est mort il y a dix ans et personne ne l’a remplacé. Pourquoi ?

La concurrence

Il est vrai que cette industrie s’est souvent trouvée dans des conditions difficiles. Il y a deux siècles, un siècle et demi, nous l’avons vu, la concurrence était rude entre Catalans du nord et du sud, qui se disputaient le liège, précieuse matière première. Mais voici que, plus près de nous, d’autre difficultés apparaissent :

“Les fabricants de bouchons français se plaignent vivement de la concurrence étrangère. d’une part, les nations voisines ont mis des droits très élevés sur l’entrée des bouchons. C’est ainsi que ces droits atteignent 73 francs pour 100 kilogrammes de bouchons introduits en Russie, 75 en Allemagne, 86 aux Etats-Unis;

“D’autre part, ces pays qui ne produisent pas la matière première viennent acheter le liège dans les pays producteurs, France, Espagne, Portugal et Italie, ils importent chez eux cette matière première exempte de tous droits et fabriquent eux-mêmes les bouchons. Il est certain que cette pratique cause un grand préjudice à l’industrie des bouchons. Celle-ci ne peut écouler ses produits à l’étranger et on vient lui faire concurrence dans le pays même de production en enlevant la matière première ; d’où augmentation du prix d’achat, d’où intérêt pour le consommateur à voir mettre un terme à cet état de choses. Cet intérêt est encore bien plus considérable pour l’ouvrier indigène à qui on enlève du travail.”

Cette concurrence n’a pourtant pas empêché l’industrie du bouchon de prospérer dans les P.O, et en particulier à Llauró. Mais d’autres facteurs défavorables joueront par la suite.

Le dépérissement de la forêt

Un premier handicap sera la trop faible production de liège du pays. Un spécialiste note en 1894 que “la production de liège dans les Pyrénées-Orientales est de 2300q/an”, et qu’il s’agit “d’un liège de bonne qualité, se vendant cher, mais dont le rendement est le plus faible de France.” Rendement médiocre et haute qualité vont sans doute de pair : les mailleurs lièges venaient, dit-on, de la région côtière d’Argelès et de la région de Llauró. Paul Ixart nous dira qu’on appelait Llauró le “petit champagne”, car les Champenois étaient friands de bouchons de notre secteur. Mais la nécessité de recourir à des achats de liège étranger n’a pas été favorable à l’industrie locale.

Si d’importantes plantations de chênes-liège ont été faites dans la deuxième moitié du XIXe siècle, une évolution inverse se dessine après la première Guerre mondiale :

“L’exploitation de chêne-liège tomba en décadence au cours des cinquante dernières années, de telle sorte que la superficie occupée par cette espèce a subi une réduction très importante.

“Parmi les causes du dépérissement de la forêt de chêne-liège en France, on peut énumérer les fréquents incendies dans les forêts des Maures et de l’Estérel (Var), incendies désastreux quand souffle le mistral… les exploitations abusives et les coupes de bois pour la carbonisation (qui prirent de grandes proportions de 1926 à 1929) ; la dégradation du sol consécutive à la suppression du sous-bois par laquelle on cherche à diminuer les risques d’incendie et les ravages qui en découlent ; enfin le morcellement progressif de la propriété privée au détriment de la superficie forestière.”

Ce texte écrit en 1950 concerne la suberaie française en général, mais les causes du dépérissement citées se retrouvent dans les P.O. Houcine Sebei, dans sa thèse de 1983 , note lui aussi qu’une partie de la superficie occupée jadis par les chênes-liège a été reconvertie pour les besoins de l’immobilier, au Boulou notamment.

Mais il accorde beaucoup plus d’importance à deux causes que l’auteur portugais ignore : le recul du liège devant les dérivés de la pétrochimie (les bouchons en plastique) et la concurrence des lièges vendus à bas prix par l’Algérie, l’Espagne et le Portugal.

En ce qui concerne les “exploitation abusives et les coupes de bois pour la carbonisation”, Paul Ixart, qui en fut le témoin, les explique ainsi : “Il y avait trois sources de revenus dans l’arbre : les liège, le liège mâle qui est dans les branches, et le bois, avec lequel on faisait surtout du charbon… Les chênes-liège sur lesquels il y avait beaucoup de kilos de liège mâle ont été abattus.”

