Souvenirs d’un sériciculteur de Catllar

La majorité des habitants de notre village n’ayant pas encore atteint la soixantaine ignorent sans doute que, lors des années 1925, Catllà faisait partie du dernier quarteron des localités catalanes s’adonnant encore à l’élevage du ver à soie. De nombreuses familles possédaient des plantations de mûriers, arbre importé de Chine dont le feuillage est la nourriture exclusive du ver à soie.

D’aucuns, ne possédant pas suffisamment de mûriers, louaient aux enchères un nombre délimité d’arbres complantés le long de la route de Catllà à Prades . Les enchères avaient lieu tous les ans dans la salle d’école ; le dernier maire présidant ces enchères s’appelait Joseph Marc, et le garde-champêtre qui opérait à la bougie se nommait Auguste Bruneu ; le jeune secrétaire de mairie de l’époque était notre vieil ami Emmanuel Marc.

Locaux d’élevage

Chaque famille élevant des vers à soie devait être en possession de locaux assez vastes appelés magnaneries ; car si avant la première mue une simple table de ping-pong aurait suffi à loger l’élevage, dès la troisième mue les vers à soie, devenus presque adultes, occupaient déjà une vingtaine de claies d’environ trois mètres carrés chacune.

Ces claies étaient placées par quatre, superposées à des montants de bois, une simple traverse servant d’arrimage. L’importance de l’élevage variait de 25 à 50 grammes d’oeufs placés en incubation.

Ces oeufs étaient livrés en début de campagne par deux négociants étrangers à la commune. Ma famille traitait avec monsieur Émile Delonca, membre d’une famille bien connue à Ille-sur-Tet, l’autre négociant étant M. Darbousse, originaire d’une vieille famille huguenote d’Alès.

En fin de récolte, les cocons contenant les chrysalides étaient vendus au poids à ces négociants qui, jusqu’en 1921, payaient un bon prix. Mais hélas, devant la concurrence japonaise (déjà !), les prix baissèrent et le gouvernement se crut obligé de donner une prime au kilo presque égale à la valeur réelle. Lorsque cette prime fut supprimée, les éleveurs du Conflent, tout comme ceux du Gard ou de l’Ardèche, se virent dans l’obligation de cesser cette activité naguère si estimée et qui venait en aide à de nombreux ménages.

Avant d’expliquer en détail la méthode assez complexe d’élevage du ver à soie telle qu’elle était pratiquée par les éducateurs de Catllà, il faut signaler que cet élevage durait près de cinquante jours, depuis Pâques jusqu’à début juin, période assez capricieuse sous notre climat. Les chenilles n’étant pas en mesure de supporter de grands froids, il était absolument nécessaire et vital de chauffer les locaux d’élevage à 23° minimum.

De ce fait, une ou deux cheminées, alimentées par du bois de chêne de préférence, fonctionnaient jour et nuit. A cette époque, le gaz et l’électricité n’en étant qu’à leurs balbutiements, notre forêt de Sant-Jaume était mise à contribution un an à l’avance. Le bois sec servait ainsi à alimenter nos cheminées (consommation moyenne : 100 kilos par jour environ).

La feuille de mûrier devait être cueillie par temps sec et épandue sur des toiles de sac dans un local, parfois dans les chambres, afin qu’elle ne s’échauffe. En ai-je respiré, de la chlorophylle, pendant mes sommeils de jeune écolier ! Odeurs envoûtantes et grisantes que l’on ne saurait oublier ; avec quelle ardeur je pédalais le matin en me rendant à la Sup où m’attendaient mes jeunes amis et mes chers professeurs !

Le cycle de l’élevage du ver à soie

J’ai employé plus haut le terme de “graine” pour désigner les oeufs qui donneraient naissance aux jeunes larves. Effectivement, ces oeufs d’une certaine couleur grisâtre ressemblaient à des graines de radis, ou plutôt aux oeufs d’esturgeon qui donnent le précieux caviar.

