COMMENT L’HOMME DEVINT AGRICULTEUR

Depuis l’aube de l’humanité, aux premiers temps où il émerge de l’animalité, l’homme assure sa survie en prélevant sa nourriture sur le milieu. Autrement dit il se comporte en prédateur. Son régime alimentaire étant des plus variés, l’espèce humaine se caractérise par la souplesse de son adaptation aux milieux les plus divers, depuis les savanes africaines jusqu’à la zone arctique. Aussi, à chaque fluctuation climatique modifiant l’environnement végétal et animal, les groupes se sont adaptés aux nouvelles conditions.

Sommaire :

La fin du paléolithique

Les premiers outils

L’élevage

Perfectionnement de l’outillage

L’invention de l’agriculture

La fin du Paléolithique

C’est vers -12.000 que s’achève la dernière glaciation, l’une des plus rigoureuses. Cette date marque la fin des temps du Paléolithique, ou Age de la pierre ancienne. Le réchauffement entraîne la fonte des glaciers qui libère d’énormes quantités d’eau. Le niveau marin remonte, et les vastes espaces naguère recouverts de glace et dépourvus de couverture arborée sont reconquis par les forêts de genévriers et de pins dans une première étape, puis par les taxons végétaux thermophiles comme le chêne à feuilles caduques.

L’extension du couvert forestier au détriment de la steppe ou de la toundra rend la chasse plus difficile. Les grands troupeaux de boeufs et de chevaux sauvages régressent, les hardes de rennes émigrent vers le septentrion. Ils sont suivis par les Magdaléniens, les derniers chasseurs du Paléolithique. Les groupes humains restés sur place sont alors confrontés à un milieu naturel qui se modifie. Cette période est dénommée par les préhistoriens le Mésolithique.

Les chasseurs traquent le cerf, le chevreuil, le sanglier. Ils ne négligent pas le petit gibier : le lièvre, le lapin, les carnivores (martre ou loup). Les oiseaux figurent à leur menu, comme le pigeon ou le coq de bruyère. Ils pratiquent la cueillette des fruits de la forêt, noisettes et glands, et aussi la récolte des légumineuses : la vesce, la lentille, la gesse, le pois chiche, dont on a retrouvé les graines carbonisées dans les foyers des habitats. Ils ne négligent pas le ramassage des escargots ; non pas le petit gris (hélix), qui figure encore au menu des cargolades catalanes et qui n’apparaît qu’au début de l’ère chrétienne, mais une espèce à la coquille jaune à bande brune, actuellement en régression, l’hélice des bois ou Cepæa Nemoralis. Le climat favorise l’extension de l’espèce, dont on a retrouvé des milliers, voire des millions de coquilles en amas accumulés dans les aires d’habitats. Ces escargotières se retrouvent jusqu’en Afrique du Nord.

Les mollusques marins ne sont pas négligés, les amas de coquilles d’huîtres et de moules, pouvant atteindre un mètre d’épaisseur et plus et se développer sur une centaine de mètres, existent sur les rivages du Portugal et du Danemark. La pêche s’intensifie : truites et saumons sont capturés en eau douce, daurades et capelans en eau salée.

Toutes les observations sur les gisements convergent pour montrer à l’évidence qu’au Mésolithique les chasseurs collecteurs exploitent systématiquement les ressources du milieu, et lorsque l’augmentation de la population va restreindre les territoires de chasse et les réserves cynégétiques, les besoins se feront plus pressants. Les conditions sont réunies pour que certains groupes passent du stade de prédateur à celui de producteur.

Cette transformation radicale du mode de vie n’apparaît pas partout en même temps. Elle s’amorce dès le VIIIe millénaire avant J.C au Moyen-Orient, en Anatolie, où apparaissent les premiers villages, et au VIe et au Ve millénaires en Méditerranée occidentale. C’est une nouvelle période qui commence, dite du Néolithique. L’élevage et l’agriculture vont peu à peu occuper une place prépondérante pour la production de nourriture, au détriment des activités de chasse et des récoltes fruitières.

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L’élevage

Il apparaît dès 6.000 avant notre ère en Méditerranée occidentale, avant l’agriculture. Les premiers ossements d’ovinés, mouton ou chèvre, ces deux animaux étant difficiles à différencier par les éléments du squelette, figurent dans les restes de cuisine (abri de Châteauneuf-les-Martigues dans le Var, abri du Roc de Dourgne dans l’Aude, grotte Gazel dans la Montagne Noire). Le porc et le petit boeuf viennent ultérieurement.

