Le temps de la moisson

Les céréales ont été, avec la vigne, la plus importante production agricole de nos contrées jusqu’à l’apparition de l’arboriculture fruitière. Il convient de distinguer deux types d’exploitation : d’une part les vastes champs irrigués de la plaine, qui nécessitaient une abondante main d’oeuvre au siècle dernier et où les diverses tâches ont été mécanisées au fur et à mesure de l’évolution technique : c’est là qu’on produisait le froment, céréale noble fournissant ce pain blanc qui était autrefois un produit de luxe ; d’autre part les champs des Aspres, et plus généralement des zones de moyenne montagne, où l’on travaillait le plus souvent en famille, avec des moyens techniques rudimentaires : c’était la zone du seigle et surtout du méteil (mélange de diverses graines, en principe blé et seigle), qui fournissait le pain des pauvres.

La faucille et la faux

La faucille, en forme de croissant, est l’instrument antique servant à couper le blé. Elle a son origine dans la faucille à dents de silex utilisée par les hommes préhistoriques quand ils commencèrent à récolter le blé sauvage : connue en Palestine dès le VIIIe millénaire avant notre ère, elle a peu à peu gagné l’ensemble du bassin méditerranéen.

On distingue plusieurs sortes de faucilles, selon leur taille et la nature de leur tranchant. Les plus anciennes faucilles métalliques utilisées sont en effet des faucilles dentelées, permettant de scier le blé plutôt que de le trancher. Telle est d’ailleurs l’origine du verbe catalan segar et de son dérivé segador (moissonneur), qui viennent du latin secare. En français aussi, pendant des siècles on a utilisé le verbe scier pour désigner le geste du moissonneur : il saisit à la main la javelle, qu’il va couper sous l’épi en prenant bien garde à ne pas égrener celui-ci. Cette opération étant assez dangereuse, il fallait protéger la main qui tenait la javelle à l’aide de doigtiers confectionnés en roseau, les didals. Si l’on regarde attentivement des didals ayant beaucoup servi, on y remarque en effet de nombreuses entailles laissées par la lame de la faucille.

Traditionnellement, cette faucille dentelée était appelée en Catalogne falç ou corbella. Elle fut peu à peu remplacée par le volant, une faucille plus grande et au tranchant lisse. Cette transformation permit de gagner en rapidité, au détriment de la précision : le geste, plus brutal, faisait égrener les épis trop mûrs, d’où un moindre rendement de la récolte. Cependant, cinq coups de volant suffisaient à un moissonneur expérimenté pour confectionner une gerbe, d’où une moisson plus rapide et moins coûteuse en personnel. L’introduction progressive de la faux devait rendre ce problème encore plus sensible.

La faux (en catalan dalla) est un outil très ancien : on a trouvé des lames de faux datant de La Tène III en Europe Centrale et en Bourgogne . Les peuples celtiques utilisaient dans l’Antiquité des faux manoeuvrées à deux mains beaucoup plus grandes que celles des Romains. Mais pendant des siècles cet outil fut réservé à la coupe des prés ou à celle de l’avoine, ainsi qu’à celle des chaumes après la moisson. Il fallut attendre le XVIIIe siècle pour qu’il se généralise en France comme outil de moissonnage dans les grandes plaines à blé, et il mettra beaucoup plus de temps à gagner les régions méridionales, plus pauvres en rendement : car l’usage de la faux entraîne une perte de grains forcément plus grande qu’avec le volant, sa manoeuvre brutale faisant égrener un nombre considérable d’épis trop mûrs et son mouvement moins précis laissant en place une proportion d’épis elle aussi assez importante. Les glaneuses immortalisées au XIXe siècle par le peintre Millet sont là pour recueillir tout ce qui a échappé au travail de la faux. Cette perte de récolte est négligeable dans les vastes champs, mais elle est jugée insupportable par le petit propriétaire, qui préférera continuer le travail à la faucille : à Saint-Michel de Llotes, c’est aux alentours des années 1900 que la dalla remplacera vraiment le volant.

Les premières faux utilisées pour moissonner étaient garnies d’un râteau en bois qui recueillait les tiges à mesure qu’elles tombaient et les empêchait de se mêler. Plus tard, on utilisera un râteau métallique. Le moissonneur à la faux avait aussi besoin de quelques petits outils lui permettant d’avoir toujours un instrument parfaitement affûté : d’abord une pierre à aiguiser, que le dallaire portait sur lui, dans un cup attaché à sa ceinture. Le cup , en corne de boeuf, contient toujours un peu d’eau de façon que la pierre à aiguiser ne se dessèche pas. En outre il est fixé par un crochet sur le devant de la ceinture, ce qui permet au moissonneur de poser sa faux à l’horizontale pour l’aiguiser.