Les oeufs reposaient sur une toile placée sur une plaque de la couveuse, cette dernière étant en fer-blanc, de trente centimètres carrés environ, munie d’un fond rempli d’huile d’olive qui alimentait une petite veilleuse. Une gaze très fine était disposée sur les oeufs, parsemée de feuilles de jeune mûrier dès l’éclosion des vers.

La température, de 12° au début, atteignait environ 40° maximum à la fin de l’incubation, qui durait en principe 4 ou 5 jours.

Le ver, filiforme, mesurant à peine un ou deux millimètres à son éclosion, s’agrippait aux feuilles. Trois ou quatre fois par jours, ces feuilles étaient retirées à l’aide de pinces à épiler et déposées sur une table. On les remplaçait par de nouvelles feuilles, l’opération se répétant jusqu’à la fin complète de l’éclosion.

Première mue : Les vers étaient réunis au début sur une simple étagère en bois et treillage en fil de fer, des journaux étant disposés sur le treillage. Alimentés trois fois par jour pendant une semaine (six heures, quatorze heures et vingt-deux heures), ils grossissaient et étaient amenés à un changement de peau, tout comme les reptiles qui annuellement se dépouillent de leur tunique. Rares étaient les vers qui ne parvenaient pas à se séparer de leur peau ; ils étaient d’ailleurs condamnés et mouraient.

Après deux jours de mue, les bestioles s’agitaient à nouveau et demandaient de la nourriture. Il fallait alors les dégager de leur litière : des cartonnettes assez dures trouées sur toute leur surface étaient disposées sur l’étagère. Des feuilles placées sur ces cartons attiraient les vers, et il suffisait de prendre à deux le carton et son contenu, que l’on déposait sur des étagères déjà toutes prêtes à les recevoir.

La litière, excréments et déchets de feuilles, était enfouie dans le jardin et donnait un fumier très recherché.

Deuxième mue : Toujours les mêmes opérations, chauffage, repas fixes, entretien de la magnanerie, dont il faut signaler que les murs et plafonds étaient, chaque année, avant la campagne, désinfectés et traités au lait de chaux vive.

A la fin de la deuxième mue, les vers commencent à occuper près de la moitié du local et leur besoin en nourriture est déjà très important. Il n’était pas rare de voir, dans la même famille, cinq ou six personnes occupées à dépouiller les mûriers ; on employait aussi pour cela des jeunes de Mosset ou de Campome qui étaient nourris et logés. La feuille devait être récoltée par temps sec, et les jours de pluie étaient maudits par tous les éleveurs.

Troisième et quatrième mues : Tout a été dit sur les soins à donner aux vers à soie. Ces soins redoublent d’intensité. Chauffage, nettoyage des claies se multiplient à mesure que les vers grossissent. Si la température se maintient à son degré normal de saison, sans pluie, il n’y aura nul incident à craindre. Dans le cas contraire, un ou deux jours de retard demanderont plusieurs quintaux de feuilles en plus.

En 1924, je me souviens que mon père et son équipe furent obligés de se rendre entre Marquixanes et Vinça, afin de récupérer en payant le feuillage de huit mûriers qui n’avaient pas été dépouillés de longue date.

La montée et le cabanage : Six à huit jours après la quatrième mue, les chenilles ont atteint environ sept à huit centimètres de longueur. De couleurs diverses, blanches cerclées de noir ou brunes cerclées de noir aussi, elles commencent à s’agiter et quittent leur litière pour s’accrocher aux montants ou au bois des claies. C’est la “montée” et le moment d’installer le “cabanage”, terme exact puisque sur chaque claie quatre petites cabanes sont édifiées.

Ce cabanage était construit avec, à la base, des sarments liés (trosses en catalan). Sur ces petits fagots étaient fixés des rameaux de bruyère qui se plaquaient sur la partie inférieure de la claie superposée, véritable travail d’art.