L’élevage serait l’aboutissement d’une chasse sélective d’animaux de moeurs grégaires, qui n’aurait prélevé qu’une partie du potentiel cynégétique dans le souci de conserver une réserve de viande sur pied en prévision des périodes de pénurie. L’élevage a pu aussi se pratiquer à partir de la capture de très jeunes animaux.

Le fait est que peu à peu le chasseur devient berger. Le bétail exige une surveillance quotidienne et des soins attentionnés. Il suppose aussi des déplacements au rythme des saisons sur le territoire occupé par la communauté. Ce nomadisme restreint est nécessité par la recherche des pâturages.

Au printemps, lorsque la végétation se régénère, le problème ne se pose pas, mais en été, en zone méditerranéenne, lorsque la canicule a grillé la strate herbacée, c’est en altitude que se localisent les pelouses. la transhumance s’instaure vraisemblablement dès le Néolithique ; elle est attestée à l’Age du Bronze au Mont Bégo, dans les Alpes-Maritimes.

En hiver, le stock végétal diminue encore et, en prévision de la pénurie, le berger doit prévoir des réserves de fourrage proportionnelles à l’importance du troupeau. Les premiers agriculteurs éleveurs ont pu utiliser la paille des céréales, car ils n’avaient pas les moyens techniques de récolter le foin : l’invention de la faux est tardive, les premières n’apparaissent qu’à l’âge des métaux. F. Bourdier mentionne des représentations de faux sur les dolmens bretons , il en existe aussi au Mont Bégo.

Les réserves ont pu être constituées à partir de fagots de branchages. Dans les années Cinquante, en zone de moyenne montagne en Fenouillèdes et en Conflent, on élaguait encore, dans la deuxième quinzaine d’août, les grands peupliers en bordure des cours d’eau pour confectionner des centaines de fagots mis à sécher et rentrés au pailler. On ébranchait aussi le saule et le frêne à l’aide d’une hachette à manche court maniée d’une main, le picassó. Le libre usage de l’autre main était indispensable pour s’accrocher à l’arbre. En hiver, lorsque les chèvres ou les moutons rentraient à la bergerie, le propriétaire donnait quelques fagots aux bêtes en complément de la pâture journalière insuffisante, le foin étant réservé aux vaches.

Cette pratique de la “rame” est attestée au XVIIIe siècle : le baron de Sournia, dans un mémoire de 1760, se plaint de l’état de dégradation de son bois de Palmes : “C’est un bois de chênes verts, les arbres sont rabougris, impropres et vieux… de plus les dits fermiers se servent du branchage et du feuillage pour la nourriture des boeufs et autres bestiaux.”

Divers indices la font remonter à des temps beaucoup plus anciens, peut-être au Néolithique, au moment où les hommes inventent la hache polie. Les débris végétaux, bois et feuilles, mêlés aux déjections des animaux, pourraient être à l’origine des sols de bergerie de la Caune de Bélesta, épais de plusieurs centimètres, qui s’interstratifient dans ce gisement du Bronze ancien jusqu’à l’Age du Fer.

Le fait est que la destruction de la forêt sur le pourtour méditerranéen est pratiquement effective dès les temps de la protohistoire. On admet actuellement que l’élevage en est le facteur déterminant, même si la mise en culture des sols y a aussi largement contribué.

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L’invention de l’agriculture

Les fouilles minutieuses conduites depuis une vingtaine d’années sur les sites archéologiques ont montré avec certitude l’appoint non négligeable de la cueillette dans le menu des Mésolithiques. En période de disette, les aliments d’origine végétale ont suppléé aux aléas de l’approvisionnement par la chasse d’un gibier plus rare et plus farouche. Les légumineuses sont abondantes sur les habitats du Mésolithique final à la Balma de l’Abeurador (Felines Minervois, Aude), à la Baume de Fontbrégoua (Salernes, Var), au point que les préhistoriens ont pu formuler à ce sujet l’hypothèse d’une proto-agriculture et même d’une horticulture.

La cueillette des légumineuses a conduit les hommes du Mésolithique à entretenir les milieux naturels favorables à ces espèces, puis à réserver une sélection de graines pour ensemencer. C’est ainsi qu’est née l’agriculture, qui prendra de plus en plus d’importance dans les activités humaines. Le changement radical du mode de vie est bien établi à partir du Ve millénaire dans le bassin occidental de la Méditerranée. C’est à cette époque qu’apparaissent les céréales, dont on a retrouvé les grains carbonisés dans les foyers des habitats du Néolithique ancien : l’orge et plusieurs variétés de blé (engrain, blé amidonnier, blés tendres).