Il fallait aussi taper la faux, à l’aide d’une petite enclume (enclumette) qu’on appelait les fargues et d’un marteau. Il y avait deux sortes d’enclumes, et par là même deux sortes de marteaux : tantôt la lame était posée sur le sommet de l’enclume, tantôt (c’était le plus fréquent), elle reposait sur la partie latérale de celle-ci. L’enclume était plantée en terre, mais des garnitures de fer forgé l’empêchaient de trop s’enfoncer.

Si la faux a eu tant de mal à s’imposer, on devine que les premières moissonneuses n’ont eu qu’un succès limité en Roussillon. Leur apparition très tardive correspond d’ailleurs à la période où la céréaliculture disparaissait de nos contrées, et le parc de ces engins n’a jamais été très important.

Faucille et détail de la lame

Grande faucille ou volant,

avec dragonne en cuir

Faux armée de son “rastell”

Battage et dépiquage

Une fois les épis coupés, il fallait les lier en gerbes : on utilisait pour cela un outil de bois appelé la bitlla de lligar, qui demandait à son utilisateur une grande dextérité. Puis le blé était apporté sur l’aire (en catalan l’era), où le battage, séparation des grains de l’épi, se faisait aussitôt après la moisson. Cette aire de terre battue avait été longuement préparée avant l’opération..

Deux méthodes de battage étaient employées concurremment : soit, surtout dans les petites propriétés, le battage par l’homme à l’aide du fléau ; soit le dépiquage sous le pied des animaux, en général des chevaux, ou encore à l’aide de machines rudimentaires.

Le fléau, déjà mentionné dans la Bible, est un outil qui prend dans l’Antiquité romaine sa forme définitive : deux bâtons réunis par une courroie. C’est le flagell catalan, appelé souvent mantí en pays roussillonnais. Le manche est de préférence en micocoulier, et le bâton servant à battre (la vergella) en olivier sauvage (bord ). Les deux pièces sont réunies par un nerf de boeuf avec une clavilla en bois. Le battage au fléau était une corvée épuisante, dont la cadence à quatre temps était scandée par la voix des moissonneurs.

Le dépiquage ou foulage sous le pied des animaux était couramment pratiqué dans les grandes fermes roussillonnaises au XVIIIe siècle : on plaçait verticalement les gerbes bien serrées sur l’aire, puis on faisait venir plusieurs couples de chevaux et de juments (le premier couple était en principe formé de deux chevaux vigoureux aux colliers garnis de sonnettes, chargés de rythmer le mouvement), qui suivaient une trajectoire circulaire et, dans un premier temps, abattaient les épis. Entraient alors en scène les brassiers (ouvriers agricoles) armés de fourches, qui remuaient et étalaient les gerbes, puis les animaux revenaient pour un second passage, piétinant les tiges de blé au trot, jusqu’à réduire la paille en bûches d’une quinzaine de centimètres de longueur. A mesure que la paille se brisait, le grain se détachait et restait en dessous de la paille. Il ne restait plus qu’à reprendre les fourches pour faire voler la paille, et à réunir grains et poussières en un grand carré dont on s’occuperait plus tard.

Cette méthode était violemment condamnée par les agronomes de l’époque : c’est ce qui ressort du mémoire de Pierre Poeydavant sur l’Intendance du Roussillon, rédigé quelques années avant la Révolution :

“Pour dépiquer les grains, on étale dans les aires une quantité de gerbes, proportionnée à leur étendue ; les chevaux et jumens les foulent en y passant et repassant au nombre de 25 ou 30 à la fois. Ces animaux, qui, surtout au commencement du travail, sont enfoncés dans la gerbe jusqu’au ventre, ne peuvant pas courir, ils profitent de la lenteur forcée de leur marche pour manger continuellement des épis de bled, et lorsque le grain est dépouillé de son envelope, ils en prennent même en abondance dans les intrevalles de repos que leurs conducteurs leur laissent peut-être à dessein… Il n’y a pas de bête employée à dépiquer qui, dans la journée, ne consomme près d’une demi-mesure de bled… Il seroit aisé de remédier à un mal de cette nature, s’il étoit possible que tous les particuliers qui se servent de haras, s’entendissent pour exiger que les chevaux et jumens fussent coeffés ou muselés, de manière à ne pas pouvoir manger le bled en dépiquant… Mais le concert général est impraticable. Personne ne voudroit être le premier à proposer la difficulté, par la crainte d’être privé de la faculté de dépiquer ses grains suivant l’usage ordinaire du pays. D’ailleurs, quoique tout le monde gémisse d’une pareille déprédation, chaque propriétaire et fermier la regarde comme peu importante pour ses intérêts propres, et il laisse aller les choses ainsi qu’il les a trouvées établies… Il en résulte que l’usage qui est en vigueur dans la plaine du Roussillon opère chaque année une perte d’environ 2600 charges de grain qui sont consommées mal à propos par des chevaux et des jumens qu’on pourroit nourrir de manière à ne point diminuer pour les peuples l’aliment qui lui est le plus précieux…”

Ce que demandait Poeydavant, c’était la généralisation du morral, destiné à empêcher les bêtes de manger le blé, et qui pouvait être soit une simple protection en corde, en cuir (puis en fil de fer), soit un sac contenant de l’avoine, adaptables aux mors des chevaux.

