Persistance de la polyculture

au début du vingtième siècle

Ce qui a tout changé dans nos contrées du Roussillon et du Conflent, c’est la monoculture fruitière, essentiellement consacrée au pêcher. Mais il faut se souvenir que le véritable essor de la pêche ne date que des années 1950-60, que toute la première moitié du XXe siècle garde un ensemble de cultures traditionnelles, et que la spécialisation est alors bien rare, sauf dans les grands domaines viticoles. On conserve la plupart des gestes et des coutumes d’autrefois, même si la mécanisation commence à modifier les comportements, permettant un gain de temps appréciable.

LES ASPRES DE NAGUÈRE

Frappées dès la seconde moitié du XIXe siècle par un important exode, les collines des Aspres ont vu peu à peu disparaître la plupart de leurs agriculteurs. Comme l’indique suffisamment le nom de cette région, les terres y étaient rarement irriguées, et les céréales les plus rentables n’y étaient pas cultivées : c’était le domaine du méteil, mélange de graines de blé et de seigle. On pratiquait la polyculture, complétée par l’élevage et par les ressources de la forêt environnante.

Novembre était l’un des mois les plus importants dans le calendrier agricole d’autrefois, car c’était celui des semailles, qu’il fallait accomplir sans tarder : “Per tenir un bon sembrat, cal que per Sant-Martí sigui nat” Autrement dit, pour que le blé semé soit bon, il doit être né à la Saint-Martin, le 11 novembre. Car chaque grain semé en cette saison fera cinq tiges, donc cinq épis à la moisson, alors que si on sème au printemps chaque grain ne donnera qu’un épi. On semait à la volée, selon une technique à la fois très simple et très difficile : on délimitait une pórca, un sillon qui faisait trois mètres de large et le long duquel le semeur se déplaçait en lançant une poignée de grains à chaque pas, sur toute la longueur du champ ; au retour, il accomplissait le même geste en sens inverse. Mais il ne fallait jeter ni trop, ni trop peu de grains à la fois : pour vérifier la bonne qualité du travail fourni, il suffisait de mettre la main à plat par terre (el pam) ; l’idéal était de trouver cinq grains par main, un entre chaque doigt, preuve que le semeur avait été généreux mais sans excès.

Après avoir semé, il faut enterrer le grain avec l’araire. Puis on aplanit le terrain à l’aide de la planadura, qui pouvait être remplacée en montagne par le soc de planar, sorte de billot de bois adapté à l’araire. Mais ce n’est pas tout : environ un mois après les semailles, on doit taller le blé, c’est-à-dire écraser la tige déjà sortie afin de faciliter la naissance de nouvelles tiges issues du collet de la racine. Pour cela, on utilisait en plaine un rouleau de pierre, mais en moyenne montagne on avait trouvé une solution plus économique : on faisait passer le troupeau de brebis dans le champ a trot de ca, les chiens courant après les bêtes afin qu’elles ne s’attardent pas à déraciner les pousses et se contentent de les piétiner.

En novembre également, s’achève la récolte du maïs et des haricots, commencée le mois précédent, et c’est impérativement pour la Toussaint qu’il faut cueillir les betteraves.

Avec l’arrivée du froid commencent un certain nombre de tâches que l’on accomplit à l’intérieur : on trie les pommes de terre et on les dégerme, opération qui doit s’accomplir en lune vieille pour une bonne conservation ; on égrène également le maïs et l’on finit de trier les haricots. Mais bien d’autres travaux se font à l’extérieur. A Saint-Michel de Llotes, on demandait aux habitants d’accomplir des “prestations en nature” pour l’entretien des chemins communaux et le curage du ruisseau de Corbère. Il faut bien sûr tailler la vigne, faire des piquets de châtaignier ou encore couper des roseaux.

Précisons que la taille de la vigne devait se faire à la lune vieille de Noël, pour une meilleure nouaison : le pampre sera beaucoup plus soudé que si la taille a lieu en lune neuve. En outre, en taillant en lune neuve, les sarments seraient vermoulus ; or la confection de fagots était une activité qui rapportait quelques sous, puisque ces fagots étaient vendus aux boulangers. C’étaient les femmes qui les confectionnaient. Elles les liaient avec du genêt, en prenant bien soin de les rentrer la nuit, car les lapins, friands de genêt, auraient rongé les liens et ruinés leurs efforts de la journée. Dès la taille achevée, il faut songer à labourer la vigne (selon une méthode bien précise qui sera décrite plus loin), à déchausser les souches, à remplacer les manquants en plantant des racinés que l’on buttera jusqu’en mars.