On a donc préféré à l’exploitation régulière du liège, qui demandait de la patience (puisqu’il fallait compter douze ans entre deux levées), l’utilisation massive du liège mâle, dont on faisait des agglomérés, et la fabrication du charbon de bois, fort utilisé alors. C’est-à-dire le profit immédiat.

Les forêts n’ont pas disparu : elles se sont appauvries. Les plus beaux arbres avaient été abattus. “Dans l’ensemble, dit Paul Ixart, il restait un fort pourcentage d’arbres déjà malades. Ensuite le ver s’y est mis. Puis il y a eu la sécheresse. Puis il y a eu les incendies…”

Le liège local n’ayant plus sa qualité d’antan, on s’est mis à travailler de plus en plus avec des lièges importés. Et les forêts ont été de plus en plus livrées à l’invasion de la broussaille et aux incendies…”

Bouchons portugais, bouchons en plastique

Les lièges d’Algérie, d’Extremadura et du Portugal avaient donc pris la relève du liège des P.O. Mais va venir le temps où la concurrence changera de terrain : ce sont les bouchons portugais qui vont envahir le marché français. L’industrie portugaise, profitant de ses salaires très bas, pouvait vendre des bouchons beaucoup moins cher. “On a eu, dit Paul Ixart, une invasion du Portugal : j’ai vu en 1957-58 un bouchon portugais net de toute taxe revenir à cinq francs pièce au consommateur, alors que nous faisions partir le même bouchon à sept francs, emballage, transport et taxes en sus, et nous ne pouvions pas faire moins.”

Pour continuer à vivre face à une telle concurrence, on verra des bouchonniers acheter au Portugal, à bas prix, des bouchons ébauchés dont ils se réservaient la finition. D’autres ne résisteront pas.

Vers la même époque, les bouchonniers durent faire face à un autre assaut, tout aussi rude : celui du bouchon en plastique, qui élimina les bouchons de petite qualité. “Tout se vendait, raconte Paul Ixart ; les carcasses servaient à boucher les bouteilles d’eau de Javel. Nous avions un client à Chalons-sur-Saône qui vendait les articles de cave pour tout son secteur ; nous lui fournissions des bouchons pour le vin à emporter. Or, cela se passait vers 1950, il m’a fait voir le stock qu’il avait de nos livraisons : il n’en avait plus la vente. Il m’a expliqué qu’alors que le bouchon coûtait trois francs cinquante, la capsule, qui venait de faire son apparition, ne coûtait que douze centimes. De plus, on n’avait plus à chercher à lire le degré sur le bouchon : la capsule du vin de 10° était jaune, celle de 10°5 était violette… il suffisait de regarder la couleur.”

En 1957, une vingtaine de petits patrons et d’ouvriers vivaient encore du bouchon à Llauró. Certains pourtant ne désespéraient pas. Yves Gispert disait : “Le bon vin ne peut se concevoir qu’à l’abri d’un cylindre de liège. Ainsi, nous pensons que si le plastique peut entrer dans la fabrication des bouchons, son usage restera tout de même limité à certains produits.”

Des conditions défavorables

Si l’industrie bouchonnière est entrée partout en crise, elle a rencontré à Llauró des conditions particulièrement défavorables.

Il y a eu un problème de main-d’oeuvre, au moins chez Planes-Domenjo. “Auparavant, explique Yvonne Rous, nous avions des ouvriers bouchonniers qui venaient d’Espagne, qui restaient huit ou quinze jours, parfois de un à six mois, et qui repartaient. Il y avait un va-et-vient continuel de ces ouvriers, qui venaient à la maison et pour qui il y avait toujours du travail. D’ailleurs, quand on faisait tout à la main, mon grand-père se contentait de vendre ce qu’il fabriquait à des grossistes. Mais ensuite, quand il y a eu les machines et l’électricité, nous avons manqué de main-d’oeuve ; les ouvriers préféraient rester au Boulou ou à Céret plutôt que de monter ici. A un moment donné, nous aurions pu travailler beaucoup plus, mais nous manquions d’ouvriers. Mon père disait toujours qu’il fallait que nous partions ; déjà, à la mort de son père, il voulait partir s’installer à Argelès. Mais la maison, la famille, le village l’ont retenu…”

La situation du village, loin des grandes routes, loin du chemin de fer, lui était défavorable. Les camions qui venaient porter ou prendre les marchandises avaient du mal à passer dans les rues étroites et tortueuses.