L’extension de la culture des céréales va entraîner de profondes mutations dans l’organisation des groupes humains. La mise en culture des sols contraint les populations à se fixer pour surveiller les récoltes. Les premiers villages groupant quelques cabanes s’établissent à proximité des terrains sablonneux faciles à travailler.

Les préhistoriens ont étudié les structures de ces cabanes, qui plus tard deviendront maisons. On en connaît l’agencement avec divers types de foyers. On y a retrouvé aussi les premières céramiques, des poteries décorées à l’aide de coquilles de Cardium destinées à la conservation des aliments, ainsi que des meules pour la transformation des grains en farine. Mais si on a multiplié les observations sur l’espace domestique, tout ce qui concerne la répartition des tâches dans la cellule familiale nous est inconnu.

Cette remarque nous ramène au monde rural traditionnel, celui qui a perduré jusqu’aux lendemains de la seconde guerre mondiale en zone pyrénéenne. Outre les tâches domestiques telles que la préparation des repas et les soins donnés aux enfants, c’est la femme du paysan qui s’occupe du poulailler et du clapier. Le jardin potager est aussi son domaine exclusif. A Mosset, à Rabouillet, les enfants secondent leurs parents à partir de la dixième année. Ils gardent le petit troupeau familial, moutons ou chèvres, enfermé dans les cortals de moyenne altitude. Ils partent le matin, accompagnés d’un chien et munis du sarrou, le sac en grosse toile avec un cordon fixé aux deux extrémités inférieures et coulissant dans le passant de l’ouverture, en somme l’ancêtre du sac tyrolien ou de montagne.

Les garçons, à partir de 13 ou 14 ans, aident le chef de famille aux gros travaux, la fenaison et la moisson. Dans d’autres régions, ce sont les enfants qui gardent les oies ou mènent les porcs à la glandée, selon un usage établi depuis le Moyen-âge, mais qui nous semble beaucoup plus ancien : bien avant Jeanne d’Arc, à l’aurore des civilisations agro-pastorales, alors que la chasse prenait encore une large place dans les activités de l’homme, il ne paraît pas hasardeux de supposer que la femme et les enfants aient joué un rôle essentiel dans le développement de l’élevage et de l’agriculture.

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Les outils

Les pratiques agricoles n’ont pu se développer qu’avec de nouveaux moyens techniques, c’est-à-dire avec un outillage approprié. Celui-ci reste très limité et rudimentaire : l’outil essentiel au Néolithique est la hache en silex, dont le tranchant est rendu plus efficace lorsqu’il est poli. Elle est utilisée pour abattre les arbres ou débroussailler l’espace réservé aux premiers champs. Dans le Cardial, civilisation du Néolithique ancien de la Méditerranée occidentale de faciès côtier, qui se développe durant tout le Ve millénaire, les premières haches apparaissent. Elles sont de dimensions moyennes, une dizaine de centimètres, à emmanchement transversal et dissymétriques ; elles ont pu servir de lames de houe (fig. 1 et 2)

Le bâton à fouir (fig. 6) est aussi utilisé. Il est parfois lesté d’une pierre percée pour enfoncer l’instrument. Il travaille le sol superficiellement et brise la motte. Deux poids de bâton à fouir ont été découverts à la grotte Gazel (Sallèles Cabardès, Aude), dans un horizon du Cardial. Cet outil était encore en usage au XXe siècle chez les Bochimans d’Afrique du Sud.

F. Bourdier considère que certains bois de cerf ont servi de pioches pour le travail du sol (fig. 7). On en a découvert dans les puits d’extraction de silex, ce sont les premiers pics de l’histoire de la mine. Les pics en silex (fig. 5) sont connus sur les sites du Mésolithique et perdurent au Néolithique. Ils sont souvent cassés, à usage indéterminé, cependant ils sont considérés comme des instruments aratoires.