On songe également à subsister pendant l’hiver, en tuant en décembre un cochon que l’on mangera dans les jours qui suivent. Le deuxième cochon, destiné aux salaisons, sera tué fin janvier ou début février, en lune vieille pour éviter la pourriture. Le calendrier de nos aînés étant ponctué de dictons liés aux fêtes religieuses, il faut savoir que c’était à la saint Thomas (28 janvier) qu’il fallait de préférence tuer le cochon : “Per Sant Thomas, qui ten porc cal li picar sul nas”.

C’est en hiver aussi que l’on va dans la forêt, où l’on ne manque pas de travail : il faut bien sûr couper du bois, mais d’autres activités sont accomplies soit par des spécialistes, soit par des paysans soucieux de gagner un peu plus d’argent. Il y a la confection de charbon de bois, qui s’effectue en général d’octobre à mars ; une autre spécialité des Aspres, moins connue que la précédente, était le ramassage des racines de bruyère, destinées à la fabrication d’ébauchons de pipes dans la petite usine de Bouleternère.

Revenons à nos dictons pour savoir qu’il ne faut pas cueillir les olives destinées à la confection d’huile avant le mois de janvier : “Si culles les olives abans del mes de gener, deixes l’oli a l’oliver.” Un autre dicton nous apprend que l’ail doit être semé en lune vieille de janvier (“Si vols tendre un bon aller, el cal sembrar en luna vella de gener”).

En février naissent les porcelets, puis en mars les chevreaux et les agneaux. Les truies faisant deux portées par an, les gens de Saint-Michel de Llotes les amenaient donc deux fois l’an au verrat de Casefabre, qui faisait preuve d’une belle santé : pendant qu’il s’occupait d’une truie, la seconde s’impatientait et devenait coléreuse ; aussitôt après la première saillie, il enchaînait sur la seconde, son tire-bouchon toujours prêt à l’emploi.

Toujours en février, il faut travailler la terre sans relâche : on met à la vigne l’engrais composé d’un tiers de sulfate d’ammoniaque, un tiers de superphosphate et un tiers de chlorure de potassium (ou de potasse d’Alsace) : on répand 150 à 200 grammes de ce mélange autour des trous faits en déchaussant avec le bigos, puis, avec la pe de ferro, on trace deux raies pour enterrer les engrais. On laboure et on fume la terre où l’on sèmera betteraves, maïs, pommes de terre et haricots. On s’occupe aussi du jardin, où l’on sème les carottes que l’on consommera pendant l’été.

Le printemps est surtout la saison du travail de la vigne : piquetage et ficelage des jeunes pieds, greffe, labour de printemps, soufrage et sulfatage occupent une bonne partie des journées. Toujours pour la vigne, quand arrive le mois de mai, on met à l’aramont des forquetes, petites fourches en bruyère ou en noisetier, afin que les grappes ne soient pas plus tard en contact avec le sol. Au jardin on plante les tomates en avril, les oignons en mai. On butte les pommes de terre et on les sulfate à la bouillie bordelaise pour les préserver du mildiou. On sème le maïs (du 5 au 10 mai), les betteraves et les haricots, qui seront récoltés en octobre-novembre. On tond les brebis dès que le temps se fait plus clément, on en profite pour tondre aussi le mulet et le cheval.

C’est au mois de mai qu’a lieu la première fauchaison de la luzerne. Si cette plante est bien cultivée, elle doit permettre de faire en tout cinq coupes, une par mois jusqu’en septembre.

Le 24 juin, fête de la Saint-Jean et début de l’été est une date essentielle dans le monde rural d’antan : c’est le moment du deuxième soufrage de la vigne, c’est surtout le début de la moisson : “Sembre com podras, que per Sant Joan segueras”. On va confectionner des gerbiers environ jusqu’au 5 juillet, puis, aux environs du 14, on passera au dépiquage.

Parmi les autres activités de l’été, il faut étêter le maïs pour permettre à la capsa de se développer. On fait sécher les têtes puis on les rassemble en fagots que l’on donnera l’hiver au bétail, qui en est très friand. En lune vieille, on ramasse pommes de terre et oignons, on sème les carottes de l’hiver. En juillet, on cueille aussi les tomates, on plante poireaux et choux-fleurs et l’on sème les derniers haricots. En août on plante les choux pour l’hiver et le printemps : choux blancs, choux frisés et cœurs de bœuf ; on fait également de nouveaux sillons d’artichauts et de fraisiers.