Les bruyères étaient récoltées en début de saison sur le plateau de Fournols, autour de la chapelle St Christophe. En dépit de mon jeune âge, j’avais accompagné mon père et deux ouvriers sur les lieux, monté sur un char à vaches, en passant par Campome grâce à un chemin vicinal qui longeait le vieux château de Paracolls.

Dès que le cabanage était terminé, les vers montaient le long des bruyères et choisissaient leur petit coin ; ils commençaient aussitôt à déglutir des fils assez durs, mais quelque peu écrus, et c’est protégé par ces fils que le cocon commençait à se dessiner. La bouche de la chenille, dans un mouvement continu de va-et-vient de haut en bas, tissait sa toile. En 24 heures on n’apercevait plus la chenille, devenue chrysalide de couleur brun foncé dans un cocon dur et jaune paille.

Trois jours après la montée, on procédait au nettoyage complet de la magnanerie, fumier et vieux journaux retirés des claies, lessivage du parquet. Si à l’époque un photographe avait pris un cliché d’une magnanerie après la montée, celui-ci eût été féerique.

Du décoconnage à la vente

Cinq jours après que le dernier ver eut tissé son cocon, commençait le décoconnage, travail réalisé en famille pendant les soirées ; on s’aidait entre parents et amis, ce qui donnait lieu à de petites agapes. Les cocons passaient sur une machine actionnée à la main, qui les dépouillait de leur fil écru. Ensachés, ils étaient livrés dès le lendemain par le chemin de fer jusqu’à Ille-sur-Tet. Monsieur Delonca les réceptionnait en personne, les pesait et payait immédiatement en liquide.

En 1925 mon grand-père, tout heureux, me montra les trois billets de mille francs que lui avait donnés le négociant. Six mois plus tard, chaque éleveur recevait une prime de l’État au prorata du poids livré au commerce. Cette prime égalait presque la valeur légale des cocons livrés. Monsieur Delonca passait à l’étuve la majeure partie des cocons, afin d’empêcher le futur papillon de percer son écorce, ce qui aurait rendu le cocon inutilisable, le fil étant rompu. Il livrait ainsi aux filatures de Lyon un produit sain.

Pendant l’élevage, le négociant, après maintes visites sur les lieux, sélectionnait les magnaneries les mieux tenues, et leurs produits étaient réservés à l’éclosion : sur des toiles assez rudes placées contre les murs d’une grande salle, on installait les papillons mâle et femelle côte à côte pour la fécondation. Après la fécondation, le mâle, plus petit, mourait peu après avoir rempli sa mission. La femelle pondait ses oeufs qui demeuraient collés sur la toile, puis mourait elle aussi. Il suffisait alors, après grattage, de récupérer et d’ensacher les oeufs, qui l’année suivante étaient à nouveau proposés aux éleveurs.

A la fin du siècle dernier et au début de celui-ci, alors que la Catalogne sud (région de Valence) n’était plus, à cause des maladies, en mesure de persévérer dans la production de la soie, certains négociants passaient des contrats avec des éleveurs français. Ils traversaient la frontière, prenaient pension dans les familles et assistaient à la récolte jusqu’à l’éclosion des futurs oeufs, qu’ils rapportaient chez eux après avoir grassement payé les éleveurs.

Mon père, alors jeune homme, me parlait toujours d’un certain señor Juan Fernandez, qui prenait pension chez nous et fréquentait les trois cafés du village, avec sa guitare et son portefeuille toujours ouvert, prêt à payer les consommations de nombreux parasites qui lui faisaient cortège.

Cette figure pittoresque illustre, mieux que tout autre propos, l’intense activité qui régnait alors à Catllà et surtout la remarquable qualité de la sériciculture locale, dont la réputation avait largement franchi les limites de notre département.

Sébastien Vernet

Retour à Sériciculture
Histoire de l’agriculture
Musée de l’agriculture
Accueil