L’usage de la faucille est attesté par la découverte d’armatures de silex portant le lustré caractéristique de la coupe des céréales. C’est un outil composite, les pièces en silex sont fixées à l’aide d’un goudron végétal sur un support en bois ou en bois de cerf (fig.9). Le procédé est connu au Paléolithique supérieur : les Magdaléniens armaient la pointe de leurs sagaies de pièces trapézoïdales en silex. Au Mésolithique, les microlithes géométriques, triangles, trapèzes, des pièces de 5 à 7 millimètres, arment les pointes des flèches. L’arc est une invention des Mésolithiques, il remplace la sagaie à tir courbe utilisée sur les espaces découverts ; c’est une arme à tir tendu qui permet de frapper le gibier entre les troncs de la forêt. Plus tard, au Chasséen, ce sont de longues lames de silex qui sont montées sur un support (fig. 10).

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Évolution et perfectionnement de l’outillage

Il faut attendre l’avènement de la métallurgie du bronze, au IIIe millénaire avant J.C au Proche-Orient, vers 1800 en Europe occidentale, pour que progressent armes et outils. Les premiers objets en métal sont une imitation des modèles en silex, ensuite ils vont se diversifier. A vrai dire, ce perfectionnement concerne d’abord la panoplie du guerrier ou les objets de parure. Dans les tombes ou dans les cachettes de fondeurs qui se découvrent encore fortuitement, ce sont les haches qui figurent en grand nombre, avec les poignards, les pointes de lance, les bracelets. L’outil agricole connu est la faucille (fig. 11, 12, 13), aucune publication ne mentionne la houe, qui existe en Mésopotamie et en Egypte au moins dès le IIe millénaire.

Par contre, les représentations de faux existent au Mont Bégo . Franck Bourdier en signale plusieurs figurations sur les supports des dolmens bretons (fig. 14 à 16). L’exemplaire n°15 est remarquable du fait que l’on observe, au-dessus du talon, quatre traits horizontaux perpendiculaires à un cinquième trait vertical, vraisemblablement un petit râteau semblable à ceux qu’on trouvait dans nos campagnes sur les faux à moissonner, les restillos en occitan (fig. 24 à 26).

C’est aussi au Mont Bégo, dans les Alpes-Maritimes, qu’apparaissent les premières figurations d’attelages d’araires, parfois avec le laboureur, parmi une centaine de milliers de gravures rupestres qui, sur les dalles de schiste polies, représentent essentiellement des profils de bovidés, les “cornus”, ainsi que des poignards (fig. 17 à 19). Ces gravures s’échelonnent du début à la fin de l’Age du Bronze.

C’est au deuxième Age du Fer (450 av. J.C) que tous les types d’outils figurent dans la panoplie du paysan. Pics, pioches, divers types de houes et de serpes sont utilisés . Cela ne signifie pas pour autant qu’ils seront présents dans toutes les chaumières à l’époque romaine et au Moyen-âge : la pauvreté du paysan ne lui permet pas, sur les terroirs ingrats, de posséder la gamme complète des instruments aratoires.

Les fouilles en Bretagne, à Melrand, sur le site d’un vieux village habité au Xe siècle, ont conduit les archéologues à reconstituer une ferme du Moyen-âge . Les habitations sont dites de type mixte, hommes et bêtes y cohabitent. L’équipement est très limité : il y a peu d’objets en fer, l’outillage est très rudimentaire ; il comporte l’araire, la bêche en bois, le sarcloir et la faucille. L’auteur de l’article mentionne un soc d’araire en granit découvert dans le village médiéval de Karhaes (Finistère).

L’outillage ne s’améliore et ne se diversifie qu’au fil des siècles, avec la lente amélioration du niveau de vie en dépit des périodes de récession. Il n’en demeure pas moins qu’au XIXe siècle, dans le monde pyrénéen, seuls les propriétaires aisés, qui accaparent les meilleures terres, sont bien pourvus en outils agricoles. Une grosse partie de la population rurale reste très démunie, celle des brassiers mentionnés dans les premières matrices cadastrales, qui retournent les champs à la force de leurs bras.

Ce n’est que pendant la première moitié de notre siècle, jusqu’aux lendemains de la seconde guerre mondiale, que chaque paysan est en possession de la gamme complète des instruments aratoires, à la veille de la disparition du monde rural traditionnel. Le développement et le perfectionnement du machinisme agricole, comme la désertification de nos campagnes, en ont condamné l’emploi. Quelques-uns sont encore utilisés, mais beaucoup ont totalement disparu : on ne les trouve plus que dans les musées régionaux, ou encore dans les collections de quelques particuliers qui ne veulent pas voir sombrer dans l’oubli ces précieux témoins de notre histoire rurale.

Yves Blaize

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