Dans les Aspres, commençait en juin une opération importante et assez rentable, le démasclage des chênes-liège : les bois de Saint-Michel de Llotes avaient été abondamment plantés en chênes-liège vers le milieu du XIXe siècle.

Arrive l’automne, qui est d’abord la saison des vendanges, qui commence dans la seconde quinzaine de septembre. Après une fermentation de 21 jours, la vendange sera ensuite pressurée en octobre.

On plante en septembre salade et persil, et l’on commence à cueillir les figues. Puis ce sera en octobre la cueillette des olives de table (en lune vieille), celle des pommes et des coings (dont on fera aussitôt confiture ou gelée), celle des haricots pour l’hiver. Le 15 octobre, à la Sainte-Thérèse, il faut semer les fèves. Il ne reste plus ensuite qu’à cueillir châtaignes, noisettes et amandes, et à préparer la terre pour les prochaines semailles.

(renseignements recueillis auprès de Camille Baills)

EN CONFLENT IL Y A QUARANTE ANS

Nous voici maintenant à Vinça, en 1952 : l’agriculture traditionnelle vit ses dernières années et les plantations d’abricotiers se sont étendues un peu partout. Bientôt ce sera au tour des pêchers, qui ne font pour l’instant qu’une timide apparition. En feuilletant le carnet tenu jour après jour par un jeune exploitant de cette époque, nous pouvons cependant remarquer que la plupart des activités d’antan se maintiennent, ce qui occasionne d’ailleurs un surcroît de travail pour les agriculteurs, qui passent l’année entière à labourer, épandre engrais et fumier, planter, semer et récolter.

Un hiver très actif

Le froid ne diminue pas considérablement l’activité agricole. Malgré tout les nuits tombent vite, on n’est pas vraiment pressé par le temps, ce qui permet d’avoir un calendrier plus souple, ponctué de festivités diverses.

En décembre, on continue labours et épandage d’engrais et de fumier, commencés deux mois plus tôt. Il faut tailler la vigne, et cette année-là on a aussi décidé de planter une nouvelle vigne : on utilise pour cela des racinés, c’est-à-dire des plants américains non greffés. Il a fallu auparavant défoncer le sol et le fumer. Décembre est aussi le mois des “réparations” : on nettoie les ruisseaux et on refait les embolades, autrement dit les murets qui se sont effondrés.

Les labours de la vigne dureront tout l’hiver, après la taille qui elle aussi se poursuit pendant plusieurs semaines, et il faut aussi tailler les arbres fruitiers. La cueillette des olives a lieu en janvier. On profite des moments de calme pour couper du bois, ramasser sarments et souches. Enfin c’est en janvier que commence la longue série des matances, une activité essentielle doublée d’une fête fort appréciée : chaque famille élevait son cochon, et le moment où on tuait la bête était une véritable cérémonie à laquelle on ne manquait pas d’inviter les membres de la famille et les meilleurs amis, que l’on faisait participer aux diverses opérations et que l’on nourrissait copieusement. En 1952, notre agriculteur a participé à six matances, étalées sur les mois de janvier et février : il a tué son propre cochon, mais aussi celui du grand-père, de l’oncle, du cousin etc…

La taille des arbres fruitiers continue en février, et en même temps il faut sulfater les pêchers. On continue inlassablement d’épandre les engrais, d’éparpiller le fumier, et l’on va procéder aux premières semailles de l’année, celles de l’avoine de printemps. On plante les pommes de terre à l’aide de l’aper de ferro, après avoir passé la canadienne et la herse. C’est enfin en février que l’on se rend à Ille, au moulin à huile de monsieur Delonca, pour desfer les olives, c’est-à-dire les faire presser : le produit de l’opération s’élèvera à 65 litres d’huile.

Les soins printaniers

Au mois de mars, comme chaque année, on effectue le blanchissage de l’étable à la chaux. On finit de semer les pommes de terre, car c’était alors une culture essentielle, qui occupait de nombreux champs consacrés autrefois aux céréales. C’est aussi l’époque du premier labour de la vigne et du déchaussage. Il faut continuer le sulfatage des arbres fruitiers, effectué la machine sur le dos et à l’aide d’une longue lance, sortir la terre accumulée dans les ruisseaux pendant l’hiver, et faire des sillons pour planter les betteraves. Comme il pleut souvent en mars, on met à profit les jours où la terre est trop humide pour aller travailler les oliviers.