L’un après l’autre, les ateliers ont disparu.

Un seul bouchonnier a tenu jusqu’au bout, Yves Gispert. Jusqu’à ce qu’il meure, en 1982. Avec ténacité, mais les yeux ouverts, comme le rappelle son fils :

“Il y a vingt ans (vers 1970), mon père m’a dit : “Choisis le métier que tu veux, mais ne reste pas là !” Parce qu’il avait compris que ce métier n’avait plus d’avenir. Mais il y a dix ans, juste avant sa mort, au moment où il avait passé le cap de ses tracas, où il y voyait beaucoup plus clair, il regrettait un peu que je sois parti…”

Un avenir ?

L’industrie de bouchon ne revivra pas à Llauró. L’heure est aux grandes entreprises, qui maintiennent la tradition avec des moyens techniques et des rendements très supérieurs à ceux du passé.

Mais la forêt est toujours là.

Elle a certes été abandonnée. Affaiblie par la concurence de la “brousse” qui l’a envahie, par les incendies qui l’ont traversée, par les fortes chutes de neige qui ont brisé ses branches, retrouvera-t-elle jamais sa splendeur passée ?

Sans doute quelques propriétaires font-ils encore écorcer leurs arbres, sans doute y a-t-il quelques parcelles débroussaillées. Mais il faudrait faire plus. C’est un jeune du village, Patrick Azaïs, qui écrit :

“L’actualité dramatique, à savoir la succession d’incendies en Corse et sur la côte méditerranéenne, renforce notre conviction : seule la prévention, c’est-à-dire une réexploitation et une mis en valeur de la forêt, nous épargnera de telles catastrophes et permettra de préserver ces chênes-liège qui font partie de ce patrimoine pyrénéen tellement riche, mais dont l’équilibre est souvent si fragile. Mais dans la chaleur étouffante de cet été 1989, nous sommes peu à y croire et à nous y employer fermement.

“De plus, les pouvoirs publics semblent plus intéressés par les flots de touristes qui, venant chercher du soleil et apportant des devises, forment certains jours d’été sur les routes du littoral des bouchons d’une autre espèce…”

Ne pourrait-on pas dire que, même si l’on veut favoriser le tourisme, la beauté des forêts de l’arrière-pays n’est pas négligeable ? Le maintien de ces forêts est, par ailleurs, essentiel pour la préservation de l’équilibre naturel. Le souci de la préservation du patrimoine naturel a visiblement inspiré deux initiatives prises sur le plan local ces dernières années :

1) A la suite de l’incendie de 1976 est né un Syndicat de zone d’intervention prioritaire (ZIP), dont le président est le maire de Vivès. Ce syndicat s’est préoccupé de créer des points d’eau et des pistes, et d’entretenir les chemins.

2) En 1990, à la suite de la création d’une Association Syndicale de Llauró et d’une Association Foncière Pastorale, et avec l’aide financière de l’Etat et du FEOGA, des travaux de débroussaillage ont été entrepris sur une vingtaine d’hectares.

Pour assure le maintien en bon état des zones débroussaillées, deux éleveurs ont été autorisés à y faire paître, l’un un troupeau de vaches, l’autre un troupeau de brebis.

Il y a là, peut-être, l’amorce d’une restauration de la forêt.

Plan de l’article

1. Un arbre dans son pays

5. La fabrication des bouchons

2. La récolte du liège

6. La vie d’un village bouchonnier

3. Naissance d’une industrie

7. Une industrie florissante

4. L’achat du liège

8. Le déclin

Le Roussillon
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Le chêne-liège