Bien entendu, les petits propriétaires ne pouvaient disposer de haras aussi importants. A partir du XIXe siècle ils vont cependant remplacer peu à peu le labeur épuisant du fléau par l’usage de rouleaux à dépiquer, en catalan rocs de batre. Il est curieux que ces rouleaux, connus par les Ibères avant la conquête romaine, utilisés au Moyen-Age dans plusieurs régions, aient ensuite disparu pendant plusieurs siècles des usages agricoles.

On utilisait deux types de rouleaux : les premiers étaient en bois cannelé ou bardé de lattes saillantes en dents d’engrenage ; les seconds, de forme tronconique, étaient en pierre, et sont apparus plus tardivement. Au début de notre siècle, on continuait à utiliser conjointement les deux rouleaux : celui de pierre, tiré par des boeufs, écrasait les gerbes ; celui de bois, tiré par des chevaux, séparait le grain de la paille.

Le vannage

Une fois le dépiquage terminé, il restait une dernière opération à accomplir : le vannage, destiné à séparer le grain des restes de paille, des poussières et des déchets, à l’aide d’un van, grand crible cylindrique appelé crivella en Roussillon.

Cette opération nécessitait la présence d’un vent favorable, qu’il fallait attendre parfois plusieurs jours. Elle se faisait parfois sur l’aire, mais souvent on montait sur un petite colline où l’on savait depuis des générations que le vent serait meilleur. Ces collines sont facilement repérables sur les cartes d’état-major, où elles portent le nom de Venta farina, un toponyme très explicite. Grains et poussières avaient été auparavant entassés dans de grands sacs, que l’on montait ensuite sur la colline (cette forme de vannage était notamment pratiquée à Vinça), où l’on “ventait” la grain en prenant soin de se protéger le visage, parfois à l’aide de cagoules rudimentaires percées de trous pour les yeux. On nettoyait le blé avec de fourches de bois plus petites que les fourches à paille.

Plus tard est arrivé le tarare, en catalan ventador, machine dont le principe repose sur la différence de poids et de volume entre les bons grains et les corps étrangers qui s’y mêlent. Le tarare est composé d’un ventilateur soufflant sur le mélange à nettoyer pendant que celui-ci passe sur des cribles animés d’un mouvement trépidant. Les tarares ont été ensuite intégrés aux batteuses, et ont disparu en tant que machines autonomes.

Le forgeron, auxiliaire de l’agriculteur :

Les Mérou, à Rabouillet

Les Mérou étaient établis forgerons à Rabouillet depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Le premier fut Léon Mérou ; ensuite vint Pierre Mérou, dit Pierre Léon, décédé le 15 mars 1924. Son fils Antonin (1878-1945) n’eut qu’une fille, Adrienne, qui se maria avec Marcelin Commenge, lequel apprit le métier.

A vrai dire, les forgerons de village étaient avant tout agriculteurs. A Rabouillet, il y avait deux forges qui ne travaillaient pas à plein temps. Les activités étaient limitées au ferrage des boeufs, des vaches et des chevaux. On aiguisait aussi les reilles et les carrelets, les pioches, les bigos. A l’occasion, le forgeron fabriquait quelques outils : les Mérou s’étaient spécialisés dans la coutellerie. Pierre Mérou, compagnon de France, fabriquait des couteaux catalans, des rasoirs, des serpettes à manche de corne et aussi des cups. Sa femme Caroline, avec son âne, se rendait à travers la montagne à Mosset, à Conat, Nohèdes et Urbanya pour vendre ces produits artisanaux.

Marcelin Commenge, âgé actuellement de 82 ans, a été le dernier forgeron du village. Il a conservé la forge qui n’a perdu que son soufflet, brûlé par les maçons à l’heure du déjeuner, alors qu’ils effectuaient des réparations il y a quelques années. Dans l’atelier figurent encore les formes en bois qui servaient à façonner les cups.

Ceux-ci étaient fabriqués à partir d’une corne de taureau ou de boeuf âgé de cinq ans, taillée à la dimension nécessaire. Le moule était enfoncé de force au marteau dans la corne préalablement chauffée à la forge. La chauffe au charbon de bois assurait une longue conservation à l’objet, tandis que le procédé consistant à le plonger dans l’eau bouillante amenait une détérioration rapide. L’opération était répétée jusqu’à ce que le cup prenne forme. La corne était chauffée une dernière fois et serrée à l’étau entre deux fers taillés dans des cercles de roues de charrette pour affiner la courbe. On polissait au verre et on fixait ensuite le crochet qui permettait d’assujettir le cup à la ceinture.

Le cup représenté ci-contre a appartenu à Pierre Mérou, qui l’avait décoré au compas : leur origine paysanne n’excluait pas chez ces artisans de village un certain sens de l’esthétique et l’amour du travail bien fait.

Yves Blaize

Le cup de Pierre Mérou

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