En avril on greffe la vigne plantée un an auparavant : il faut en effet, pour greffer, attendre que la sève soit montée. On passe le “pilter” dans les champs de pommes de terre, on soufre les pêchers et les vignes, on arrose fréquemment et copieusement les prés.

En mai, on commence à faucher les prés, puis on remuera l’herbe et on en fera des tas quand elle sera sèche. On cueille les cerises, on ramasse les premières pommes de terre, on éclaircit les pêchers. Il faut sulfater la vigne, qui demande de nombreux autres soins : effeuillage (espullar), second labour avec les ales, c’est-à-dire une reille munie de grandes ailes permettant d’arracher les mauvaises herbes.

Le temps des récoltes

Dès le mois de juin les récoltes se font plus abondantes : il y a d’abord les pommes de terre, puis les abricots primeur et les premières pêches. Il faut toujours penser à la vigne, dont le deuxième soufrage, à l’aide de la torpille, a lieu aux alentours de la Saint-Jean. Et comme il faut prévoir les récoltes d’automne, on épand du fumier sur le rostoll (les restes de tiges de la récolte précédente), on laboure et on sème le maïs.

En juillet, la cueillette des pêches et des abricots bat son plein, et inlassablement on continue de ramasser des pommes de terre. On sème des haricots. Les prés toujours bien arrosés subissent leur seconde coupe.

Au mois d’août on cueille les dernières variétés de pêches, en même temps qu’on traite les abricotiers à la bouillie bordelaise une fois la récolte terminée. Vers la fin du mois, on retourne aux prés couper le regain : c’est la dernière coupe, el darrer dall. Quelques jours plus tard commencera la récolte des premières pommes, mais l’essentiel sera cueilli en septembre-octobre. La vigne subit son dernier sulfatage et on ensillonne les champs où l’on sèmera la salade.

Les dernières récoltes

C’est généralement dans la seconde quinzaine de septembre qu’ont lieu les vendanges. C’est l’activité essentielle de ce mois, consacré par ailleurs à l’éclaircissage des salades, qu’il faut ensuite travailler sans relâche. On achète aussi le cochon que l’on tuera en janvier. Et puis, bien sûr, on laboure, car il faut penser aux semailles d’hiver.

En octobre, poursuite des labours et venta a l’ull (vente sur pied) des premières salades occupent une bonne partie du temps de travail. On arrache et on rentre les betteraves, et surtout on commence la récolte du maïs.

Cette récolte, qui se poursuit en novembre, permettra à la famille d’occuper ses soirées d’hiver à espillar, autrement dit à égrener les épis que l’on aura au préalable espellofats (débarrassés de leur enveloppe). Une fois l’épi égrené, on conserve soigneusement le “trognon” ou capsot, qui servira à faire du feu : rien ne se perdait ! Toujours en novembre, on dépique les haricots, ce qui là encore promet de nombreuses soirées de triage méticuleux. On n’oublie pas pour autant la vigne : c’est le moment de faire des clots, larges trous de 70 cm sur 70, afin d’arracher les souches mortes. Bien sûr on continue de labourer et d’épandre du fumier. Enfin on sème, selon les années, orge ou avoine destinées à nourrir les bêtes, et en 1952 on a semé des petits pois.

Si l’on compare ces activités à celles d’aujourd’hui, on ne peut qu’être frappé par la variété des cultures pratiquées alors : il y avait presque chaque mois quelque chose à semer ou à récolter, ce qui permettait en quelque sorte de “varier les plaisirs”, et surtout de ne pas tout risquer sur une seule culture : si la pêche ou la vigne ne marchaient pas, on pouvait toujours se rattraper un peu sur la pomme de terre, les haricots et la salade. Par contre, lors des bonnes années, les profits étaient moindres, et très vite, voyant les gains réalisés par les agriculteurs illois, le Bas-Conflent s’est lui aussi spécialisé dans la pêche. Il faut dire que les pouvoirs publics et les organisations agricoles n’ont rien fait pour encourager le maintien des cultures traditionnelles, la polyculture étant considérée comme un stade archaïque du développement rural. Champs et prairies ont donc disparu, et maintenant les vergers recouvrent presque uniformément le paysage, transformation sans doute inévitable mais non sans dangers.

(renseignements recueillis auprès de Gilbert Calmon)

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